Comme nous l’avons vu, celui qui veut manger du pain, même dans la quantité la plus petite, doit prononcer la bénédiction Hamotsi, car le pain est destiné à être l’aliment autour duquel s’établit le repas. Quelque petite que puisse être la quantité qu’on en mange, on prononce donc sur lui une bénédiction importante. Mais pour le reste des pâtisseries au four, faites à partir des cinq espèces céréalières – gâteaux, biscuits, etc. –, on récite Mézonot, puis la bénédiction finale ‘Al hami‘hia, puisqu’il n’est pas habituel de fixer son repas sur elles. Ce n’est que si l’on fixe sur elles son repas[f] (ce que l’on appelle être qovéa’ sé‘ouda) qu’elles s’élèvent au rang de pain ; alors, pour les manger, il faut se laver rituellement les mains, dire la bénédiction de l’ablution, puis celle du pain, Hamotsi ; à la fin du repas, on doit réciter le Birkat hamazon.
La mesure dite de « repas fixe » (qvi‘out sé‘ouda) est celle qu’il est d’usage de manger lors d’un repas ordinaire, de façon que le mangeur se lève de table rassasié, et qu’il n’ait plus besoin de manger jusqu’au repas suivant. Il n’est guère possible de fixer en cela une mesure de volume, car il existe des pâtisseries aérées, qui ne rassasient que si l’on en mange une grande quantité, et des pâtisseries compactes, dont on se rassasie par une quantité relativement faible. Tout dépend donc de l’usage : s’il est commun d’être rassasié par la quantité que l’on a l’intention de manger, on dira la bénédiction Hamotsi puis le Birkat hamazon.
Il n’y a pas lieu de craindre de ne pas connaître la quantité par laquelle les gens, communément, sont rassasiés : tant que l’on mange la quantité par laquelle on est soi-même rassasié, comme on le serait lors d’un repas ordinaire, c’est signe que l’on a fixé son repas sur cette nourriture ; les bénédictions requises sont donc Hamotsi et Birkat hamazon. C’est seulement si l’on sait que l’on est sensiblement différent des autres, et que l’on se rassasie par une quantité nettement inférieure ou nettement supérieure à celle qui rassasie autrui, que l’on devra baser son estimation sur ce qui est habituel chez la majorité des gens. Même en ce cas, on se fondera sur ce qui paraît vraisemblable à soi-même, sans avoir à mener à cette fin des recherches approfondies.
Les personnes âgées, les enfants, qui sont rassasiés par une moindre quantité, n’ont pas besoin de fonder leur estimation sur la majorité des gens, mais sur ce qui est habituel chez les personnes âgées ou les enfants.
Certains disent que la mesure de « fixation du repas » est une quantité de pâtisserie dont le volume est égal à celui de quatre œufs ; et bien qu’en général on ne se rassasie pas d’une telle mesure, ces auteurs estiment que, sur une telle quantité, il est déjà habituel de fixer un repas. En pratique, on ne tranche pas la halakha selon cette opinion, et celui qui mange une quantité de pâtisserie dont le volume équivaut à quatre œufs dira – tant qu’il n’a pas mangé la mesure dont on se rassasie d’habitude, lors d’un repas ordinaire – les bénédictions Mézonot et ‘Al hami‘hia. Toutefois, a priori, il est préférable de ne pas en manger le volume de quatre œufs, afin de ne pas entrer dans un cas douteux. Soit on mangera moins du volume de quatre œufs, et l’on dira Mézonot, soit on mangera la quantité par laquelle il est d’usage qu’on se rassasie, et l’on dira alors Hamotsi, puis Birkat hamazon, conformément à toutes les opinions[2].
[f]. En d’autres termes : si l’on fait de la pâtisserie cuite au four un repas véritable et nourrissant.
[2]. En Berakhot 42b, au sujet de pâtisseries mézonot ayant le statut de pat habaa békhissanim, les sages enseignent : « Dès lors que d’autres, sur une telle quantité, fixeraient leur repas, on se doit de dire la bénédiction », c’est-à-dire Hamotsi puis Birkat hamazon. On trouve deux thèses principales, pour définir la notion de « fixer sur telle pâtisserie son repas ».
Première thèse : fixer son repas, c’est manger une quantité dont on serait rassasié lors d’un repas ordinaire. Tel est l’avis du Tour et du Choul‘han ‘Aroukh 168, 6, ainsi que de nombreux autres décisionnaires. Les Richonim sont cependant partagés quant à l’objet de l’estimation : selon les disciples de Rabbénou Yona et le Roch, on va d’après ce qui est habituel pour la majorité des gens. Selon le Raavad et le Rachba, si le consommateur a l’habitude de fixer son repas sur une quantité inférieure à celle qui est habituelle aux autres, il dira Hamotsi et Birkat hamazon sur la quantité qui lui est personnellement habituelle. Le Choul‘han ‘Aroukh 168, 6 tranche selon l’avis des disciples de Rabbénou Yona et du Roch. Mais s’agissant des personnes âgées et des enfants, le Béour Halakha 168, 6 ד »ה אע »פ écrit que, puisqu’ils se rassasient naturellement d’une quantité moindre que la mesure ordinaire, on va d’après ce qui est habituel à leur catégorie.
Seconde thèse : la mesure dite de pras (litt. « demi-miche de pain »). C’est l’opinion de Rabbi Mena‘hem Azaria da Fano, du Maharam ibn ‘Haviv et du Beit David, Ora‘h ‘Haïm 82, qui se fondent sur l’enseignement de ‘Erouvin 82b, où est ainsi appelée la mesure de pain que l’on mangeait lors d’un repas moyen (selon Rachi, la mesure de pras est un volume de quatre œufs – quatre kabeitsa – ; selon Maïmonide, un volume de trois kabeitsa). Et bien que, dans leur majorité, les gens ne soient pas rassasiés par une telle quantité comme ils le sont par un repas ordinaire, il n’est pas nécessaire, selon cette opinion, d’être rassasié de pat habaa békhissanim comme on l’est par un repas habituel ; il suffit d’en manger une quantité semblable à celle du pain que l’on mange lors d’un repas ordinaire, quantité procurant une satiété partielle, et qui, si on l’associe à d’autres mets, comme c’est l’usage, procure même une satiété entière. Telle est, selon cette thèse, l’intention de la Guémara lorsqu’elle dit : « dès lors que d’autres, sur une telle quantité, fixeraient leur repas ». De nombreux décisionnaires séfarades, parmi les A‘haronim, se prononcent en faveur de cette seconde thèse.
De nombreux auteurs séfarades, dans les dernières générations, ont pris l’usage de calculer la mesure de kazaït ou de kabeitsa d’après le poids en eau du volume considéré (‘Hida, Ma‘haziq Berakha 168, 6 ; Kaf Ha‘haïm 45-46). Selon leur estimation, fondée sur les calculs de Rabbi ‘Haïm Naeh, un kabeitsa équivaut à 56 gr, de sorte que le poids de quatre kabeitsa est de 224 grammes, ou, si l’on s’en tient aux données corrigées, de 200 grammes (50 gr pour un kabeitsa). Si l’on applique aux pâtisseries cette méthode fondée sur le poids, il apparaît que 200 gr correspondent généralement à un volume d’environ neuf œufs (suivant la densité de la pâte). Or, avec une telle quantité, on est déjà rassasié, sans l’apport d’autres mets. On voit donc en pratique que, par un calcul fondé sur le poids, ces auteurs ont rendu la mesure de quatre kabeitsa équivalente à la mesure de satiété. Cependant, il est généralement admis que les mesures vont d’après le volume (comme on le verra ci-après, chap. 10 § 6) ; selon les adeptes de la seconde thèse, la mesure de « fixation du repas » est le volume de pras.
Il faut savoir qu’une erreur, en cette matière, n’est pas si grave, car, pour de nombreux décisionnaires, si l’on dit Mézonot et ‘Al hami‘hia sur du pain, on est quitte (Choul‘han ‘Aroukh Harav 168, 8, ‘Hayé Adam 58, 1, Yabia’ Omer II Ora‘h ‘Haïm 12). De même, si l’on a dit Hamotsi puis Birkat hamazon sur des pâtisseries de la catégorie de pat habaa békhissanim, on est quitte (Nichmat Adam 37, 1, Michna Beroura 208, 75, Kaf Ha‘haïm 168, 43).
Cependant, en cas de doute – lorsque, selon la seconde thèse, on a fixé son repas sur ces pâtisseries, puisqu’on en a mangé un pras, tandis que, suivant la première, on n’a point fixé de repas, puisqu’on n’est pas rassasié – on dira, comme bénédiction finale, ‘Al hami‘hia, conformément au principe : en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent ; or ‘Al hami‘hia est une bénédiction unique, tandis que le Birkat hamazon en comporte quatre (Dericha).
A priori, il est bon de ne pas manger une quantité sur laquelle repose un doute. Certes, selon Maïmonide, le volume de trois œufs forme déjà la mesure de pras ; mais puisque, selon la première thèse (qui est celle de la majorité des décisionnaires), il faut être rassasié, il n’y a lieu de tenir compte de la seconde thèse que dans le cas d’une mesure de quatre œufs, conformément à l’avis de Rachi. C’est ce qu’écrit le Michna Beroura 168, 24. Quoi qu’il en soit, celui qui veut être quitte d’après tous les avis s’abstiendra de manger des pâtisseries de la catégorie de pat habaa békhissanim dans un volume compris entre trois œufs et la mesure dont on se rassasie ordinairement.
Si l’on mange de cette pat habaa békhissanim un volume de pras, et qu’on en soit rassasié, mais que l’on ne soit pas certain que d’autres puissent se rassasier aussi d’une telle mesure, on dira Hamotsi et Birkat hamazon. Premièrement, on peut soutenir qu’il s’agit d’un cas de doute portant sur une loi toranique, et qu’il faut donc être rigoureux (c’est ce que pensent le Maguen Avraham et ceux qui partagent son avis, comme on le verra ci-après, note 9). Deuxièmement, il faut associer en ce sens l’opinion du Raavad et du Rachba (citée au sein de la première thèse), selon qui le mangeur va d’après sa propre satiété.