Nos sages enseignent qu’on a le devoir de se laver les mains avant la récitation du Birkat hamazon ; cette ablution s’appelle mayim a‘haronim (« les dernières eaux »). Le motif de cette ablution est que, à l’époque talmudique, on utilisait du sel de Sodome, qui était si fort qu’il pouvait aveugler (‘Houlin 105a-b). Selon les sages, si l’on doit se laver les mains avant le Birkat hamazon, c’est également afin de se sanctifier à l’approche de la bénédiction ; il ne convient pas, en effet, de réciter le Birkat hamazon alors que les mains sont souillées par des résidus alimentaires (disciples de Rabbénou Yona, Roch, d’après Berakhot 53b). Bien qu’il soit obligatoire de faire cette dernière ablution, on ne récite pas de berakha sur elle, puisque cette pratique vise essentiellement à éviter un danger – or on ne dit point de bénédiction pour le fait d’écarter un danger.
Selon les tossaphistes, il n’est plus obligatoire, de nos jours, de faire mayim a‘haronim, puisque nous n’utilisons plus de sel mettant en danger la vision. De plus, certains grands A‘haronim écrivent qu’il n’y a pas même de mitsva[16] en cela, puisque, de nos jours, où nous mangeons avec des couteaux et des fourchettes, les mains ne se souillent plus au contact de la nourriture, de sorte qu’il n’est pas nécessaire de les nettoyer à l’approche du Birkat hamazon.
En pratique, bien que de nombreux décisionnaires estiment qu’il faut, de nos jours encore, accomplir la dernière ablution, nombreux sont ceux qui ont coutume d’être indulgents, et l’on trouve parmi eux des érudits et des femmes pieuses. En effet, la règle de mayim a‘haronim est de rang rabbinique ; or nous avons pour principe que, en cas de controverse portant sur des propos des sages, la halakha se conforme à l’opinion indulgente. Cependant, si l’on a les mains souillées et qu’on ait, de toutes façons, l’intention de les rincer, on devra les rincer avant le Birkat hamazon (Choul‘han ‘Aroukh 181, 1, 10).
Les cabalistes ajoutent aux motifs déjà cités de cette pratique une explication fondée sur la mystique : par cette dernière eau, on retire la part d’impureté attachée à la nourriture, et qui s’est attachée aux mains, part appartenant à la sitra a‘hara (« l’autre côté », étranger à la sainteté). En ôtant cette souillure, l’homme se protège de l’accusation qui pourrait être portée contre lui (Zohar II 154b, Zohar ‘Hadach sur Ruth 106b). Aussi, ceux dont les coutumes sont fondées sur la Cabale apportent un grand soin à l’accomplissement de mayim a‘haronim. Les femmes, en revanche, n’ont pas adopté cet usage cabalistique ; aussi, dans de nombreuses familles, seuls les hommes ont soin d’accomplir mayim a‘haronim[17].
[16].> Au sens d’acte qui, sans être obligatoire, est constitutif d’une mitsva quand il est accompli, par opposition à ‘hova (stricte obligation).
[17]. Selon le Roch et les disciples de Rabbénou Yona, il est obligatoire de procéder à la dernière ablution, en raison du danger représenté par le sel de Sodome, comme le rapporte le traité ‘Houlin 105a : « Les premières eaux sont une mitsva ; les dernières eaux sont une obligation (‘hova). » De plus, puisque les mains sont souillées par les aliments, c’est une mitsva que de les soumettre à cette dernière ablution, en l’honneur de la berakha, comme il est rapporté au traité Berakhot 53b : « Il a été enseigné : “Quand le verset (Lv 11, 44) dit : Vous vous sanctifierez, cela fait allusion à l’ablution initiale ; et vous serez saints – cela se réfère à l’ablution finale ; car Je suis saint se réfère à la bonne huile (qui, comme l’explique Rachi, était parfumée d’épices [et dont on s’oignait les mains après mayim a‘haronim] ; pour ceux qui en avaient l’usage, cette onction conditionnait la validité du Birkat hamazon) ; Je suis l’Éternel votre Dieu – cela fait référence à la bénédiction.” » Selon Maïmonide (sur Berakhot 6, 3), le motif de la dernière ablution est de se préserver du danger, et il y a lieu de craindre que le sel ordinaire, autre que de Sodome, ne cause un dommage similaire à celui que peut causer le sel de Sodome lui-même. Selon le Ramah, on dit une bénédiction sur cette ablution ; selon le Halakhot Guedolot, on ne dit point de bénédiction, en raison du motif indiqué dans le corps de texte (Tour 181, 7).
Mais selon Tossephot (sur ‘Houlin 105a), il n’est plus d’usage de faire la dernière ablution, car nous ne disposons plus de sel de Sodome ; quant au verset cité dans Berakhot, il ne sert que d’illustration à la règle énoncée [et ne constitue pas la source même de la règle] ; c’est un fait que, de nos jours, on n’a plus l’usage de s’oindre les mains.
Or, même si nous devions admettre que, en l’honneur du Birkat hamazon, il faut retirer la souillure de ses mains, on pourrait ajouter que tel était le cas lorsque l’usage était de manger avec les mains, sans couverts, y compris des aliments humides et collants, et que c’est aussi pour cela que l’on avait l’usage de s’oindre les mains d’huile parfumée, afin d’en ôter l’odeur des aliments. Mais quant à nous, qui mangeons avec des couverts, nous n’avons besoin ni d’ablution finale ni d’huile parfumée (le Mor Ouqtsi‘a s’exprime en ce sens).
Le Choul‘han ‘Aroukh 181, 1 déclare qu’on a l’obligation de procéder à mayim a‘haronim ; mais au paragraphe 10, il rapporte que certains ont coutume d’être indulgents à cet égard. De nombreux décisionnaires écrivent, de même, qu’il est juste d’être rigoureux, quoiqu’ils mentionnent l’opinion des auteurs indulgents (Choul‘han ‘Aroukh Harav 9). Certains écrivent explicitement qu’il faut être rigoureux (Gaon de Vilna, Birké Yossef, ‘Aroukh Hachoul‘han 5, Ben Ich ‘Haï, Chela‘h 6).
Les femmes sont, en principe, tenues à cela au même titre que les hommes, comme l’écrivent le Halikhot ‘Olam II Chela‘h lekha 1 et les responsa Maamar Mordekhaï II Ora‘h ‘Haïm 18. C’est aussi l’avis du Halikhot Beitah 12, 2 et du Halikhot Bat Israël 3, 5, qui signalent cependant que, en pratique, les femmes n’ont pas coutume de faire mayim a‘haronim. Cf. encore, quant aux usages des cabalistes, Kaf Ha‘haïm 181, 1 et 27.
En pratique, il semble que, si l’on s’en tient à la stricte obligation, chacun soit autorisé à être indulgent en la matière. Le fait que la position principale soit l’indulgente s’explique principalement de deux façons : a) il s’agit d’un cas de doute portant sur une norme rabbinique ; et s’il est vrai que les décisionnaires rigoureux sont nombreux, les raisons invoquées par les auteurs indulgents sont fortes ; b) tel est l’usage le plus courant. C’est un fait que, au cours de générations nombreuses, la majorité des femmes, même parmi les plus pieuses, n’ont point adopté l’usage de mayim a‘haronim ; or la coutume possède une grande force. Le Chévet Halévi IV 23 écrit en ce sens que, de nos jours, mayim a‘haronim est une ‘houmra (supplément de rigueur apporté à la pratique), et que les femmes n’ont pas pris sur elles cette rigueur. Pour le Pisqé Techouvot 181, 1, on a coutume d’être rigoureux, conformément à l’usage cabalistique ; mais les femmes ne sont pas pointilleuses en matière d’usages fondés sur la Cabale.
En conclusion : la position principale, en halakha, est que mayim a‘haronim, de nos jours, n’est pas une obligation mais une bonne coutume. Celui qui est rigoureux à cet égard sera béni pour cela ; il est simplement préférable de ne pas prendre sur soi cette pratique comme une coutume obligatoire ni comme un vœu (néder).