Chapitre 01 – Signification de la fête

01. Fête des azymes (‘hag ha-matsot) et fête de Pâque (‘hag ha-Pessa’h)

La fête que nous nous proposons d’étudier est désignée dans la Torah par deux noms, correspondant à ses deux significations : ‘hag ha-matsot, la fête des pains azymes, comme il est dit : « Tu garderas la fête des azymes » (Ex 23, 15 ; cette dénomination reparaît en d’autres occurrences dans la Bible) ; et ‘hag ha-Pessa’h, fête de la Pâque, comme il est dit : « Le sacrifice de la fête de Pâque » (Ex 34, 25). Le nom de « fête des azymes », ‘hag ha-matsot, fait référence à la révélation de la foi, celui de « fête de Pâque », ‘hag ha-Pessa’h, à l’élection d’Israël[a].

En effet, lors de la sortie d’Egypte, la providence divine s’est révélée de la façon la plus manifeste et la plus sensible. Le principe de la foi en Dieu (émouna) est donc ancré dans l’évènement de la sortie d’Egypte. C’est à cela que fait allusion la matsa, le pain azyme, comme nous le disons dans la Haggada[b] : « Cette matsa que nous mangeons, pourquoi [la mangeons-nous] ? Parce que la pâte de nos ancêtres n’avait pas eu le temps de fermenter avant que le Roi des rois, le Saint béni soit-Il se fût dévoilé à eux, et qu’Il les délivrât. »

La thématique du peuple d’Israël est, elle aussi, apparue lors de la sortie d’Egypte : chacune des plaies qui frappèrent le pays a mis davantage en relief la différence existant entre les Hébreux et les Egyptiens, en ce que les Egyptiens furent frappés et les Hébreux furent épargnés. Le faîte de ce phénomène fut atteint lors de la mort des premiers-nés égyptiens : l’ange exterminateur atteignit toutes les maisons égyptiennes, tandis qu’il « sauta » (passa’h) au-dessus des maisons israélites. Cette thématique trouve son expression dans le sacrifice pascal, qui met en relief l’élection d’Israël.

Ces deux principes, émouna (foi) et peuple d’Israël, sont liés et interdépendants[c]. À la différence des autres peuples, nés de la convergence de tendances humaines, le peuple d’Israël fut fondé lors de la sortie d’Egypte, de manière divine, par l’effet de miracles et de prodiges, afin que ce peuple reçoive la Loi de l’Eternel. Tout le sort d’Israël[d] dépend de sa relation au divin : dès lors que le peuple d’Israël accomplit la volonté divine et dévoile le Nom divin dans le monde[e], il mérite de voir se réaliser en lui toutes les bénédictions annoncées par la Torah ; mais lorsqu’il n’accomplit pas la volonté divine, les malédictions décrites par la Torah l’atteignent[f].

À l’inverse, la révélation du Nom divin – c’est-à-dire la révélation des valeurs divines dans le monde – dépend d’Israël, comme il est dit : « Ce peuple, Je l’ai créé pour Moi, il racontera ma louange » (Isaïe 43, 21). C’est pourquoi nos sages nous enseignent : « La conception d’Israël précéda toute chose » (Gn Rabba 1, 4), c’est-à-dire qu’avant que ne fût créée aucune chose au monde, l’intention de créer le peuple d’Israël fut formée. Car c’est par le biais d’Israël que se révèle le but même de la création du monde. C’est bien ce qu’enseignent nos sages, de mémoire bénie : « Le Saint béni soit-Il a assorti l’œuvre de la Création d’une condition, en disant [aux éléments de la Création] : “Si Israël reçoit la Torah, vous vous maintiendrez, sinon je vous ferai revenir au tohu-bohu” » (Chabbat 88a). L’élection d’Israël s’est révélée avec d’autant plus de force que Dieu nous a choisis pour être son peuple et ses enfants, bien que nous fussions des esclaves humiliés, enfoncés dans quarante-neuf degrés d’impureté.

Il se trouve donc que les deux noms de la fête désignent deux aspects d’une même réalité : la révélation du Nom divin dans le monde par le biais d’Israël.


[a]. Afin de ne pas alourdir le propos, nous renoncerons, dans la suite du texte, à traduire systématiquement Pessa’h par Pâque et matsa (pluriel matsot) par azymes. De même, dans la suite de l’ouvrage, après avoir traduit et défini certains termes hébraïques d’utilisation fréquente, nous ne les traduirons plus à chaque occurrence.

[b]. Récit de la sortie d’Egypte qu’on lit le soir de Pessa’h, cf. chap. 15.

[c]. Il y a dans le mot émouna une nuance de confiance, de certitude de pouvoir s’appuyer sur l’aide de Dieu seul, que celle-ci soit immédiatement manifeste ou voilée, mais aussi de fidélité.

[d]. Lorsque l’auteur parle d’Israël sans autre précision, il désigne le ‘am Israël, peuple d’Israël ou peuple juif, comme dans toute la littérature rabbinique.

[e]. Par l’observance des commandements, le peuple juif accomplit la volonté divine et contribue ainsi à rendre manifeste la présence divine dans le monde. Or le divin ne se manifeste sur terre  qu’en ce que Dieu se donne à connaître (le Nom divin), et non dans son essence même, inconnaissable. C’est ce que vise l’expression dévoiler le Nom divin dans le monde.

[f]. Cf. notamment Lv 26, 3 s., Dt 11, 13-21 et Dt 28.

02. Fête de la liberté, dévoilement de la morale

Pourquoi Israël a-t-il dû, avant d’advenir en tant que peuple, connaître un asservissement si redoutable en Egypte ? L’explication simple est la suivante : la vocation du peuple juif est de réparer le monde d’un point de vue moral[g] ; or pour réaliser cette mission, il doit connaître de façon sensible la souffrance et la douleur que l’homme peut causer à autrui.

Ainsi, lorsque la Torah légifère sur les relations entre l’homme et son prochain, elle rappelle à plusieurs reprises notre épreuve égyptienne. Par exemple : « Tu n’opprimeras pas le prosélyte ; en effet, vous connaissez [les tourments éprouvés par] l’âme du prosélyte, car vous fûtes étrangers en terre d’Egypte » (Ex 23, 9). De même : « Lorsqu’un prosélyte habitera avec toi dans votre pays, vous ne le léserez pas. Il sera pour vous comme un autochtone d’entre vous, le prosélyte qui réside avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous fûtes étrangers en terre d’Egypte ; Je suis l’Eternel votre Dieu » (Lv  19, 33-34).

Dans le même sens, nos sages enseignent qu’avant de frapper les Egyptiens, le Saint béni soit-Il ordonna à Moïse de transmettre à Israël le commandement de l’affranchissement des esclaves ; cela, afin qu’avant même d’être libérés de l’Egypte, les Hébreux prissent sur eux, lorsqu’ils seraient libres et posséderaient eux-mêmes des serviteurs, de ne point les maltraiter et, passées six années, de les libérer en leur offrant de généreux cadeaux (Talmud de Jérusalem, Roch Hachana 3, 5).

En effet, une chose extraordinaire s’est produite lors de la sortie d’Egypte : lorsque quelque peuple au monde réussit à vaincre ses oppresseurs, il s’enorgueillit et se transforme à son tour en oppresseur de ses anciens maîtres. Israël au contraire, après que les Egyptiens furent totalement réduits, n’a pas essayé de les soumettre ni de les asservir, mais seulement de sortir libres. C’est la première fois dans l’Histoire qu’apparaît l’idée morale de liberté de l’homme.

C’est pour cette raison que la fête de Pessa’h s’appelle aussi ‘hag ha-‘hérout, fête de la liberté, selon la dénomination instituée par les sages dans le texte de la prière : zman ‘hérouténou, « le temps de notre liberté ». Et ce n’est pas pour rien que Pessa’h constitue la première des fêtes du calendrier liturgique, car le principe de liberté de l’homme s’y trouve inscrit, et, partant, le principe de responsabilité morale de l’homme à l’égard de tout acte qu’il accomplit, tant comme individu que comme membre d’une société. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle on comptait autrefois les années des règnes successifs à partir du mois de nissan[h], afin que l’idée de liberté fût à la base de la royauté d’Israël.


[g]. La notion de tiqoun (réparation, parachèvement, rédemption) est centrale dans le judaïsme, particulièrement dans la Kabbale. Un comportement moral de l’homme ici-bas a pour effet de réparer le monde terrestre et les mondes spirituels.

[h]. Premier mois de l’année liturgique juive, durant lequel a précisément lieu la fête de Pessa’h.

03. La sortie d’Egypte, libération de l’esprit de l’asservissement matériel

Entre  l’Egypte et Israël, il existe une opposition absolue. L’Egypte était une nation extrêmement matérialiste, dont la vision du monde était païenne. La nation d’Israël, en revanche, possède une vision du monde spirituelle, abstraite ; aussi, seul Israël était en mesure d’hériter de la foi immatérielle en un Dieu unique, que l’on ne peut se représenter par aucune figuration corporelle, ni définir par aucune donnée matérielle. Cette conception spirituelle détermine également la relation d’Israël au monde matériel, relation qui est pure et intègre, de sorte que, par nature, les Israélites sont pudiques et se gardent des relations charnelles interdites. Les Egyptiens, en revanche, en mettant l’accent sur la matérialité et sur une conception grossièrement corporelle du monde, étaient très attirés par la prostitution et par les relations interdites. C’est pourquoi la Torah ordonne : « Vous n’agirez point selon les actes de la terre d’Egypte, où vous avez résidé » (Lv 18, 3), ce que les maîtres du Midrach commentent (Torat Cohanim ad loc.) : « Il n’y avait pas au monde un peuple dont les mœurs fussent plus abominables que celles de l’Egypte, particulièrement dans la dernière génération, qui asservit Israël » (cf. Maharal de Prague, Guevourot Hachem[i], chap. 4).

En revanche, les Egyptiens, durant la même période, parvinrent à des résultats extraordinaires dans le développement de leur pays : institutions politiques stables, système d’irrigation développé, système économique perfectionné (développement qui était dû, pour partie, au concours de Joseph le juste). Cependant, ces performances matérielles étaient détachées du monde spirituel, et s’y opposaient même, la pensée égyptienne s’inscrivant dans un paganisme extrême. Ils ne croyaient pas en l’existence d’une âme autonome, mais estimaient que l’âme dépend de l’existence du corps matériel, lui est assujettie. Ils faisaient de grands efforts pour embaumer les morts, car ils pensaient que la permanence de l’homme est exclusivement soumise à son existence corporelle. Selon cette conception, quand bien même un homme est mort, cela ne signifie rien d’autre pour lui qu’une incapacité à bouger et à parler, mais, de tous les autres points de vue, l’être dont le corps est intact est encore en vie. Aussi investissaient-ils des moyens grandioses dans la construction de pyramides, tombeaux somptueux du corps.

Selon la vision juive, la matière est certes dotée d’une grande importance. Toutefois, lorsqu’on fonde toute sa conception du monde sur la seule réalité matérielle, cette conception est nécessairement païenne et immorale. En effet, dans tous les exemples que fournit la nature livrée à elle-même, la préoccupation morale est absente. Ils peuvent être empreints de beauté, d’une sagesse qui transparaît dans les merveilleuses lois de la nature ; mais il n’est point de morale. Le fort met en pièces le faible. De même, les hommes puissants asservissent les faibles. Au lieu d’aspirer à un état plus élevé, la conception païenne consacre la situation matérielle dans toute l’injustice engendrée par le rapport de forces. À l’inverse, dans une conception du monde fondée sur la foi et sur le spirituel, l’aspiration constante est à la réparation du monde, à la lutte contre le mal, au règne de la justice. Comme le dit le prophète Isaïe (11, 4-9) sur la Délivrance et sur la voie du Messie :

Il jugera selon la justice les faibles et tranchera avec rectitude en faveur des humbles de la terre, il frappera un pays du sceptre de sa bouche, et du souffle de ses lèvres fera périr le méchant. La justice sera la ceinture de ses reins, la foi la ceinture de ses hanches. Le loup habitera avec l’agneau, la panthère reposera avec le chevreau… La vache et l’ourse paîtront ensemble, ensemble reposeront leurs petits, et le lion comme le bœuf se nourrira de paille. On ne fera plus de mal, on ne détruira plus, sur toute ma sainte montagne, car la terre sera emplie de la connaissance de l’Eternel, comme l’eau couvre le lit des mers.

Par conséquent, la sortie d’Egypte n’est pas seulement la libération des Hébreux qui étaient asservis à ce pays, mais la libération de l’esprit des chaînes de la matière. C’est pourquoi il importe tant d’étudier la sortie d’Egypte, au point qu’il nous est prescrit, chaque année, le soir du Séder, de nous considérer nous-mêmes comme étant sortis d’Egypte. De même nous est-il ordonné de nous rappeler chaque jour et chaque soir la sortie d’Egypte. Dans une certaine mesure, tous les Chabbats et jours de fête ont été institués en souvenir de la sortie d’Egypte. C’est alors, en effet, que l’esprit se libéra des chaînes de la matière. Or, dans la mesure où nous n’avons pas achevé de nous libérer de ces chaînes, celles du penchant au mal et des avidités, nous devons encore, d’un point de vue spirituel, poursuivre notre sortie d’Egypte. Aussi est-ce une mitsva que de nous livrer à l’étude de ce thème.


[i]. Publié en français sous le titre Les Hauts faits de l’Eternel, traduction d’Edouard Gourévitch, éd. Cerf.

04. Lors de la sortie d’Egypte, la matière devint un canal de la Présence divine.

Suivant la marche habituelle du monde, ce sont les aspects matériels qui prédominent dans un premier temps, et c’est facilement qu’ils trouvent leur pleine et forte expression ; tandis que les tendances spirituelles sont cachées, et il se passe beaucoup de temps avant que l’on ne prenne conscience de leur sens. Aussi était-il naturel que les Egyptiens, au début, l’emportassent sur Israël, car la force de l’Egypte s’était déjà pleinement réalisée, tandis que le peuple d’Israël était encore comme un fœtus dans le sein maternel. Or puisque la force des Israélites ne pouvait parvenir encore à sa pleine expression, les Egyptiens exploitèrent leur faiblesse et les asservirent, afin de donner libre cours à leur orgueil et à leurs passions.

Cependant, cela même était pour le bien, car la spiritualité ne peut se dévoiler dans le monde sans une base matérielle ; or la base matérielle de notre existence nationale, c’est en Egypte que nous l’avons recueillie. Durant toute la durée de l’asservissement d’Israël par les Egyptiens, et alors que ceux-ci pensaient l’emporter entièrement sur nous, nous avons capté leur force, comme il est dit : « Mais les enfants d’Israël croissaient, pullulaient, devenaient extrêmement nombreux et féconds, et la terre en fut remplie » (Ex 1, 7). Plus on essayait de nous asservir et de nous soumettre, plus nous étions féconds, comme il est dit : « Plus on l’opprimait, plus il croissait et s’étendait » (Ex 1, 12), au point d’atteindre le nombre de six cent mille hommes (de vingt ans et au-delà). Le Maharal explique que tel est le nombre indispensable à la fondation du peuple juif et que, dès lors que ce chiffre fut atteint, et que nous fûmes prêts à accueillir le dévoilement divin, l’empire égyptien s’effondra, et nous sortîmes d’Egypte pour recevoir la Torah au mont Sinaï (Guevourot Hachem, chapitres 4 et 12).

Nous avons d’ailleurs bénéficié, non seulement d’une fécondité prodigieuse, en Egypte, mais aussi d’une grande richesse lorsque nous sortîmes d’Egypte, en compensation des nombreuses années de travail passées ; de sorte que le peuple d’Israël, au commencement de sa voie, s’appuyait sur un socle matériel puissant. C’est à ce propos qu’il est dit : « Il adviendra que, lorsque vous partirez, ce n’est pas les mains vides que vous partirez. Chaque femme demandera à sa voisine et à la résidente de sa maison des ustensiles d’argent, des ustensiles d’or et des tuniques ; vous en parerez vos fils et vos filles, et vous dépouillerez l’Egypte » (Ex 3, 21-22).

De cette façon, un juste arrêt frappa les Egyptiens : s’ils avaient choisi d’être justes, ils auraient encouragé Israël, nous auraient aidé à fructifier, à nous affermir, et eux aussi en eussent été récompensés par de multiples bénédictions, comme au temps de Joseph le juste, qui contribua à la prospérité de l’Egypte durant les dures années de famine. Mais ils choisirent le mal et asservirent Israël avec cruauté. Aussi furent-ils frappés de dix plaies, et le Nom de l’Eternel fut-il sanctifié dans le monde, en ce que justice fut faite contre les méchants, et en ce qu’Israël accéda à une liberté éternelle.

05. Sens de l’interdit du ‘hamets ; orgueil envers le Ciel

Le ‘hamets[j] est l’objet d’un interdit particulièrement sévère, pendant Pessa’h : la Torah n’a pas seulement interdit de le manger, elle a de plus interdit qu’il en soit vu ni qu’il en soit trouvé dans notre domaine ; nos sages, quant à eux, ont ajouté l’interdit d’un quelconque mélange contenant du ‘hamets. En d’autres termes, l’éloignement d’avec le ‘hamets à Pessa’h est total. Cela, parce que le ‘hamets représente le mal, comme l’enseigne le Zohar (II 40b) selon lequel le ‘hamets incarne le penchant au mal (yétser hara’). Nos maîtres expliquent que le ‘hamets fait particulièrement allusion à l’orgueil. En effet, la fermentation entraîne le gonflement de la pâte, ce qui évoque la vanité, l’épanchement de la matière, tout comme l’orgueilleux se grossit lui-même. À l’inverse, la matsa fait allusion à la qualité de modestie, car elle se maintient à sa taille initiale, telle que le Saint béni soit-Il l’a créée.

De prime abord, cela semble difficile à admettre. Si le ‘hamets exprime la penchant au mal, pourquoi sa consommation n’est-elle en rien interdite durant le reste de l’année ? Nous voyons au contraire que l’un des titres de gloire de l’homme est de savoir, à partir de grains de blé, faire de beaux gâteaux à pâte levée (cf. Tan’houma, Tazria 5). À cette fin, le Créateur a doté l’homme d’intelligence, d’aptitude technique afin qu’il puisse se livrer au perfectionnement du monde. À ce propos, c’est à dessein que le Saint béni soit-Il créa un monde inachevé, pour que l’homme puisse, en développant la science, la technologie, et en œuvrant avec zèle, s’attacher aux œuvres divines et participer au parachèvement du monde ; en d’autres termes : « dilater » et améliorer la nature afin de produire des gâteaux de pâte levée. Nous voyons donc que le ‘hamets est une bonne chose.

Il y a cependant deux sortes de fierté. L’une, orgueilleuse, consiste pour l’homme à exagérer la louange de soi-même, à se croire plus sage, plus fort qu’il ne l’est, à s’attribuer plus de réussite qu’il n’atteint en vérité. Toute personne raisonnable comprend qu’une telle fierté porte atteinte à la capacité de l’homme de manifester concrètement les qualités dont il est pourvu. En effet, la faculté de jugement est en ce cas entièrement altérée, de sorte que l’on n’est plus en mesure de concevoir convenablement ses voies : au lieu de pouvoir se réjouir de ses actes, on ne peut que déplorer les erreurs et les déceptions dont l’existence est remplie. Un tel orgueil est interdit toute l’année, et n’a aucun lien avec l’interdit du ‘hamets : au contraire, il abîme le bon ‘hamets de toute l’année, puisqu’il détourne l’homme de la création de belles choses en ce monde.

La deuxième sorte de fierté, à laquelle se rapporte l’interdit du ‘hamets à Pessa’h, est la fierté de l’homme face à  son Créateur, à son Dieu. Le fondement de la foi consiste, pour tout Juif, à savoir que le Saint béni soit-Il créa le monde et fixa sa destination, et que la racine de toute chose dépend de Lui seul. Quoique le Saint béni soit-Il ait conféré à l’homme la possibilité de perfectionner et de développer le monde, il ne s’agit que du développement des branches, tandis que sur les racines des choses, l’homme n’a aucune prise : elles sont création toute divine. Saint béni soit-Il créa le monde, et c’est Lui qui dispense la vie à tout homme, qui choisit Israël pour lui être un peuple particulier, et lui fit don de la Torah. Sur tous ces fondements, l’homme n’a aucun titre à intervenir. Aussi, quand l’homme se tient devant son Créateur, il doit se parer d’une grande modestie, et s’empêcher, de toutes ses forces, de mêler aux principes de la création des pensées humaines insignifiantes : elles y seraient aussi interdites que le ‘hamets à Pessa’h. De même qu’un homme hésitant à porter atteinte à sa vie est affecté d’un grave travers – car il est interdit d’attenter à la vie que Dieu nous a donnée –, de même, celui qui mêle des pensées humaines aux fondements de la foi abîme beaucoup ceux-ci[k].

La fête de Pessa’h, en particulier la soirée du Séder, a pour but d’enraciner en nous les principes de la foi : existence d’un Créateur du monde, qui exerce sa providence sur ses créatures, et qui a choisi le peuple d’Israël afin que celui-ci dévoile son Nom dans le monde. Or chaque fois qu’il est question du dévoilement d’un principe divin dans le monde, ce principe se manifeste de façon entièrement miraculeuse, afin de nous faire savoir que nous sommes là dans le domaine du divin et non de l’humain. Aussi, la sortie d’Egypte se produisit par le biais de miracles et de prodiges, afin qu’il fût manifeste aux yeux de tous que l’élection d’Israël relève de Dieu seul. De même, la Torah fut donnée par le biais de miracles manifestes[l], en une génération qui vécut dans des conditions miraculeuses durant quarante ans, dans le désert ; cela, afin qu’il fût notoire que le don de la Torah relève entièrement du divin. En d’autres termes : nous intégrons les principes de la foi, mais nous ne les créons point. Quiconque mêlerait une facette humaine aux fondements de la foi pécherait par idolâtrie. Nos maîtres font allusion à cela dans le Zohar, en assimilant le ‘hamets, à Pessa’h, à l’idolâtrie (II 182a).

Aussi, à Pessa’h, fête destinée à l’enracinement en nous des fondements de la foi, devons-nous prendre grand soin de nous abstenir de la moindre trace de ‘hamets, dans notre alimentation et dans notre domaine, car le ‘hamets est l’expression du côté humain, le nôtre, côté humain qu’il est interdit de mêler lorsqu’on se consacre aux fondements de la foi et à ses racines. Tout au long de l’année, en revanche, nous nous consacrons aux branches, que nous devons développer et perfectionner : alors le ‘hamets est souhaitable.


[j]. Aliment préparé à partir de certaines céréales fermentées, tel que pain, gâteau, pâtes, whisky, comme on le verra au chapitre 2.

[k]. Les fondements de la foi sont pure création divine, dans laquelle la construction intellectuelle humaine n’a point de part, comme l’auteur le soulignera dans la suite du texte.

[l]. On oppose les signes (ou miracles) manifestes (nissim glouyim), qui se produisent en modifiant l’ordre de la nature, aux signes (ou miracles) cachés (nissim nistarim), interventions divines qui s’habillent dans le voile de la nature. La sortie d’Egypte est le modèle des premiers, le sauvetage des Juifs de Perse et de Médie au temps d’Esther et de Mardochée, celui des seconds.

06. Signification de la matsa

La matsa, pain azyme, est le contraire du ‘hamets, pâte levée. Elle fait allusion à notre modestie à l’égard du Ciel : bien que le Saint béni soit-Il nous ait donné la faculté d’agir et de perfectionner certains éléments du monde, nous n’avons pas de prise sur la racine des choses. Aussi, à Pessa’h, lorsque nous nous consacrons aux racines les plus fondamentales de la Création divine, nous ne mêlons aucune trace de ‘hamets à notre alimentation. Nous mangeons de la matsa, qui reste aussi fine que lors de sa formation, sans qu’aucun processus n’en ait accru le volume.

Grâce à cette modestie à l’égard du Ciel, qu’exprime la matsa, nous accédons à la foi (émouna) qui se révéla lors de la sortie d’Egypte, foi selon laquelle Dieu exerce sa providence sur le monde et choisit Israël. Certes, avant même la sortie d’Egypte, il y eut des individus qui eurent foi en Dieu ; mais ce n’est que personnellement que ces rares élus se liaient au divin, tandis que la foi parfaite ne s’était point dévoilée entièrement dans le monde. Ce n’est que lors de la sortie d’Egypte, quand un peuple entier fut créé, peuple comprenant en son sein toutes les couches de la société, peuple dont le but est de révéler la parole de l’Eternel dans le monde, que la foi se dévoila pleinement.

La matsa vient nous rappeler l’émouna, la foi. Ainsi, le Zohar (II 183b) appelle la matsa mikhla dimhemnouta, pain de la foi. Nos maîtres expliquent que, par la consommation de la matsa le soir du Séder, avec l’intention qui convient, on a le mérite d’accéder à la foi ; et que, en consommant cette matsa durant les sept jours de Pessa’h, on mérite d’enraciner ladite foi dans son cœur (Peri Tsadiq, Maamaré Pessa’h 9).

Puisque la matsa fait référence à la foi, il est certain qu’une grande surveillance doit encadrer tout son processus de fabrication, comme nous le verrons par la suite, dans les lois de la matsa (chap. 12). La raison en est que la racine de toute chose dépend de la foi, et que le plus petit défaut affectant celle-ci entraînerait de grandes catastrophes dans le monde.

On peut dès lors comprendre pourquoi le peuple juif fut d’abord constitué au sein de l’esclavage d’Egypte. Tous les peuples du monde se développent de manière naturelle, suivant un mouvement ascendant : de la famille à la tribu, du clan au peuple. À la faveur de ce développement, les membres du groupe créent une culture, produit des conditions de vie de ce groupe, du climat local, des confrontations avec ses voisins. De cette culture émerge aussi une forme de foi, à la création de laquelle les hommes sont partie prenante, de sorte qu’elle appartient à l’idolâtrie, ‘avoda zara[m].

Israël, en revanche, est devenu un peuple alors qu’il était réduit à l’état d’esclavage, mis à l’écart de toute culture : les Hébreux ne pouvaient développer aucune culture autonome alors qu’ils étaient assujettis, misérables à leurs propres yeux ; par ailleurs, la culture égyptienne n’était pas la leur, peut-être même la haïssaient-ils, puisqu’elle était celle de leurs oppresseurs. Israël était ainsi comme une feuille vierge, sans opinions préconçues, propre à recevoir la foi véritable – qui est tout entière fondée sur la révélation divine –, et la Torah du Ciel, sans mêler à ses principes de quelconques intérêts humains. À cela fait allusion la matsa, qui est ténue et pauvre, comme l’étaient les Hébreux à ce moment.


[m]. ‘Avoda zara : littéralement « service étranger », idolâtrie, culte païen. Puisque ce culte est une création humaine, il s’y mêle les intérêts propres de ses fondateurs et de ses représentants au cours des générations. L’idole n’est, au fond, qu’une projection, une élaboration des intérêts d’un groupe social au sein de la collectivité. Ce service est donc étranger à la révélation d’une vérité qui s’impose extérieurement au nom de valeurs non contingentes.

07. La faute consistant à déprécier les fêtes

Dans une michna des Maximes des pères (Pirqé Avot 3, 11), un important principe nous est expliqué :

Rabbi Eléazar Hamodaï a dit : « Quiconque profane les saintetés, méprise les fêtes […] ou tire de la Torah des enseignements non conformes à la halakha, n’a point de part au monde futur, quand bien même il aurait des connaissances toraniques et accomplirait de bonnes actions »

Notre maître, le Rav Tsvi Yehouda Kook – que la mémoire du juste soit bénie –, disait qu’il nous faut comprendre comment il se peut qu’un homme ayant à son actif des connaissances en Torah et de bonnes actions n’ait point part au monde futur. De plus, puisque la Michna n’a pas donné le détail de la quantité de connaissances et de bonnes actions portées à l’actif d’un tel homme, il faut conclure que dans le cas même où il s’agirait d’un très grand savant en Torah, et très pointilleux encore dans la pratique des mitsvot et de la bienfaisance, cet homme n’aurait pas de part au monde futur dans le cas où il mépriserait les fêtes et tirerait de la Torah des enseignements non conformes à la halakha.

Il faut comprendre ici quel type d’homme est décrit par la Michna : un homme qui a beaucoup de respect pour la tradition, qui met beaucoup de soin à accomplir la nuit du Séder conformément aux rites, mais qui fait dépendre tout cela de l’intellect humain exclusivement. Cet homme explique, ainsi, que l’importance de Pessa’h et de la soirée du Séder tient dans le fait que les anciens transmettent la tradition aux générations suivantes, leur inculquant des principes moraux, de liberté humaine, la conscience d’être au monde pour le parachever ; à ses yeux, les matsot permettent de donner corps à la conscience historique du peuple juif, et les quatre coupes de vin expriment la joie qui convient à l’homme dans tous les domaines de son existence. Quoique toutes ces idées soient belles et justes, l’essentiel manque ici : Dieu, qu’Il soit béni, est Celui qui nous a choisis d’entre toutes les nations, nous a donné la Torah, nous a prescrit de célébrer la fête de Pessa’h et de manger de la matsa durant la soirée du Séder.

Un tel Juif tient le Chabbat en grand honneur, parce que, ce jour-là, la famille juive se réunit et se soude, que chaque Juif peut s’y reposer de son labeur et se livrer à des occupations spirituelles. Il ajoute même que, bien davantage encore qu’Israël n’a observé le Chabbat, c’est le Chabbat qui a préservé Israël. Il n’y a qu’une chose qu’il s’empresse d’oublier : que le Saint béni soit-Il nous a ordonné d’observer le Chabbat, dans tous ses principes et détails.

C’est là ce que l’on appelle « tirer de la Torah des enseignements non conformes à la halakha » (hamegalé panim ba-Torah chélo kehalakha). Quoiqu’un tel homme puisse être assidu à son étude, la Torah n’est pas à ses yeux une loi divine, mais seulement un ensemble de propos de sagesse humaine ; aussi se permet-il de l’expliquer au gré de son humeur, de façon non conforme à la halakha. En cela, il « méprise les fêtes », car il estime qu’elles ne sont que coutume et tradition, que les hommes inventèrent afin de donner expression à toutes sortes d’idées spirituelles, et nie qu’elles sont une ordonnance divine consignée par la Torah. Aussi, bien qu’il puisse avoir des connaissances toraniques, accomplir de bonnes actions, et être à ce titre considéré en ce monde comme un homme bon et honorable, il ne se relie pas à la sainteté, n’a point de part dans la mission éternelle du peuple d’Israël au travers des générations, et donc point de part au monde futur.

08. On pose des questions sur les lois de la Pâque trente jours avant la fête.

On doit s’enquérir des lois de Pessa’h et en rechercher le sens dès trente jours avant la fête. Nous apprenons en effet de Moïse notre maître que, lors de la première fête de Pessa’h, il exposa la règle de Pessa’h chéni, qui a lieu trente jours après[n]. La raison principale en est que tous les Israélites se devaient de préparer les sacrifices à l’approche de Pessa’h, et de vérifier qu’il n’y eût aucun défaut susceptible de les invalider (Pessa’him 6a, ‘Avoda zara 5b).

Même après la destruction du Temple, cette disposition ne fut pas annulée, et nous devons étudier les lois de Pessa’h trente jours avant la fête. Or, on le sait, ces lois sont nombreuses : cachérisation de la maison, recherche et destruction du ‘hamets, confection des matsot, soirée du Séder. Toutefois, parmi les Richonim, certains auteurs estiment que ce décret signifie essentiellement que les érudits, trente jours avant Pessa’h, quand on leur présente des questions sur différents sujets, ont l’obligation de répondre prioritairement aux questions relatives à Pessa’h, car il s’agit là de questions pratiques, portant sur la fête prochaine. Cela ne signifie pas pour autant que chaque Juif ait l’obligation de se fixer une étude spécifique des lois de Pessa’h trente jours avant la fête (Ran, Rachba). Quoi qu’il en soit, dans la mesure où de nombreux Richonim pensent que c’est une mitsva pour chacun que de se fixer une étude des lois de Pessa’h trente jours avant la fête, il convient que chacun se fixe une telle étude, depuis le 14 adar (jour de Pourim). De même, dans les écoles et les yéchivot (maisons d’étude talmudique), il convient de fixer une étude des lois de Pessa’h durant ces trente jours.

À l’approche des autres fêtes, les décisionnaires sont partagés quant au fait de savoir s’il faut en étudier les règles trente jours auparavant. Certains font valoir que cette directive a été prise essentiellement pour que l’on se préparât à l’oblation des sacrifices ; or à chacune des trois fêtes de pèlerinage on offrait trois sacrifices : ‘olat réiya (« holocauste de présentation »), chelamé ‘haguiga (« rémunératoire de la fête ») et chelamé sim’ha (« rémunératoire de joie ») ; par conséquent, il convient aussi d’apprendre, trente jours avant chacune des trois fêtes de pèlerinage, les lois de ladite fête. Selon d’autres, la coutume, de nos jours, vise essentiellement la fête de Pessa’h, puisque ses règles sont nombreuses et sévères (Michna Beroura 429, 1)[1].

Tout cela n’est dit qu’au sujet des préparatifs des fêtes. Mais s’agissant des fêtes elles-mêmes, une directive ancienne, prise par Moïse notre maître lui-même – que la paix soit sur son souvenir –, veut qu’à chaque fête on étudie les règles qui s’y rapportent ainsi que sa signification spirituelle (Méguila 32a, Maguen Avraham 229, 1).


[n]. Quand un Israélite ne pouvait, en raison d’une impureté, offrir le sacrifice pascal en son temps, il devait l’offrir un mois plus tard. C’est la règle biblique de Pessa’h chéni, « seconde Pâque » (Nb 9).

[1]. Selon Tossephot sur ‘Avoda Zara 5b (ד »ה והתנן), le décret n’a pas été annulé, même après la destruction du Temple. Cf. Michna Beroura et Béour Halakha 429, 1, où l’auteur conforte l’opinion selon laquelle il faut apprendre les lois de Pessa’h trente jours avant la fête, et repousse l’opinion du Ran, dans la mesure où la majorité des Richonim ne s’accordent pas avec lui sur ce point. C’est aussi la position de nombreux A’haronim. Ainsi du Choul’han ‘Aroukh Harav 429, 1-3, qui explique bien le sujet, et qui écrit qu’il s’agit d’un décret des sages (contrairement au Baït ‘Hadach, pour lequel cette règle a rang toranique). Cf. Yabia’ Omer II, Ora’h ‘Haïm 22, qui explique l’opinion du Ran et du Rachba selon lesquels la règle consiste, pour l’essentiel, à répondre prioritairement aux questions afférentes à Pessa’h (puisque ces questions sont alors actuelles) ; selon le Yabia’ Omer, telle est l’opinion d’une majorité de Richonim. (Les auteurs divergent encore quant à l’opinion du Choul’han ‘Aroukh. Celui-ci écrit simplement que l’on pose des questions [sur les lois de la Pâque trente jours avant la fête], et certains auteurs croient voir, dans cette formulation, l’indication que le Choul’han ‘Aroukh pense comme le Ran ; mais d’autres auteurs n’interprètent pas en ce sens le Choul’han ‘Aroukh.)

En pratique, nous écrivons seulement dans le corps de texte qu’une telle étude est une mitsva [c’est-à-dire que celui qui fait cette étude accomplit ce faisant une mitsva, ce qui ne signifie pas pour autant que l’on y soit strictement obligé], et qu’il convient de se la fixer ; en effet, tous les décisionnaires ne s’accordent pas à dire que c’est une stricte obligation. Et quoique le Baït ‘Hadach estime qu’il s’agit d’une obligation dont le fondement est toranique, la majorité des décisionnaires y voient seulement une norme rabbinique.

Il faut encore signaler que, pour certains décisionnaires, l’obligation essentielle incombe aux rabbins et à ceux qui sont chargé de faire des derachot (discours rabbiniques prononcés au cours des offices) : ceux-là doivent commencer à enseigner au peuple les règles de Pessa’h trente jours avant la fête ; mais il n’y a pas là d’obligation pour chaque individu. Telle est l’opinion du ‘Hoq Ya’aqov 429, 1, 3, qui ajoute, au nom du Roqéa’h, du Raavan et du Colbo, que la lecture publique de la section Para (Nb 19, 1-22), que nous lisons après Pourim, a été instituée afin de rappeler au peuple de se purifier à l’approche de Pessa’h. Dans le même sens, selon certains A’haronim, c’est pour cette même raison que nos sages font obligation aux rabbins de discourir sur les lois de Pessa’h pendant Chabbat hagadol (le Chabbat qui précède Pessa’h), ce que rapportent le Choul’han ‘Aroukh Harav et le Michna Beroura 429, 2. Quoi qu’il en soit, pour la majorité des décisionnaires, même un particulier qui étudie les lois de Pessa’h durant ces trente jours accomplit par-là une mitsva. C’est ce qu’écrit le Béour Halakha. Toutefois, on peut dire que les rabbins et les enseignants y sont davantage obligés.

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