Il est juste de ne pas ôter de la table la nappe ni le pain, jusqu’à l’achèvement du Birkat hamazon ; car en laissant du pain sur la table, on montre que Dieu a dispensé aux convives de la nourriture en abondance, et, par cela, la reconnaissance et la louange qu’exprime la bénédiction se disent avec perfection. De plus, il faut retarder le retrait du pain, afin que, si un pauvre se présente, on puisse lui en trancher une part. Nos sages enseignent que celui qui ne laisse pas de pain sur sa table au moment du Birkat hamazon ne voit pas de signe de bénédiction. En revanche, si l’on se dispose à donner de son pain aux pauvres, Dieu, lui aussi, continue de nous dispenser sa grâce. De plus, lorsque l’homme laisse de son pain, il montre qu’il est heureux de son sort, et qu’il est même prêt à se contenter d’une part moindre que celle que Dieu lui a donnée ; à un tel homme, convient la bénédiction. Mais si l’homme termine tout son pain, cela laisse entendre qu’il n’est pas satisfait de son sort, que, quoiqu’on lui donne, il le terminera, et qu’il voudrait en manger davantage encore ; à un tel homme, la bénédiction ne sied pas.
Si l’on a terminé tout le pain servi au cours du repas, il sera bon d’apporter du pain, qui restera posé sur la table pendant le Birkat hamazon. Mais s’il reste du pain, on n’en apportera pas davantage, car tel était l’usage des païens que de déposer du pain sur la table après leur repas, en l’honneur de leurs idoles. Il est préférable qu’il y ait a priori une assez grande quantité de pain sur la table, afin qu’il en reste jusqu’à l’achèvement du Birkat hamazon (Choul‘han ‘Aroukh 180, 1-2, Touré Zahav 1, Michna Beroura 5).
Dans le cas où l’on mange hors de chez soi, et où les restes de pain seraient jetés si on en laissait, on ne laissera que de petites miettes, qui tombent d’elles-mêmes au cours de la consommation. Ces miettes, on ne les mangera pas, de manière à montrer que l’on a mangé et que l’on en a eu de reste[20].
En plus du pain, on a coutume de laisser également le sel sur la table, au moment du Birkat hamazon ; mais quant aux autres nourritures et à la vaisselle sale, la halakha n’est pas fixée. Certains apportent à leur pratique un supplément de perfection en les ôtant de la table, afin que celle-ci soit propre en l’honneur du Birkat hamazon (Levouch ; cf. Ben Ich ‘Haï, Chela‘h 2).
Certains Richonim écrivent que l’on a coutume de couvrir le couteau tranchant, ou de le retirer de la table au moment du Birkat hamazon ; car la table ressemble à l’autel, et, comme l’ont enseigné les sages, à présent que l’homme ne dispose plus de l’autel pour y présenter des sacrifices afin de faire expiation sur sa personne, c’est sa table, à laquelle il convie des invités et des pauvres, qui lui apporte l’expiation (‘Haguiga 27a). Or de même qu’il nous est interdit de « lever l’épée[21] » sur les pierres de l’autel (Ex 20, 22) – parce qu’il ne convient pas de « lever l’épée », qui raccourcit les jours de l’homme, sur l’autel qui les prolonge –, de même ne convient-il pas de poser sur la table, destinée à ajouter à la vie, et sur laquelle on mange et l’on récite des bénédictions, le couteau effilé, qui risque de raccourcir les jours de l’homme. Cette coutume n’est observée qu’au moment du Birkat hamazon, moment de bienfaisance (‘hessed), alors que le couteau fait allusion à la rigueur (din). Toutefois, le Chabbat et le Yom tov, nombreux sont ceux qui n’ont pas cette exigence, car ce sont des jours de sainteté et de bénédiction, et il n’est pas à craindre alors de mauvais signe (cf. Beit Yossef, Choul‘han ‘Aroukh 180, 5, Choul‘han ‘Aroukh Harav 6).
[20]. Au traité Sanhédrin 92a et dans le Zohar (I 88, II 86b, 157b), est abordée la question de la bénédiction reposant sur le reste de pain. Cf. Pisqé Techouvot 180, note 13, qui rapporte que le ‘Hatam Sofer avait l’habitude de manger les miettes qui se détachent lorsqu’on tranche le pain, ce qu’il tenait pour favorable à la mémoire. Selon le Yessod Yossef 22, au nom des sages de la Cabale, manger ces miettes est un acte favorable à la réparation de la faute d’émission vaine de semence. À notre humble avis, quand on laisse, de sa nourriture, des tranches entières, ou un entier pain ou petit pain, il y a un supplément de perfection (hidour) dans le fait de manger les miettes, afin de ne pas les détruire. Mais quand il ne reste ni pain ni tranche, on laissera les miettes, et c’est par elles que s’exprimera la bénédiction consistant à avoir mangé et en avoir eu de reste. Après le Birkat hamazon, on débarrassera la table de ses miettes de manière honorable.
[21]. C’est-à-dire de soulever le marteau d’acier (comparable à ce titre à l’épée dévastatrice) pour le faire retomber sur la pierre, afin de la tailler.