Chapitre 9 – Bénédiction initiale : principes généraux

01. Bénédictions de jouissance

Les sages nous ont prescrit de réciter des bénédictions de jouissance (birkot hanéhénin), pour le profit que nous tirons de notre nourriture et de notre boisson. Dans le cas même où l’on ne mange ou ne boit qu’en quantité infime, on doit, si l’on en tire jouissance, réciter une bénédiction, car « il est interdit à l’homme de jouir de ce monde-ci sans bénédiction. » (Berakhot 35a) Mais si l’on n’éprouve point de jouissance, on ne dit pas de bénédiction. Par conséquent, si l’on est entièrement rassasié, au point que l’on serait dégoûté de manger quelque nourriture supplémentaire, et que malgré cela on soit contraint de manger – par exemple si l’on craint de vexer ses hôtes –, on ne dira pas de bénédiction sur cette consommation supplémentaire, qui est appelée akhila gassa (« consommation grossière » ou gloutonnerie). Mais si, bien que l’on soit rassasié, on éprouve encore une sensation de plaisir en bouche, on dira la bénédiction (Michna Beroura 197, 28).

La règle est la même s’agissant de l’eau : puisqu’elle n’a pas tellement de goût, il arrive que celui qui en boit n’éprouve pas de réel plaisir sur son palais. Nos sages disent, par conséquent, que seul « celui qui boit de l’eau pour étancher sa soif récite la bénédiction » (Berakhot 44a) ; mais que si l’on boit de l’eau pour quelque autre raison, on ne récite pas de bénédiction, puisqu’on n’en tire point de jouissance. Par exemple, si l’on a de la nourriture coincée dans la gorge, et que l’on boive de l’eau pour la faire passer, ou si l’on boit un peu d’eau pour avaler plus facilement un comprimé que l’on prend pour se soigner, on ne récite pas de berakha. Mais si c’est du jus de fruit que l’on boit pour faire passer la nourriture coincée dans la gorge, ou pour avaler plus facilement le médicament, et quoique l’intention principale soit ici de faire passer cette nourriture ou d’avaler ledit médicament, on récitera la bénédiction. En effet, le jus possède un goût dont on tire jouissance (Berakhot 45a, Tossephot ad loc., Choul‘han ‘Aroukh 204, 7, Michna Beroura 42).

De même, si, à l’approche d’un jeûne, on boit de l’eau afin de stocker du liquide en son corps, ou si l’on est sur le point de voyager et que l’on boive de l’eau afin de ne pas avoir soif ensuite, ou bien si l’on souffre de constipation et que l’on boive afin de pouvoir se libérer, ou bien encore si l’on allaite et que l’on boive de l’eau pour avoir du lait en abondance, la règle est que, tant que l’on ne tire pas de jouissance du fait de boire de l’eau, on ne dit point la bénédiction. Mais si l’on boit du jus dans l’un de ces mêmes buts, on récite la bénédiction. De même, dans le cas de l’eau, si l’on a soif et que l’on tire donc jouissance de sa boisson, on dit la bénédiction.

Si l’on prend un aliment ou une boisson à titre de médication, et que le goût en soit amer, on ne dit point de bénédiction. Si le goût n’est pas mauvais, et quoiqu’on ne l’eût pas consommé sans nécessité thérapeutique, on dit la bénédiction, puisqu’on en tire quelque plaisir en son palais. Mais dans le cas où l’on suce un comprimé doté d’un goût déterminé, ce n’est que si l’on tire véritablement un plaisir de ce goût que l’on dira la bénédiction Chéhakol, puisqu’il ne s’agit pas d’un aliment ; en revanche, si l’on n’en tire pas de jouissance, et que le goût permette simplement de sucer le comprimé sans éprouver de dégoût, on ne dira pas de bénédiction (Choul‘han ‘Aroukh 204, 8, Michna Beroura 43).

Si l’on goûte un aliment dans le seul but de connaître son goût, et qu’on le recrache ensuite, ou si l’on mâche une nourriture pour un bébé[a], on ne dit pas de bénédiction, bien que l’on en ressente le goût. Mais si l’on mâche un chewing-gum, il faut dire la bénédiction Chéhakol, puisque l’intention que l’on a est de tirer jouissance de son goût, et que telle est la manière usuelle d’en tirer jouissance. De plus, en mâchant du chewing-gum, on avale également les composants aromatiques qui s’y trouvent[1].


[a]. Usage de jadis ; de nos jours, on écrase la nourriture à la fourchette, à la cuiller ou au mixeur.

[1]. Selon le Rif et Maïmonide, celui qui goûte un aliment [pour en rectifier l’assaisonnement] ne dit pas de bénédiction, même s’il avale jusqu’à un revi‘it de boisson ou un kazaït de nourriture. En effet, l’intention n’est pas ici de manger ou de boire, ni même de tirer jouissance du goût de l’aliment, puisque l’on est seulement occupé à la vérification gustative à laquelle on procède. Selon Rabbénou ‘Hananel, le Roch et la majorité des décisionnaires, si l’on avale de cette nourriture ou de cette boisson, on doit dire la bénédiction, puisque l’on est nourri par elle ; mais si l’on goûte puis que l’on recrache, on ne dit point de bénédiction. En pratique, il est préférable de ne pas avaler l’aliment dont on veut vérifier le goût ; mais si on le fait, on ne dira pas de bénédiction, en raison du doute (Choul‘han ‘Aroukh et Rema 210, 2). Afin d’échapper au doute, si l’on a besoin d’avaler de cet aliment afin d’en sentir pleinement le goût, on formera l’intention d’en tirer également jouissance, et l’on dira la bénédiction (Michna Beroura 210, 19).Le cas du chewing-gum est semblable au fait de sucer du sucre de canne, cas dans lequel on récite la bénédiction Chéhakol (Choul‘han ‘Aroukh 210, 15). C’est ce qu’écrit explicitement le ‘Hayé Adam 51, 15, cité par le Michna Beroura 202, 76. C’est aussi l’avis de nombreux décisionnaires de notre temps (Yabia’ Omer VII 33, Or lé-Tsion II 14, 8, Pisqé Techouvot 202, 34). Certains auteurs, il est vrai, pensent que l’on ne récite pas de bénédiction sur le chewing-gum (Yaskil ‘Avdi VIII 20, 54) ; mais en pratique, il y a lieu de dire Chéhakol, et tel est l’usage.

02. Mode de jouissance

La jouissance apportée par la nourriture comprend deux aspects : le plaisir du palais, que procure le goût de la nourriture, et le profit des entrailles, que procure sa valeur nutritive, laquelle dispense à l’homme force et vitalité. Il existe des cas dans lesquels l’homme tire profit de la nourriture en ses entrailles mais non en son palais ; en un tel cas, la règle est que, si l’on mange à la manière habituelle, on doit réciter la bénédiction avant l’ingestion.

Par exemple, un malade qui n’est pas apte à sentir le goût de l’aliment doit néanmoins en dire la bénédiction, puisque cet aliment le nourrit. De même, quand un homme avale un aliment sans en percevoir le goût, il doit en réciter la bénédiction, puisque cela le nourrit. Mais un malade que l’on nourrit par intraveineuse (sonde) – laquelle fait couler sa nourriture jusqu’à son estomac – ne dit de bénédiction ni avant d’être alimenté ni après. Bien qu’il tire de cette alimentation une grande utilité – en effet, grâce à cela, il reçoit la nourriture nécessaire à sa conservation –, le fait que cette nourriture ne soit pas mangée sur le mode habituel exclut cette consommation du champ des bénédictions instituées. Si ce malade veut cependant ajouter à sa pratique un supplément de perfection, il remerciera Dieu avec ses propres mots.

Si l’on mange un aliment amer ou aigre, dont le goût est repoussant, on ne dit pas de bénédiction, quoiqu’il soit nourrissant, car il n’est pas d’usage de manger des choses dont le goût repousse. Si donc on boit de l’huile d’olive ou du vinaigre, dont le goût éveille la répulsion, on ne dit pas de bénédiction. De même, si l’on mange des épices – qu’il n’est pas d’usage de manger seules, en raison de leur grande acidité ou âcreté –, on ne récite pas de bénédiction. Mais si, à titre personnel, on éprouve du plaisir au goût du vinaigre, de l’huile ou des épices, on dira Chéhakol, puisque, pour soi-même, il s’agit d’un mode normal de consommation. À l’inverse, si l’on est contraint de manger d’une certaine nourriture pour laquelle on éprouve de la répulsion, et bien qu’aux yeux des autres elle soit considérée comme bonne, on ne dira pas de bénédiction, puisque cette nourriture est repoussante à nos propres yeux[2]

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Si une personne mange une nourriture dont elle aime le goût, mais que, du point de vue diététique, cette nourriture lui soit plus dommageable que profitable, elle doit néanmoins en dire la bénédiction, parce que, en pratique, elle en tire jouissance et la mange comme il est d’usage d’en manger. Par exemple, un malade du diabète qui mange des gâteaux, un malade du cœur qui mange un aliment gras, ou une personne souffrant de brûlures d’estomac qui mange de la friture : bien que ces nourritures risquent de leur nuire, ils doivent en dire la bénédiction, puisqu’ils en tirent jouissance en leur palais, et qu’ils les mangent suivant le mode ordinaire. Mais celui qui mange un aliment qui met véritablement en danger sa personne ne dira point de bénédiction, puisqu’il lui est interdit de le manger[3]


[2].
Le traité Berakhot 35b explique que celui qui boit de l’huile d’olive ne dit pas de bénédiction, car cette huile, prise seule, est nocive (maziq) ; c’est en ce sens que tranche le Choul‘han ‘Aroukh 202, 4. Le Maguen Avraham 8 et le ‘Aroukh Hachoul‘han 20 précisent que, par cette idée de nocivité, le Talmud vise le fait que la consommation d’huile pure éveille, dans la bouche, un sentiment de répulsion. Il est en effet vraisemblable que, d’un point de vue nutritionnel, cette huile ne soit en rien nocive, et qu’elle n’engendre pas d’autre dommage qu’une sensation d’écœurement. Le Choul‘han ‘Aroukh 204, 2 décide en ce sens que, pour un vinaigre fort, on ne dit aucune bénédiction, en raison du « dommage » qu’il inflige. Dans le même sens, le Choul‘han ‘Aroukh 202, 16 décide que l’on ne récite pas de bénédiction sur le poivre piquant, ni sur le gingembre sec, car on n’éprouve pas de plaisir à les manger seuls. Mais celui qui, à titre personnel, en tire du plaisir, dira la bénédiction (Pisqé Techouvot 202, 11). 

Si l’on ne tire profit de la nourriture qu’en ses entrailles, et non en sa bouche – mais que l’on ne souffre pas pour autant en sa bouche de ce que l’on mange –, certains décisionnaires estiment qu’il faut dire une bénédiction (Eglé Tal, To‘hen 62, Ma‘haziq Berakha 204, 1). D’après cela, il se peut que, en cas d’alimentation par intraveineuse, on doive réciter une bénédiction. Certains disent, par ailleurs, que dans le cas même où l’on tire profit de la nourriture par sa bouche et non en ses entrailles, on doit dire une bénédiction (Ohel Mo‘ed, d’après Beit Yossef 210, 2, Teroumat Hadéchen 158, suivant l’opinion de Rabbénou Hananel ; par conséquent, selon eux, si l’on se borne à goûter un aliment dans la mesure d’un revi‘it, et bien qu’on ne l’avale pas, il faut dire une bénédiction). Mais la majorité des décisionnaires estiment que les sages n’ont institué de bénédiction que dans le cas où l’on tire profit de la nourriture en sa bouche et en ses entrailles. Quand il n’y a pas de profit pour les deux, l’aliment n’est pas consommé sur le mode normal ; aussi ne dit-on pas de bénédiction pour une nourriture donnée par intraveineuse (cf. Che‘arim Hametsouyanim Bahalakha 50, 8, Pisqé Techouvot 204, 13). Mais si l’on veut apporter à sa pratique un supplément de perfection, on pourra remercier Dieu avec ses propres mots, ou en récitant des versets exprimant la reconnaissance.

 

Cependant, quand on avale une bonne nourriture, même si l’on n’éprouve pas soi-même de plaisir, on considère que la jouissance existe en bouche et dans les entrailles, puisque en général les gens en tirent du plaisir. Ce n’est que si l’on souffre en sa bouche du goût de l’aliment, que l’on trouve repoussant, que l’on ne dira pas de bénédiction (Choul‘han ‘Aroukh Harav 475, 25). De même, dans le cas d’un enfant que ses parents obligent à manger, ou d’un malade auquel les médecins ordonnent de manger : puisque c’est pour leur bien qu’on les y oblige, ils doivent dire la bénédiction, tant que cette nourriture n’éveille pas en eux de dégoût (cf. Michna Beroura 204, 45 ; Pisqé Techouvot 204, 19).

 

[3].
Le traité Berakhot 36a explique que, sur la farine d’orge, on dit Chéhakol, bien que cela cause l’apparition de qouqiané, c’est-à-dire de vers intestinaux (c’est aussi ce qu’écrit le Choul‘han ‘Aroukh 204, 1). Nous apprenons de là que, dans le cas même où la consommation nuit à la santé, on dit une bénédiction, du moment que l’on en tire jouissance. Cela peut s’apparenter à l’enseignement de nos sages, d’après lequel, si l’on est touché par une nouvelle à la fois bonne et mauvaise, on récite la bénédiction de la bonne nouvelle et celle de la mauvaise nouvelle (Berakhot 59b : « Si son père meurt et qu’il en hérite » ; Choul‘han ‘Aroukh 223, 2 ; cf. aussi 222, 4). Dans notre cas également, puisqu’il y a un bienfait dans la jouissance que l’on tire de cet aliment, on doit en dire la bénédiction. Mais si cet aliment présente un danger proche et tangible, il est semblable à un aliment intrinsèquement interdit, sur lequel on ne dit point de bénédiction, comme l’explique le Choul‘han ‘Aroukh 196, 1 ; cf. ci-après, chap. 12 § 10.

03. Ne pas s’interrompre entre la bénédiction et la consommation

Les bénédictions que les sages ont prescrit de réciter avant de tirer jouissance des aliments que l’on ingère doivent être dites immédiatement avant la consommation. Il ne faut pas s’interrompre, ne serait-ce que silencieusement, entre la bénédiction et l’ingestion. Toutefois, le fait de s’interrompre un temps inférieur à celui qui est nécessaire pour prononcer trois mots, tels que Chalom ‘alékha, Rabbi (« Bonjour à toi, mon maître »), n’est pas halakhiquement considéré comme une interruption. Afin de ne pas s’interrompre entre la bénédiction et la consommation, il faut au préalable préparer l’aliment ou la boisson ; seulement ensuite, on récitera la bénédiction qui s’y rapporte. Par exemple, si l’on veut manger une orange, on la pèlera d’abord ; puis, quand elle sera prête à être mangée, on en dira la berakha. Si l’on veut manger des amandes ou des graines, on les décortiquera d’abord, et l’on en dira la bénédiction seulement ensuite. De même, il faut avoir soin de ne pas dire la berakha d’un thé dont la chaleur est si élevée que l’on ne peut le boire tout de suite, de sorte qu’on aurait à attendre entre la bénédiction et la boisson.

Tout cela ne vaut qu’a priori ; mais a posteriori, si l’on a prononcé la bénédiction et que l’on ait attendu en silence, entre la bénédiction et la consommation, un temps supérieur à celui qui est nécessaire pour dire Chalom ‘alékha, Rabbi – et même si, dans l’intervalle, on a chantonné ou fait entendre différents sons pour attirer l’attention de quelque convive –, tant que l’on n’a pas détourné son esprit du fait que l’on se trouve entre la bénédiction et la consommation, on n’a point perdu le bénéfice de la première. Mais si l’on a prononcé ne serait-ce qu’un seul mot qui n’ait pas de lien avec la bénédiction ou la consommation, on a perdu le bénéfice de la première, puisque l’on s’est interrompu par des paroles ; il faut donc répéter la bénédiction pour pouvoir manger (Choul‘han ‘Aroukh 206, 3, Michna Beroura 12).

Si l’on se trouve dans la nécessité de dire une parole urgente, on attendra d’avoir avalé un peu de l’aliment ou de la boisson, et l’on parlera seulement ensuite. Si, par erreur, on a parlé après avoir introduit la nourriture dans sa bouche, mais avant d’en avoir rien avalé, il est douteux qu’on soit quitte de la bénédiction. En pratique, puisque la chose est douteuse, on ne se répétera pas, puisque, en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent. Mais a priori, il faut avoir soin de ne pas parler du tout avant d’avoir avalé un peu de l’aliment ou de la boisson[4].

Si, par erreur, on a parlé, entre la berakha et la consommation, d’un sujet lié à la nourriture, on ne répétera pas la bénédiction. Par exemple, si l’on a récité la bénédiction d’une pomme et que l’on ait ensuite demandé un couteau, ou que l’on ait demandé si le fruit a été rincé, il est vrai que l’on n’a pas agi conformément à la règle, puisqu’il ne faut pas parler du tout entre bénédiction et consommation. Mais puisque la parole prononcée avait un thème lié à la consommation, elle ne fait pas écran entre la bénédiction et cette dernière, et l’on ne doit donc pas la répéter (Choul‘han ‘Aroukh et Rema, Ora‘h ‘Haïm 167, 6 ; cf. ci-dessus, chap. 3 § 3).


[4].
Selon le Maharam Haviv et l’Elya Rabba, si l’on a parlé avant d’avoir avalé quoi que ce soit, on a perdu le bénéfice de la bénédiction. Selon le ‘Hayé Adam et le Béour Halakha 167, 6 ד »ה ולא, si l’on a absorbé quelque peu de l’aliment, de sorte qu’on en a perçu le goût, on n’a point perdu le bénéfice de la bénédiction. Pour le Chné Lou‘hot Habrit, le Bigdé Yécha’, le Maguen Guiborim et la majorité des décisionnaires, si l’on a commencé à mâcher, on a, de prime abord, senti le goût de l’aliment, et l’on n’a donc pas perdu le bénéfice de la bénédiction, même si l’on a parlé. Selon le Méïri et le Léqet Yocher, quand même on se serait contenté d’introduire la nourriture dans sa bouche, sans en sentir du tout le goût, on n’aurait point perdu le bénéfice de la bénédiction, quoique l’on ait parlé. Pour un bonbon ou un chewing-gum, on peut a priori s’interrompre par des paroles, dès le moment où l’on a commencé d’en absorber le goût, puisque tel en est le mode de consommation (Yabia’ Omer V 16, 5).

04. De quelle façon on récite la bénédiction

Il convient de prendre en main l’aliment ou la boisson au moment où l’on en récite la bénédiction : par cela, on dirigera mieux sa pensée vers les mots récités. C’est de la main droite qu’il convient de saisir l’aliment, car elle est la plus importante (Choul‘han ‘Aroukh 206, 4). Quant aux gauchers, certains auteurs pensent que, puisque leur main forte est la gauche, c’est elle qui est, pour eux, la plus honorée ; aussi prendront-ils la nourriture de la main gauche (Michna Beroura 206, 18) ; mais suivant l’usage kabbalistique, les gauchers eux-mêmes prendront l’aliment dans la main droite, car celle-ci fait allusion à l’attribut de ‘hessed (grâce, miséricorde), de sorte qu’il faut l’honorer davantage (Ben Ich ‘Haï, Chela‘h 19). Chacun pourra choisir, en cette matière, son usage ; mais dans le cas où un gaucher récite une bénédiction pour le compte d’une communauté, comme c’est le cas lors d’un Qidouch communautaire ou des sept bénédictions du mariage, il semble préférable qu’il prenne la coupe en sa main droite.

On ne récite pas de bénédiction sur un aliment qui n’est pas présent devant soi. A posteriori, si l’on a récité une bénédiction sur un aliment qui n’est pas devant soi, elle reste valide, s’il est certain que l’on en mangera. Mais s’il y a la moindre crainte que l’on n’y goûte pas, la bénédiction prononcée est vaine. Par exemple, si l’on sait avec certitude que tel aliment se trouve dans l’armoire, et que l’on en dise la bénédiction, on est quitte a posteriori. Mais si l’on dit une bénédiction pour un aliment que telle autre personne s’apprête à apporter, on n’en est point quitte, puisque l’on dépend de son prochain à cet égard, et que la certitude n’est pas entière.

Si l’on veut boire de l’eau au robinet, on peut réciter la bénédiction, puis ouvrir le robinet. Certes, l’eau que l’on boira ne se trouvait pas devant soi au moment où l’on prononçait ces mots ; mais puisqu’il est certain que l’eau coulera dès l’ouverture du robinet, on considère qu’elle est semblable à une eau directement présente devant soi (Choul‘han ‘Aroukh 206, 5-6, Michna Beroura 19).

Quand on prononce une bénédiction, il faut avoir la bouche vide de nourriture. Si, par exemple, on a mangé un fruit, et que l’on veuille à présent manger un légume, on terminera d’abord d’avaler tout le morceau de fruit que l’on a en bouche, et l’on récitera la bénédiction du légume seulement après. En effet, ce ne serait pas faire honneur à la bénédiction que de la prononcer avec de la nourriture en bouche ; comme il est dit : « Que ma bouche soit emplie de ta louange. » (Ps 71, 8, Berakhot 51a) De même, on se gardera d’articuler faiblement : on prononcera chaque mot de façon claire (Michna Beroura 172, 7).

Si, par erreur, on a introduit de la nourriture en sa bouche sans avoir récité la bénédiction, et que l’on puisse l’en extraire sans provoquer de dégoût, on sortira le morceau et l’on dira la bénédiction. Dans le cas où l’on éprouverait du dégoût à extraire le morceau de sa bouche, on le placera dans un coin de sa bouche et l’on dira la bénédiction ; après cela, on continuera de le manger. Si c’est de la boisson que, par erreur, on a introduit dans sa bouche sans réciter de bénédiction, et que l’on puisse, quoique difficilement, la diriger dans un coin de sa bouche de façon à réciter la bénédiction, on fera cela. Si l’on ne peut pas dire la bénédiction avec de la boisson dans la bouche, il sera préférable de la recracher, afin de ne pas en tirer jouissance sans bénédiction. Si l’on en a grand besoin, on boira ce qu’on a en bouche sans bénédiction ; de même, dans le cas où recracher la boisson provoquerait le dégoût des autres convives (Choul‘han ‘Aroukh 172, 1-2, Michna Beroura 1-2).

05. Étendue de la bénédiction

Si l’on a récité sur un fruit Boré peri ha‘ets, tout en pensant que l’on voudrait peut-être manger d’autres fruits parmi ceux qui se trouvent chez soi, on aura couvert par cette bénédiction tous les fruits que l’on a chez soi, même s’ils ne sont pas devant soi, sur la table, et bien que l’on ne sache pas exactement quels fruits l’on a chez soi. De même, si l’on a l’habitude constante, après avoir mangé un fruit, d’en prendre d’autres, de différentes espèces, et quoique l’on n’ait pas pensé formellement à cela au moment de dire la bénédiction sur le premier fruit, on y a inclus tous les fruits que l’on a l’habitude de manger. Même si l’on n’a pas pour habitude constante d’en manger d’autres, mais que des fruits se soient trouvés devant soi au moment où l’on a récité la bénédiction, ces fruits ont été inclus dans celle-ci, puisqu’il arrive que l’on soit porté à manger encore de ce que l’on a devant soi. Ce que nous venons de dire des fruits vaut également pour les aliments dont la bénédiction est Chéhakol, ou Ha-adama, ou encore Mézonot[5]

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Mais si l’on avait l’intention de manger un fruit et pas davantage, c’est ce fruit-là que l’on a couvert par sa bénédiction ; si l’on veut ensuite manger des fruits supplémentaires, on devra redire la bénédiction à leur propos. De même, si l’on a dit sa bénédiction sans spécifier d’intention, et qu’un tiers apporte ensuite un fruit que l’on ne s’attendait pas du tout à voir servir – par exemple si on l’apporte d’une autre maison –, on devra en dire la bénédiction avant d’en consommer (Choul‘han ‘Aroukh 177, 5 ; 206, 5 ; Michna Beroura 206, 20).

Ce que nous appelons « réciter la bénédiction sans spécifier d’intention » (bérekh stam), c’est la réciter sans former l’intention d’inclure en elle tous les aliments qu’elle serait susceptible de couvrir, et sans former non plus l’intention de ne manger que l’aliment sur lequel on la prononce. En ce cas, si l’on souhaite manger d’autres aliments qui se trouvent chez soi, mais non sur la table que l’on a devant soi, les décisionnaires sont partagés : ces aliments sont-ils couverts par la bénédiction prononcée, ou non ? Puisque, en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent, on mangera ces aliments sans répéter de bénédiction. Mais il est bon, a priori, pour toute bénédiction que l’on récite, de former l’intention d’y inclure tous les aliments et boissons que l’on a chez soi, et dont la bénédiction est identique (Choul‘han ‘Aroukh et Rema 206, 5). Celui qui pense à cela habituellement est présumé y avoir pensé, même lorsqu’il a oublié de former expressément cette intention[6]


[5].Si le second aliment est, de manière significative, plus important que le premier, de sorte que, suivant toutes les opinions, il eût convenu de lui donner la préséance en matière de bénédiction, l’aliment moins important ne saurait acquitter le plus important sans intention expresse, quand bien même les deux aliments auraient été présents devant nous au moment de la bénédiction (Rachba, cité par Beit Yossef 206, Rema 211, 5, Michna Beroura 32 ; Ben Ich ‘Haï, Balaq 9, contrairement à Kaf Ha‘haïm 206, 39). Cependant, comme nous le verrons dans la suite du présent paragraphe, si l’on a pour habitude constante d’inclure, dans sa bénédiction, tous les aliments que l’on a chez soi et dont la bénédiction est identique, on y inclut même un aliment plus important, auquel on n’aurait pas pensé spécifiquement.

[6].Pour sortir du doute, on peut conseiller la parade suivante : si l’on a mangé des aliments dont la bénédiction finale est Boré néfachot, et que l’on n’ait pas formé l’intention de couvrir, par nos bénédictions introductives, tous les aliments que l’on aimerait consommer, on pourra sortir de chez soi pour une très brève promenade. Dès lors qu’on a quitté son lieu, tout le monde s’accorde à dire que, lorsqu’on y revient, on est obligé de redire la bénédiction initiale sur ce que l’on désire manger, comme nous le verrons ci-après, § 7. Cf. encore les doutes en présence, plus en détail, en Beit Yossef 206, 5, Darké Moché 3, Michna Beroura 206, 20-22, ‘Aroukh Hachoul‘han 206, 15, ‘Hazon ‘Ovadia, Berakhot p. 178-181 ; cf. également Har‘havot.

Si l’on a récité la bénédiction d’un fruit, et que celui-ci soit tombé de notre main, devenant repoussant, au point de n’être plus digne d’être consommé, on mangera d’autres fruits qui se trouvent devant nous, ou des fruits qui se trouvent dans notre garde-manger, et sur lesquels on avait expressément porté notre intention en récitant la bénédiction. (Bien que le Choul‘han ‘Aroukh 206, 6 ait tranché suivant l’opinion rigoureuse, le Béour Halakha 206, 6 tranche en pratique dans le sens que nous venons d’indiquer ; or, en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent.)

06. Dérivation de l’esprit (hesséa‘h hada‘at)

Si l’on a prononcé la bénédiction d’un aliment, en pensant que l’on voudrait peut-être continuer d’en manger (et de manger d’autres aliments dont la bénédiction est identique), on pourra poursuivre sa consommation en se fondant sur sa bénédiction première, tant que l’intention demeure d’en poursuivre la consommation ; cela, même si l’on s’est interrompu la journée entière. Mais si l’on a décidé, en son for intérieur, de ne plus manger de cela, on aura détourné son esprit de cette consommation ; et si, par la suite, on change d’avis, et que l’on souhaite reprendre sa collation, il faudra redire la bénédiction initiale sur ce que l’on voudra manger. La règle afférente à la boisson est, à cet égard, identique à celle de la nourriture solide (Maïmonide, Bénédictions 4, 7)[7].

Il est des cas de « dérivation douteuse de l’esprit » : par exemple, si l’on sait que l’on a tendance, après avoir décidé de ne pas manger davantage, à changer d’avis. Dans une telle situation, il est préférable, a priori, de ne pas manger davantage. Mais si l’on veut décidément reprendre sa consommation, on mangera sans réciter de bénédiction. Il se peut, en effet, que la berakha que l’on avait prononcée au début soit encore efficace pour ce que l’on s’apprête à manger. Si l’on souhaite, sans tomber dans une situation douteuse, continuer de manger en redisant préalablement la bénédiction, on récitera la bénédiction finale sur ce que l’on a déjà mangé, puis on sortira de chez soi pour faire une brève promenade. Quand on rentrera, si l’on souhaite reprendre sa collation, on dira la berakha et l’on mangera.

Quand un invité pense qu’on ne servira plus d’autres nourritures, et qu’il s’est intérieurement déterminé à ne plus manger, mais que les hôtes lui servent ensuite d’autres nourritures, il peut poursuivre sa consommation sans redire de bénédiction, puisqu’il se fie au maître de céans pour tout ce qui est servi[b]. Même si le maître de céans en personne a décidé, en son for intérieur, de ne plus manger, puis qu’il se ravise et apporte d’autres mets, l’invité ne devra pas redire de bénédiction, bien que son hôte lui-même doive réciter la bénédiction afférente à sa nouvelle consommation. En effet, dès lors que l’on est invité, on n’est pas maître du moment où le repas s’achève. Ce n’est que si l’on a décidé en son for intérieur de ne plus manger dans le cas même où notre hôte insisterait pour que l’on continuât, que l’on devra redire la bénédiction initiale si l’on décide finalement de reprendre le repas (Choul‘han ‘Aroukh 179, 2 et 5).

Si, au milieu de sa collation, on s’est interrompu pour prier, on n’aura pas besoin de redire la bénédiction quand on reprendra sa collation, car on n’aura point écarté de sa pensée l’intention de continuer à manger (Choul‘han ‘Aroukh 178, 6). De même, si l’on s’est assoupi, fût-ce pendant une heure, cela n’est point considéré comme une interruption (hefseq) ; quand on poursuivra son repas, on ne répétera pas sa bénédiction. Mais si l’on est allé faire une sieste en bonne et due forme sur son lit (au moins une demi-heure), le cas est semblable à celui dans lequel on écarte la nourriture de sa pensée : quand on reviendra manger, on devra dire préalablement les bénédictions appropriées (Choul‘han ‘Aroukh 178, 7, Michna Beroura 48).


[7].Nous traitons ici des règles relatives à la bénédiction initiale, laquelle peut être efficace toute la journée. Mais en matière de bénédiction finale, les choses sont différentes : si l’on s’interrompt trop longtemps, la bénédiction ne pourra plus porter sur ce que l’on a mangé, comme nous le verrons ci-après, chap. 10 § 12, notes 15-16.

La majorité des règles qui composent le présent paragraphe apparaissent également ci-dessus, chap. 3 § 10, note 11. Si elles sont répétées ici, c’est pour mettre l’accent sur une différence essentielle : quand il s’agit d’une collation informelle (akhilat ar‘aï), si l’on a décidé de terminer sa collation, puis que l’on ait changé d’avis, on devra redire la bénédiction initiale. Quand on fait un repas accompagné de pain (ce dont il est question au chapitre 3), les Richonim sont en revanche partagés : la décision d’achever son repas doit-elle être pleinement considérée comme une dérivation de l’esprit (hesséa‘h hada‘at) ? De même, le cas dans lequel on « fixe » son repas sur des aliments qui ne sont pas du pain est discuté (Peri Mégadim, Béour Halakha 179, 1 ד »ה אם). Si l’on sait que l’on a tendance à se raviser en cette matière, la dérivation de l’esprit est douteuse, même dans le cas d’une collation informelle.

[b].Somekh ‘al da‘ato chel ba‘al habaït (« il s’appuie sur l’intention du maître de maison »).

07. Quel changement de lieu nécessite une nouvelle bénédiction

Comme nous l’avons vu, si l’on récite la bénédiction initiale de telle nourriture, on peut, tant qu’on a l’intention d’en manger – et même si l’on s’est interrompu toute la journée –, continuer d’en manger sur la base de cette première bénédiction. Mais si l’on a changé d’endroit, une grande question se pose : doit-on répéter sa bénédiction dans le lieu nouveau où l’on se trouve ? En cette matière, il faut distinguer entre les différents types de nourriture.

S’agissant d’aliments sur lesquels on récite le Birkat hamazon ou la bénédiction Mé‘ein chaloch, puisqu’il s’agit d’aliments importants, un doute se présente : le changement de lieu défait-il l’efficacité de la première bénédiction ? Aussi, a priori, celui qui souhaite continuer de manger de tels aliments ne changera pas de lieu ; et s’il en a changé, il sera préférable qu’il ne poursuive pas son repas. Mais s’il s’entête à continuer de manger, il ne répétera pas la berakha, car alors s’applique le principe : en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent (sfeq berakhot léhaqel) (ce que l’on entend par « changement de lieu » sera expliqué par la suite, au sujet de la seconde catégorie d’aliments, celle dont la bénédiction finale est Boré Néfachot)[8]
.

Mais s’agissant des aliments dont la bénédiction finale est Boré néfachot, tout le monde s’accorde à dire que, si l’on a changé de lieu, on a mis un terme à l’efficacité de la bénédiction première : si l’on veut continuer de manger, on aura l’obligation de redire la berakha initiale. Puisque cette règle n’est point l’objet de doute, on est autorisé, tant que l’on doit changer de lieu, à le faire et à répéter la bénédiction initiale.

Il nous faut simplement expliquer ce qu’on entend par changement de lieu, obligeant à une bénédiction nouvelle. Si l’on mange chez soi, dans une certaine pièce de la maison, et que l’on veuille aller dans une autre pièce, ou au balcon, ou encore dans sa cour privée, de deux choses l’une. Si l’on a prévu, dès l’abord, que l’on passerait dans le second lieu, ou s’il s’agit de lieux où l’on se rend parfois au cours de sa collation, on sera autorisé a priori à y aller, et à continuer de manger là, sans avoir à redire la bénédiction, puisque ce passage n’est pas considéré, à l’égard du consommateur, comme un véritable changement de lieu. Mais s’il s’agit d’une pièce, d’un balcon, d’une cour, d’un escalier où l’on n’a pas l’habitude de se rendre lorsqu’on est en train de manger ou de boire, on ne s’y rendra pas a priori ; néanmoins, si l’on y va, on ne répétera pas la bénédiction, puisque ces endroits sont accessoires à la maison (cf. Béour Halakha 178, 1, passage commençant par Bévaït é‘had).

Mais si l’on est sorti dans la rue, ou que l’on se soit rendu dans une autre maison, on aura changé de lieu, même si, dès l’abord, on avait l’intention d’y poursuivre sa consommation. Si donc on souhaite continuer de manger, on devra répéter la bénédiction (cf. Michna Beroura 178, 12 et 39 ; Béour Halakha 1, passage commençant par Léféta‘h beito).

Si, au cours de votre sortie, un ami avec lequel vous vous trouviez à table est resté à l’endroit où l’un et l’autre avez mangé ou bu, on considère que l’ami « maintient » le lien qui vous unit au lieu de votre collation et de votre bénédiction initiales ; quand vous reviendrez, vous pourrez donc continuer de manger et de boire, sans avoir à redire de bénédiction. En cas de nécessité, on peut se conduire ainsi a priori (Choul‘han ‘Aroukh 178, 2).

Si l’on a mangé dehors : tant que l’on peut voir l’endroit où l’on a récité la bénédiction initiale, on considère encore que l’on n’a pas changé de lieu.

Quand on voyage, la règle est spéciale : tout le chemin du voyageur est considéré comme « son lieu » ; par conséquent, le changement de lieu n’est pas considéré, à son égard, comme une interruption (Choul‘han ‘Aroukh 178, 4, Michna Beroura 42).


[8].
Nous avons vu ci-dessus (chap. 3 § 11) que les Amoraïm et les Richonim sont partagés quant au fait de savoir si le fait de changer de lieu, à l’égard d’aliments requérant une bénédiction finale au lieu même de leur consommation, doit être considéré comme une interruption (cf. Choul‘han ‘Aroukh et Rema 178, 1-2). De même, il y a controverse quant aux pâtisseries et aux fruits appartenant aux sept espèces : est-il nécessaire de réciter leur bénédiction finale au lieu même de leur consommation (cf. ci-dessus, chap. 4 § 13) ? En raison du doute, qui porte sur des bénédictions, on ne redira pas la berakha si l’on change de lieu, ce pour tous les aliments sur lesquels on dit Birkat hamazon ou Mé‘ein chéva’, et que l’on voudrait continuer de manger. Mais a priori, il ne faut pas changer de lieu quand on mange ces aliments.Si l’on a quitté le lieu de son repas et que l’on y soit revenu, il est juste de réciter la bénédiction finale. Si l’on veut manger après cela, on attendra environ un quart d’heure, ou l’on fera une très brève promenade ; après cela, tous les avis s’accordent à dire que l’on devra réciter la bénédiction initiale. Si l’on a l’intention de quitter le lieu où l’on prend son repas, il est préférable de réciter la bénédiction finale avant de sortir ; puis, quand on voudra poursuivre sa consommation en un autre lieu, on y récitera la bénédiction initiale. Il n’est pas à craindre qu’il s’agisse d’une bénédiction non nécessaire (berakha ché-eina tsrikha) puisque, a priori, il est juste de réciter la bénédiction finale au lieu même où l’on a mangé ; de plus, ce procédé est dicté par le souci d’échapper au doute.

08. Ordre de priorité entre bénédictions

Quand on a devant soi plusieurs aliments dont les bénédictions sont différentes, il est juste d’apporter à sa pratique un supplément de perfection, en récitant les bénédictions suivant l’ordre d’importance qu’ont indiqué les sages. De même que, si l’on doit parler devant un ministre important, on prévoit bien ce que l’on a à dire, par quoi on commencera, par quoi on poursuivra, ainsi convient-il, lorsqu’on s’apprête à prononcer des bénédictions devant le Roi des rois, de suivre un ordre parfait. Deux principes nous ont été enseignés, à cet égard : le premier est qu’il faut d’abord dire la bénédiction relative à l’aliment le plus important ; le deuxième est qu’il faut d’abord dire la bénédiction la plus particulière, c’est-à-dire celle qui s’applique à la catégorie la plus spécifique d’aliments.

D’après cela, il est évident que la bénédiction du pain a priorité sur toute autre, puisque le pain est l’aliment le plus important. Quand on n’a pas l’intention de manger de pain, l’ordre de priorité des bénédictions est : Mézonot, Guéfen, Ets, Adama, Chéhakol (pâtisseries ou aliments faits à partir des cinq céréales, fruit de la vigne – c’est-à-dire le vin ou le jus de raisin –, fruit de l’arbre, fruit de la terre, et tout le reste, qui est couvert par la bénédiction Chéhakol). Les sages nous indiquent un moyen mnémotechnique : les initiales de ces mots forment l’acronyme Maga’ ech[c]
.

La bénédiction Mézonot est d’importance plus grande que les autres, parce que les aliments de cette catégorie sont ceux qui rassasient le plus (c’est pourquoi, au moment du Qidouch, on recouvre les pains et les pâtisseries, afin de ne pas paraître donner au vin priorité sur ceux-là ; cf. Pniné Halakha – Les Lois de Chabbat I 6, 8).

La bénédiction suivante en importance est celle du vin : puisque le vin nourrit et rassasie, les sages lui ont consacré une bénédiction spécifique (Rema 211, 4-5).

Après cela, les bénédictions des fruits et des légumes, Ha‘ets et Ha-adama, ont priorité sur Chéhakol, puisqu’elles sont plus spécifiques, en ce qu’elles sont destinées aux seuls fruits et légumes, tandis que Chéhakol est une bénédiction incluant tous les autres aliments.

Parmi les bénédictions des fruits et des légumes, Ha‘ets a priorité sur Ha-adama, puisque Ha‘ets est plus spécifique. En effet, a posteriori, si l’on a dit Ha-adama sur un fruit de l’arbre, on est quitte, tandis que, si l’on a dit Ha‘ets sur un légume, on ne l’est pas. Il existe cependant, quant aux bénédictions des fruits et des légumes, certains autres principes, d’après lesquels il faut donner priorité à ce que l’on préfère, ainsi qu’aux fruits appartenant aux sept espèces particulières à la terre d’Israël ; de cela, nous parlerons ci-après, § 10.

Tout ce que nous venons de dire, d’après quoi telle bénédiction doit avoir priorité sur telle autre, vaut à la condition que les deux sortes d’aliments soient placées devant soi, et que l’on veuille manger des deux présentement. Mais si l’une des catégories d’aliments se trouve devant soi, et que l’autre soit dans un placard – par exemple, si l’on a devant soi des fruits, et qu’on ait l’intention d’apporter ensuite des gâteaux et du vin –, on pourra a priori commencer par la bénédiction des fruits ; puis, quand on apportera les gâteaux et le vin, on en récitera les bénédictions.

De même, si l’on vous a servi une soupe de légumes et des langues d’oiseaux, et que, suivant l’ordre de votre repas, vous vouliez commencer par manger la soupe, vous pourrez prononcer d’abord la bénédiction Ha-adama sur la soupe de légumes, puisque vous ne souhaitez pas présentement manger des deux ; après cela, vous direz Mézonot sur les langues d’oiseaux (Ritva, Choul‘han ‘Aroukh Harav 249, Qountras A‘haron 4).


מגע אש, littéralement « le contact du feu ».

09. Ordre de priorité entre alimentsayant même bénédiction

Il arrive que l’on veuille manger plusieurs aliments dont la bénédiction est identique. En ce cas, il est juste de réciter la bénédiction sur l’aliment le plus important. En effet, c’est faire honneur à la berakha que de la réciter sur l’aliment le plus important ; dans le même temps, on inclura dans le champ de la berakha les autres aliments dont la berakha est identique.

Il existe plusieurs critères d’importance : a) l’aliment entier a priorité sur celui qui est coupé ; par conséquent, si l’on s’apprête à manger des petits gâteaux, et que l’on en ait deux devant soi, l’un entier, l’autre brisé, c’est sur le gâteau entier que l’on prononcera la bénédiction. b) L’aliment que l’on préfère a priorité : si l’on est en présence de deux gâteaux de genres différents, on dira la berakha sur celui que l’on préfère. c) Le plus grand a priorité sur le plus petit : entre deux gâteaux que l’on souhaite manger, l’un et l’autre entiers et également appréciés, mais dont l’un est plus grand, c’est sur le grand que se récitera la bénédiction.

De même, pour des viandes ou des poissons de différentes sortes, dont la bénédiction est Chéhakol, l’entier aura priorité sur le coupé, le plus apprécié sur le moins apprécié, le grand sur le petit.

Lorsqu’il y a contradiction entre ces trois principes, c’est le premier principe qui a priorité sur le deuxième, et le deuxième sur le troisième. Par exemple, si l’on a un gâteau entier que l’on aime moins, et un autre, coupé, que l’on aime davantage, il est préférable de dire la bénédiction sur le gâteau entier[9]


[9].
Quant à l’ordre de préséance entre pains de différentes sortes, cf. ci-dessus, chap. 3 § 2 ; cf. aussi, en note 1 du chap. 3, les sources des règles exposées ici. Les Richonim sont partagés quant à la définition de la notion d’aliment « le plus apprécié » (‘haviv). Selon Maïmonide et Or Zaroua’, il s’agit là de l’aliment que préfère, présentement, celui qui s’apprête à dire la bénédiction. Selon les disciples de Rabbénou Yona et le Roch, il s’agit de l’aliment qu’il apprécie généralement le plus, même si, présentement, il préférerait le second ; et c’est en ce dernier sens que penche le Choul‘han ‘Aroukh 211, 1. Selon Rabbi Chnéour Zalman de Liady, dans le Séder Birkot Hanéhénin 10, 15, chacun est autorisé à choisir l’une ou l’autre coutume.

Si l’on a une pâtisserie Mézonot faite au four et un plat bouilli dont la bénédiction est aussi Mézonot, c’est sur la pâtisserie qu’il est préférable de dire la bénédiction, puisque cela ressemble davantage à du pain (Séder Birkot Hanéhénin 9, 7). Bien entendu, le blé a priorité sur l’orge ; puis suivent l’épeautre, le seigle et l’avoine. Ensuite, le riz a priorité sur le vin : bien qu’il ne fasse pas partie des sept espèces par lesquelles la Torah fait la louange de la terre d’Israël, son importance tient dans le fait qu’il nourrit et que sa bénédiction le spécifie (Even Ha‘ézer ; mais selon le Peri Mégadim, il faut donner priorité aux sept espèces).

Dans le cas où l’on devrait, selon ces règles, réciter la bénédiction sur l’aliment le plus important et le plus prisé, mais où l’on souhaiterait manger d’abord de celui qui est moins important et moins prisé, il sera préférable de réciter la bénédiction sur l’aliment le plus important ; ensuite, on mangera suivant son désir (Michna Beroura 211, 10).

10. rdre de priorité entre fruits ; louange de la terre d’Israël

Pour faire la louange de la terre d’Israël, la Torah mentionne sept espèces végétales, comme il est dit : « L’Éternel ton Dieu t’amène sur une bonne terre… terre à blé, à orge, à vigne, à figue et à grenade, terre à olive huileuse et à miel [de dattes]. » (Dt 8, 7-8) Or, puisque ces espèces sont citées au titre de la louange, c’est une mitsva, lorsqu’on s’apprête à manger de deux sortes de fruits, que de réciter la bénédiction sur le fruit par lequel la terre d’Israël est louée ; par cette bénédiction, on couvrira également l’autre espèce. Par exemple, si l’on vous sert du raisin et des pommes, vous direz la bénédiction Ha‘ets sur le raisin, et inclurez dans cette bénédiction les pommes.

Si l’on est en présence de deux aliments appartenant l’un et l’autre aux sept espèces, la bénédiction sera récitée sur celui qui, dans le verset, est le plus proche du mot érets (terre), car plus un des fruits cités est proche du mot érets, plus il a d’importance. Par conséquent, l’ordre de priorité entre les fruits est comme suit : olive, datte, raisin, figue et grenade.

Si l’on est face à deux fruits, l’un faisant partie des sept espèces, l’autre n’en faisant pas partie mais que l’on apprécie davantage, Maïmonide estime préférable de réciter la bénédiction sur le fruit que l’on apprécie le plus : puisque celui qui s’apprête à le manger le prise davantage, exprimer sur lui sa reconnaissance a, à son égard, plus d’importance. Mais selon la majorité des décisionnaires, il vaut mieux dire la bénédiction sur le fruit par lequel il est fait la louange de la terre d’Israël ; et c’est cet usage qu’il est préférable de suivre (Choul‘han ‘Aroukh 211, 1-2, Michna Beroura 211, 33)[10].

Si l’on a devant soi des légumes (« fruits de la terre ») et des fruits de l’arbre, et que l’on apprécie les uns et les autres au même degré, il est préférable – comme nous l’avons vu au paragraphe 5 – de réciter d’abord la bénédiction Ha‘ets, puisqu’elle est plus spécifique. À plus forte raison, si l’un des fruits appartient aux sept espèces et que l’on apprécie également tous les fruits et légumes présents, on dira prioritairement la bénédiction sur le fruit appartenant aux sept espèces. Mais si l’on a une préférence pour le légume, il est préférable de réciter d’abord la bénédiction sur celui-ci, même si le fruit de l’arbre que l’on a devant soi appartient aux sept espèces. Puisque la bénédiction du légume ne couvre pas le fruit de l’arbre, il vaut mieux donner priorité à ce que l’on prise le plus[11]


[10].

Les sages de la Michna (Berakhot 40b) sont eux-mêmes partagés : selon Rabbi Yehouda, le fruit appartenant aux sept espèces a priorité ; selon la collectivité des sages (‘Hakhamim), c’est celui que l’on préfère qui a priorité. Les décisionnaires, dans leur majorité, estiment que la halakha suit l’opinion de Rabbi Yehouda ; telle est la position des autorités suivantes : Halakhot Guedolot, disciples de Rabbénou Yona, Tossephot, Roch, Séfer Mitsvot Gadol, Raavad, Mordekhi, Maharam, entre autres. Selon Rav Haï Gaon, Rabbénou ‘Hananel, Maïmonide, le Raavia et d’autres, la halakha suit les ‘Hakhamim.Quand aucun des deux fruits n’est préféré à l’autre, tous les décisionnaires s’accordent à dire que celui qui appartient aux sept espèces a priorité.Les sages de la Guémara (ibid. 41a) enseignent que tout fruit antérieur dans le verset a aussi priorité quant à la bénédiction. De prime abord, la grenade devrait donc avoir priorité sur la datte, puisque la grenade est citée en cinquième position et la datte en septième ; mais Rav Hamnouna enseigne (41b) que l’importance est fonction de la proximité avec le mot érets (« terre »). La grenade est donc le cinquième fruit cité après la première mention du mot érets, tandis que la datte est le deuxième fruit apparaissant après la deuxième mention du mot érets, de sorte que la datte a priorité sur la grenade. Il est dit en effet : « terre à blé (1), à orge (2), à vigne (3), à figue (4) et à grenade (5), terre à olive huileuse (1) et à miel (2) » (le miel dont il est question ici étant celui des dattes).Cf. les propos du Rav Kook (‘Ein Aya ad loc.), qui explique que les deux mentions du mot érets font référence à deux types de proximité avec la terre d’Israël : la première est spirituelle, la deuxième est naturelle et nationale. Le premier type de proximité a priorité sur le second, et est plus important que lui ; son influence est également plus longue : elle s’étend sur cinq espèces [qui correspondent aux cinq livres de la Torah]. Malgré cela, le fruit qui est le plus proche de la seconde mention du mot érets [correspondant au peuplement et à l’édification physique de la terre d’Israël] a priorité sur celui qui, tout en relevant de la première, est moins proche de ce mot. Aussi l’olive et la datte (qui sont en places 1 et 2 à l’égard de la seconde mention d’érets) ont-elles priorité sur le raisin, la figue et la grenade (places 3, 4 et 5 à l’égard de la première mention).Quant au blé et à l’orge, nous avons vu que les bénédictions Hamotsi et Mézonot ont priorité sur celle des fruits. De même l’épeautre, le seigle et l’avoine, sur lesquels on dit Hamotsi ou Mézonot, ont priorité sur les fruits appartenant aux sept espèces (car le statut halakhique de ces céréales est assimilé à celui du blé et de l’orge ; Michna Beroura 211, 24-25).

[11].

 Le Roch estime que, entre les espèces dont la bénédiction est Ha‘ets et celles dont la bénédiction est Ha-adama, il n’y a aucun ordre de préséance, car ces deux bénédictions sont spécifiques. Selon le Rif, Maïmonide et de nombreux autres auteurs, il faut donner priorité à l’espèce que l’on prise le plus, même si l’autre fruit appartient aux sept espèces. Pour le Halakhot Guedolot et de nombreux autres décisionnaires, le fruit de l’arbre a priorité sur le fruit de la terre, parce que sa bénédiction est plus spécifique ; c’est l’opinion de l’Elya Rabba, du Ben Ich ‘Haï, Matot 3, du Kaf Ha‘haïm 211, 6 et 14. Selon le Béour Halakha (211, 1 ד »ה וי »א), il faut généralement donner priorité à Ha‘ets sur Ha-adama ; et c’est seulement lorsque le fruit de la terre est, de l’avis de tous, plus apprécié – c’est-à-dire qu’il est constamment tenu pour plus délectable – et qu’en la circonstance aussi, celui qui s’apprête à prononcer la bénédiction en a davantage envie, que l’on donnera priorité au fruit de la terre (cf. note 9).

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