La jouissance apportée par la nourriture comprend deux aspects : le plaisir du palais, que procure le goût de la nourriture, et le profit des entrailles, que procure sa valeur nutritive, laquelle dispense à l’homme force et vitalité. Il existe des cas dans lesquels l’homme tire profit de la nourriture en ses entrailles mais non en son palais ; en un tel cas, la règle est que, si l’on mange à la manière habituelle, on doit réciter la bénédiction avant l’ingestion.
Par exemple, un malade qui n’est pas apte à sentir le goût de l’aliment doit néanmoins en dire la bénédiction, puisque cet aliment le nourrit. De même, quand un homme avale un aliment sans en percevoir le goût, il doit en réciter la bénédiction, puisque cela le nourrit. Mais un malade que l’on nourrit par intraveineuse (sonde) – laquelle fait couler sa nourriture jusqu’à son estomac – ne dit de bénédiction ni avant d’être alimenté ni après. Bien qu’il tire de cette alimentation une grande utilité – en effet, grâce à cela, il reçoit la nourriture nécessaire à sa conservation –, le fait que cette nourriture ne soit pas mangée sur le mode habituel exclut cette consommation du champ des bénédictions instituées. Si ce malade veut cependant ajouter à sa pratique un supplément de perfection, il remerciera Dieu avec ses propres mots.
Si l’on mange un aliment amer ou aigre, dont le goût est repoussant, on ne dit pas de bénédiction, quoiqu’il soit nourrissant, car il n’est pas d’usage de manger des choses dont le goût repousse. Si donc on boit de l’huile d’olive ou du vinaigre, dont le goût éveille la répulsion, on ne dit pas de bénédiction. De même, si l’on mange des épices – qu’il n’est pas d’usage de manger seules, en raison de leur grande acidité ou âcreté –, on ne récite pas de bénédiction. Mais si, à titre personnel, on éprouve du plaisir au goût du vinaigre, de l’huile ou des épices, on dira Chéhakol, puisque, pour soi-même, il s’agit d’un mode normal de consommation. À l’inverse, si l’on est contraint de manger d’une certaine nourriture pour laquelle on éprouve de la répulsion, et bien qu’aux yeux des autres elle soit considérée comme bonne, on ne dira pas de bénédiction, puisque cette nourriture est repoussante à nos propres yeux[2]
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Si une personne mange une nourriture dont elle aime le goût, mais que, du point de vue diététique, cette nourriture lui soit plus dommageable que profitable, elle doit néanmoins en dire la bénédiction, parce que, en pratique, elle en tire jouissance et la mange comme il est d’usage d’en manger. Par exemple, un malade du diabète qui mange des gâteaux, un malade du cœur qui mange un aliment gras, ou une personne souffrant de brûlures d’estomac qui mange de la friture : bien que ces nourritures risquent de leur nuire, ils doivent en dire la bénédiction, puisqu’ils en tirent jouissance en leur palais, et qu’ils les mangent suivant le mode ordinaire. Mais celui qui mange un aliment qui met véritablement en danger sa personne ne dira point de bénédiction, puisqu’il lui est interdit de le manger[3]
Le traité Berakhot 35b explique que celui qui boit de l’huile d’olive ne dit pas de bénédiction, car cette huile, prise seule, est nocive (maziq) ; c’est en ce sens que tranche le Choul‘han ‘Aroukh 202, 4. Le Maguen Avraham 8 et le ‘Aroukh Hachoul‘han 20 précisent que, par cette idée de nocivité, le Talmud vise le fait que la consommation d’huile pure éveille, dans la bouche, un sentiment de répulsion. Il est en effet vraisemblable que, d’un point de vue nutritionnel, cette huile ne soit en rien nocive, et qu’elle n’engendre pas d’autre dommage qu’une sensation d’écœurement. Le Choul‘han ‘Aroukh 204, 2 décide en ce sens que, pour un vinaigre fort, on ne dit aucune bénédiction, en raison du « dommage » qu’il inflige. Dans le même sens, le Choul‘han ‘Aroukh 202, 16 décide que l’on ne récite pas de bénédiction sur le poivre piquant, ni sur le gingembre sec, car on n’éprouve pas de plaisir à les manger seuls. Mais celui qui, à titre personnel, en tire du plaisir, dira la bénédiction (Pisqé Techouvot 202, 11).
Si l’on ne tire profit de la nourriture qu’en ses entrailles, et non en sa bouche – mais que l’on ne souffre pas pour autant en sa bouche de ce que l’on mange –, certains décisionnaires estiment qu’il faut dire une bénédiction (Eglé Tal, To‘hen 62, Ma‘haziq Berakha 204, 1). D’après cela, il se peut que, en cas d’alimentation par intraveineuse, on doive réciter une bénédiction. Certains disent, par ailleurs, que dans le cas même où l’on tire profit de la nourriture par sa bouche et non en ses entrailles, on doit dire une bénédiction (Ohel Mo‘ed, d’après Beit Yossef 210, 2, Teroumat Hadéchen 158, suivant l’opinion de Rabbénou Hananel ; par conséquent, selon eux, si l’on se borne à goûter un aliment dans la mesure d’un revi‘it, et bien qu’on ne l’avale pas, il faut dire une bénédiction). Mais la majorité des décisionnaires estiment que les sages n’ont institué de bénédiction que dans le cas où l’on tire profit de la nourriture en sa bouche et en ses entrailles. Quand il n’y a pas de profit pour les deux, l’aliment n’est pas consommé sur le mode normal ; aussi ne dit-on pas de bénédiction pour une nourriture donnée par intraveineuse (cf. Che‘arim Hametsouyanim Bahalakha 50, 8, Pisqé Techouvot 204, 13). Mais si l’on veut apporter à sa pratique un supplément de perfection, on pourra remercier Dieu avec ses propres mots, ou en récitant des versets exprimant la reconnaissance.
Cependant, quand on avale une bonne nourriture, même si l’on n’éprouve pas soi-même de plaisir, on considère que la jouissance existe en bouche et dans les entrailles, puisque en général les gens en tirent du plaisir. Ce n’est que si l’on souffre en sa bouche du goût de l’aliment, que l’on trouve repoussant, que l’on ne dira pas de bénédiction (Choul‘han ‘Aroukh Harav 475, 25). De même, dans le cas d’un enfant que ses parents obligent à manger, ou d’un malade auquel les médecins ordonnent de manger : puisque c’est pour leur bien qu’on les y oblige, ils doivent dire la bénédiction, tant que cette nourriture n’éveille pas en eux de dégoût (cf. Michna Beroura 204, 45 ; Pisqé Techouvot 204, 19).
[3].
Le traité Berakhot 36a explique que, sur la farine d’orge, on dit Chéhakol, bien que cela cause l’apparition de qouqiané, c’est-à-dire de vers intestinaux (c’est aussi ce qu’écrit le Choul‘han ‘Aroukh 204, 1). Nous apprenons de là que, dans le cas même où la consommation nuit à la santé, on dit une bénédiction, du moment que l’on en tire jouissance. Cela peut s’apparenter à l’enseignement de nos sages, d’après lequel, si l’on est touché par une nouvelle à la fois bonne et mauvaise, on récite la bénédiction de la bonne nouvelle et celle de la mauvaise nouvelle (Berakhot 59b : « Si son père meurt et qu’il en hérite » ; Choul‘han ‘Aroukh 223, 2 ; cf. aussi 222, 4). Dans notre cas également, puisqu’il y a un bienfait dans la jouissance que l’on tire de cet aliment, on doit en dire la bénédiction. Mais si cet aliment présente un danger proche et tangible, il est semblable à un aliment intrinsèquement interdit, sur lequel on ne dit point de bénédiction, comme l’explique le Choul‘han ‘Aroukh 196, 1 ; cf. ci-après, chap. 12 § 10.