Comme on le sait, en raison de son importance, les sages ont réservé au pain des bénédictions particulières, Hamotsi et Birkat hamazon. La question qui se pose est de savoir quelle bénédiction l’on doit prononcer pour des morceaux de pain que l’on a bouillis ou frits : est-ce toujours Hamotsi, ou bien faut-il considérer que le pain, en ce cas, a perdu son statut, et que sa bénédiction est Mézonot ?
Le principe est que, si les morceaux de pain qui ont été bouillis ou frits ont une taille supérieure au kazaït (volume de la moitié d’un œuf), le statut de pain demeure, et leur bénédiction sera Hamotsi, puisqu’ils sont grands, quoique leur forme ait pu changer et qu’ils n’aient plus l’allure de pain. Si les morceaux de pain qui ont été bouillis ou frits sont de taille inférieure au kazaït, on considère qu’ils ont perdu leur statut de pain, même s’ils en ont gardé la forme ; et même si l’on fixe sur eux son repas, leur bénédiction sera Mézonot. Aussi, sur les croûtons produits en usine, on dit Mézonot, car il s’agit de morceaux de pain de taille inférieure au kazaït, que l’on a bouillis dans un bain d’huile.
Mais si l’on prépare des croûtons chez soi, avec des petits morceaux de pain que l’on met au four, et quoique chacun de ces croûtons puisse être plus petit qu’un kazaït, on dira Hamotsi, même pour un seul morceau. En effet, ces morceaux n’ont pas subi de nouvelle cuisson à l’eau ou à l’huile, et leur forme demeure semblable à celle de pain. Si l’on en mange la mesure d’un kazaït, on devra, de plus, réciter le Birkat hamazon à la fin.
Des miettes de pain, inférieures chacune à un kazaït, qui ont été agrégées ou accolées les unes aux autres, ou cuites avec d’autres ingrédients pour former un gâteau ou des boulettes, ont pour bénédictions Mézonot et ‘Al hami‘hia, puisque chacune est inférieure à un kazaït et que leur forme n’est plus celle du pain.
Si l’on frit des tranches de pain avec de l’œuf, tout le monde s’accorde à dire que, puisque chaque morceau est de taille supérieure à un kazaït, les bénédictions sont Hamotsi et Birkat hamazon. Si l’on frit des morceaux plus petits qu’un kazaït, mais que ces morceaux gardent l’apparence du pain, leurs bénédictions sont l’objet d’un doute. Puisqu’il n’est pas certain que la friture à la poêle doive être assimilée à une cuisson à l’eau – ce qui donnerait à ces morceaux le statut de mézonot –, ou à une cuisson au four – ce qui justifierait de dire Hamotsi –, il convient, pour sortir du doute, de les consommer à l’intérieur d’un repas accompagné de pain. Si on les mange en dehors d’un tel repas, on dira Mézonot en raison du doute.
Il existe également un doute à l’égard des fragments de matsot frits (matsa brei), puisque la forme des matsot demeure reconnaissable. Si l’on assimile la friture à la cuisson au four, il faut dire Hamotsi et Birkat hamazon ; si on l’assimile à la cuisson par immersion dans un liquide, c’est Mézonot et ‘Al hami‘hia qui conviennent, même si l’on « fixe son repas » sur la matsa brei. Pour sortir du doute, il est juste de manger d’abord un kazaït de pain ou de matsa, sur lequel on dira Hamotsi, ce par quoi l’on couvrira également la matsa frite ; puis on récitera le Birkat hamazon.
Si l’on ne veut pas fixer de repas sur de la matsa frite, mais seulement y goûter entre les repas, on dira Mézonot et ‘Al hami‘hia[11].
[11]. Le statut des morceaux de pain frits, inférieurs à la mesure de kazaït, dépend du statut de la friture à la poêle (Michna Beroura 168, 56 ; Cha‘ar Hatsioun 52). Selon certains auteurs, des mets ainsi cuits suivent la même règle que des mets cuits à l’eau (Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, Séder Birkot Hanéhénin 2, 12 ; ‘Hayé Adam 54, 6) ; la bénédiction à dire est donc Mézonot. D’autres estiment que cette cuisson doit être assimilée à la cuisson au four, de sorte que la bénédiction est Hamotsi (Maguen Avraham 168, 36 ; ‘Aroukh Hachoul‘han). La voie à suivre est exposée ci-dessus dans le corps de texte.
Matsa brei (fragments de matsa frits) : le statut de cette spécialité est lié à cette controverse. Si l’on n’en mange pas la quantité permettant d’atteindre la satiété, on dira Mézonot et ‘Al hami‘hia, comme en tout cas de doute. Certes, si l’on cherche à donner à sa pratique un supplément de perfection (hidour), il est préférable de manger ce mets au sein d’un repas accompagné de pain. Cependant, parce que le doute penche ici en faveur de la bénédiction Mézonot, celui qui le souhaite est autorisé à dire a priori Mézonot sur la matsa brei. La raison en est que, comme nous l’avons vu (§ 7), selon la coutume séfarade, la bénédiction de la matsa est Mézonot dans le cours de l’année ; à plus forte raison sera-ce le cas pour de la matsa frite (qui est peut-être assimilable à de la matsa bouillie). Et les Ashkénazes eux-mêmes peuvent associer cette considération à d’autres, tendant dans le même sens. À Pessa‘h même, où les Séfarades, eux aussi, disent Hamotsi sur la matsa, on incline à dire que la matsa frite requiert la bénédiction Mézonot ; car, dès lors qu’on l’a frite, il est vraisemblable que ce changement d’état l’ait fait revenir au statut qui est le sien au cours de l’année, où la bénédiction est, selon certains décisionnaires, Mézonot.
Si on la mange à satiété, le doute est plus grand encore. Cf. note 9, où il est dit que les A‘haronim discutent s’il faut appliquer en cela le principe d’après lequel, en cas de doute sur une règle toranique, on est rigoureux, de sorte que l’on devrait dire Birkat hamazon (comme le pensent le Maguen Avraham et la majorité des décisionnaires), ou s’il suffit de dire Mé‘ein chaloch, puisque tous les grands principes du Birkat hamazon sont mentionnés dans cette bénédiction (comme le pense le Dagoul Mérevava). En pratique, il est préférable de sortir du doute en récitant la bénédiction du pain ou de la matsa proprement dite. Quand cela n’est pas possible, et que l’on a l’intention de fixer son repas sur de la matsa brei, on se lavera les mains avec bénédiction, on dira Hamotsi puis Birkat hamazon.