Que l’on doive prononcer une bénédiction après avoir mangé ne tombe pas sous le sens : c’est un ‘hidouch (règle qui requérait une prescription spécifique). En effet, après avoir exprimé sa reconnaissance envers Dieu par la bénédiction qui précède la consommation, il n’est plus nécessaire, de prime abord, de remercier Dieu une nouvelle fois. Aussi la Torah nous ordonne-t-elle explicitement de méditer, après avoir mangé et nous être rassasiés, à tous les bienfaits que Dieu a dispensés – à nous-mêmes et à tout Israël – ; de lui exprimer notre reconnaissance à cet égard et de le bénir, comme il est dit : « Tu mangeras et te rassasieras, et tu béniras l’Éternel ton Dieu pour la bonne terre qu’Il t’a donnée » (Dt 8, 10). Grâce à cela, nous retirons de la force de la nourriture que nous avons consommée, pour répandre le bien et la bénédiction dans le monde.
Il y a dans cette mitsva une instruction spirituelle très importante. En général, quand l’homme a faim, il sait qu’il a besoin d’aide, et il appelle l’Éternel. Mais quand il est rassasié et se sent bien, il risque de se contenter de la joie simple et matérielle qu’il tire de la nourriture, oubliant Dieu et les idéaux qui s’offrent à lui : grandir dans la foi, révéler la Présence divine dans le bon pays que Dieu nous a donné, nous relier à l’alliance qui unit l’Éternel et Israël, nous relier à la sainte Torah, prier pour le peuple juif, pour Jérusalem et pour le Temple, et réparer le monde par l’établissement de la royauté du Tout-Puissant. Or tous ces principes trouvent leur expression dans les bénédictions qui composent le Birkat hamazon, actions de grâce récitées après le repas, comme nous le verrons par la suite (chap. 4 § 1-4).
Seul celui qui a mangé du pain a le mérite de réciter le Birkat hamazon complet. Si l’on a mangé quelqu’une des sept espèces par lesquelles il est fait l’éloge de la terre d’Israël dans la Torah – et la même règle s’applique à cinq céréales spécifiques –, on récite une bénédiction qui est le résumé du Birkat hamazon ; c’est pourquoi elle est appelée Mé‘ein chaloch (littéralement, « analogue à trois ») : elle forme un extrait de trois des bénédictions incluses dans le Birkat hamazon. Les décisionnaires sont partagés quant au fait de savoir si l’obligation de réciter la bénédiction Mé‘ein chaloch est toranique ou rabbinique (cf. chap. 10 § 1-2).
Comme prolongation à cela, les sages ont décrété que quiconque mangerait ou boirait, et tirerait profit d’aliments qui ne font pas partie des sept espèces, adresserait à Dieu, après les avoir consommés, une bénédiction courte : Boré néfachot (ibid. § 4).
Pour devoir dire la bénédiction finale, il faut avoir mangé au moins la mesure d’un kazaït, ou avoir bu la mesure d’un revi‘it, afin d’avoir tiré de cette consommation une sensation de plaisir, qui justifiera que l’on prononce une bénédiction (ces mesures seront expliquées ci-après, chap. 10 § 5-10).
C’est ici le lieu d’ajouter ceci : il arrive que, dans l’âme de l’homme, se répande un sentiment de mélancolie après avoir mangé. Peut-être est-ce en raison de l’espoir qu’il avait que la nourriture savoureuse calmerait sa tristesse, lui apporterait la satisfaction ; or la tristesse reste identique après avoir mangé. Parfois, la sensation de lourdeur, qui domine après un repas, entraîne une certaine dépression. Il arrive aussi que l’on s’afflige d’avoir, une nouvelle fois, trop mangé : à présent, le ventre est plein et l’on est en colère, désespéré de soi-même. En récitant le Birkat hamazon avec ferveur, on peut se relever de ces impressions négatives, et donner à son repas une signification, une valeur. Même si l’on a exagéré, en mangeant plus qu’il ne fallait, la bénédiction – si on la récite avec une grande concentration – pourra encore réparer ce que l’on aura abîmé, et transformer la lourdeur et le désespoir en vitalité et en joie (cf. Rav Kook, Midot Réïya, Ha‘alaat nitsotsot 6). Tel est le propos de la coupe de vin sur laquelle on récite le Birkat hamazon, lors des repas importants : par elle, nous achevons le repas dans l’élévation que la reconnaissance apporte, et dans la joie que nous éprouvons devant l’Éternel (cf. ci-après, chap. 5 § 13).