Chapitre 05 – Lag ba’omer

01. Lag ba’omer

On a coutume de se réjouir quelque peu à Lag ba’omer. Et bien que, durant la période de l’omer, on observe quelques usages de deuil, il est permis à Lag ba’omer de chanter et de danser ; ce jour-là, on ne dit pas non plus les Ta’hanounim (supplications) ; de même, à l’office de Min’ha qui précède cette date, on ne récite pas les Ta’hanounim ; et l’on ne jeûne pas à Lag ba’omer[1].

La raison de la joie propre à Lag ba’omer tient dans une tradition, que détenaient les Richonim, selon laquelle la mortalité qui avait frappé les disciples de Rabbi Aqiba cessa ce jour-là, trente-troisième jour de l’omer (Méïri sur Yevamot 62b, Choul’han ‘Aroukh 493, 2).

Certains auteurs expliquent que, en réalité, les disciples continuèrent de mourir après Lag ba’omer, mais que, ce jour-là, Rabbi Aqiba commença d’enseigner à de nouveaux disciples, parmi lesquels Rabbi Chimon bar Yo’haï, et qu’eux ne furent pas touchés par ce fléau mortel. Or c’est par eux que se répandit la Torah au sein du peuple juif. Aussi nous réjouissons-nous à Lag ba’omer (Peri ‘Hadach 493, 2). D’autres disent que, à Lag ba’omer, Rabbi Aqiba ordonna ses cinq disciples qu’étaient Rabbi Méïr, Rabbi Yehouda, Rabbi Yossé, Rabbi Chimon bar Yo’haï et Rabbi Eléazar ben Chamoa ; ce sont eux qui assurèrent la poursuite de la tradition toranique (Kaf Ha’haïm 493, 26 d’après Cha’ar Hakavanot). Il y a un motif supplémentaire à la joie de Lag ba’omer : c’est le jour de la hiloula (anniversaire de décès) du saint maître de la Michna Rabbi Chimon bar Yo’haï, qui fut disciple de Rabbi Aqiba.

Résumons brièvement les usages de deuil et de joie de Lag ba’omer : suivant toutes les traditions, il est permis de chanter, de danser et de jouer des instruments de musique à Lag ba’omer, du début à la fin de cette date. S’agissant des mariages et du fait de se couper les cheveux : d’après la coutume ashkénaze et d’une partie des communautés séfarades, il est permis de se marier et de se faire couper les cheveux à Lag ba’omer, de jour. Certains, indulgents, permettent de le faire dès le soir de Lag ba’omer. La coutume de la majorité des Séfarades est d’interdire le mariage et la coupe de cheveux à Lag ba’omer (cf. ci-dessus, chap. 3 § 4-5). Toutefois, quand Lag ba’omer tombe un vendredi, il devient permis, même selon la coutume séfarade, de se faire couper les cheveux en l’honneur du Chabbat (Choul’han ‘Aroukh 493, 2). Ceux qui suivent la coutume de Rabbi Isaac Louria (le Ari zal), ne se coupent pas les cheveux à Lag ba’omer, car c’est pendant toute la période de l’omer, jusqu’à la veille de Chavou’ot, que l’on s’abstient de couper ses cheveux (Kaf Ha’haïm 493, 13).


[1]. On ne jeûne pas ; mais celui qui s’apprête à se marier ce jour-là (‘hatan) peut jeûner (Maguen Avraham 573, 1). Selon d’autres auteurs, même un ‘hatan ne jeûne pas (Michméret Chalom 38). Le Levouch, le Peri Mégadim et d’autres auteurs écrivent que l’on ne récite pas les Ta’hanounim à l’office de Min’ha qui précède ; mais le ‘Hoq Ya’aqov 493, 6 estime qu’on les récite. Cf. Kaf Ha’haïm 493, 28. Il semble que la coutume soit de ne pas les réciter.

02. La hiloula de Rabbi Chimon bar Yo’haï

Nombreux sont ceux qui ont coutume, à Lag ba’omer, de se rendre à Méron, sur les tombeaux de Rabbi Chimon bar Yo’haï et de son fils Rabbi Eléazar. On y organise une vaste célébration joyeuse, on allume des feux, on y danse et l’on y chante. Parmi ceux qui ont cette coutume, se trouvent également des justes et des érudits.

Certains grands maîtres d’Israël ont émis des doutes sur cette coutume : comment, disent-ils, peut-on instituer une fête joyeuse en un jour où aucun miracle n’a eu lieu ? De plus, cette date n’a pas été fixée comme fête par nos sages, de mémoire bénie. Certes, on sait qu’il n’est pas d’usage de réciter les Ta’hanounim ce jour-là, et l’on n’y jeûne pas non plus ; mais on ne trouve pas de source au fait que l’on promeuve ce jour au rang de fête (‘Hatam Sofer, Yoré Dé’a 233). Et si l’on dit que cette fête est en l’honneur de l’anniversaire du décès de Rabbi Chimon bar Yo’haï, on peut objecter que, un jour anniversaire du décès d’un juste, il convient de jeûner. Comment donc peut-on faire une fête joyeuse le jour du décès de Rabbi Chimon bar Yo’haï (Choel Ouméchiv, cinquième éd., 39).

Néanmoins, nombreux sont ceux qui ont coutume de se réjouir, à Méron, en prenant part à une célébration joyeuse, à titre de mitsva. Parmi eux, on trouve de grands maîtres et des justes. Et bien que, généralement, l’anniversaire du décès d’un juste soit un jour de peine, les Kabbalistes ont transmis, au nom de Rabbi Chimon bar Yo’haï, le souhait de celui-ci que l’on se réjouisse le jour anniversaire de son décès. Le Zohar appelle le jour de la disparition de Rabbi Chimon bar Yo’haï hiloula (fête joyeuse), car ce jour peut se comparer à la joie de noces. En effet, l’attachement à la Présidence divine (la Chékhina) dans ce monde-ci ressemble seulement aux iroussin[a], tandis que l’attachement qui se réalise dans le monde futur relève des nissouïn[b]. En ce monde-ci, la mort est conçue comme une chose extrêmement triste ; quand un juste (tsadiq) meurt, un grand vide demeure après lui, et le peuple s’endeuille pour sa perte. Mais dans les mondes supérieurs, on conçoit que tout est pour le bien. Mieux : après sa libération d’entre les chaînes de ce bas monde, le juste a l’avantage d’intégrer davantage la lumière de la Torah. Cela est particulièrement vrai des justes qui se livrent à l’étude de la partie ésotérique de la Torah (le sod). Leur intérêt et leur occupation essentiels portent sur la lumière intérieure de la Torah et de l’âme (néchama). Or, quand ils quittent ce monde-ci et s’élèvent au-delà des cloisons de la matière, s’ouvrent devant eux les portes de la sagesse et de l’illumination intérieure, et ils peuvent accéder à la profondeur des secrets qu’ils ont étudiés de leur vivant. Et dès le jour de la mort, le défunt peut sentir le relâchement des cloisons et des barrières de ce monde-ci. Comme le raconte la Idra Zouta (Zohar III 287b ; 296a), Rabbi Chimon bar Yo’haï, le jour de sa mort, découvrit des secrets profonds et merveilleux, auxquels il n’avait pas été autorisé à accéder auparavant, et il pleurait de joie.

Aussi, le jour où un juste quitte ce monde-ci ressemble à des noces, car le juste a alors le mérite de se relier, de manière parfaite, à la Présence divine, et une grande illumination naît de sa Torah dans les mondes supérieurs. Grâce à cela, ses disciples et continuateurs eux-mêmes, qui restent en ce monde-ci, sont en mesure de se lier davantage avec la profondeur de sa Torah et de ses secrets. Aussi, ceux de ses disciples qui comprennent la profondeur de ces notions ont-ils coutume d’organiser une hiloula, célébration joyeuse, le jour anniversaire du décès du juste, leur maître, qui a révélé des secrets toraniques[2].

Rabbi Chimon bar Yo’haï, prince et figure centrale du Zohar, a ceci de particulier que même des Juifs qui ne saisissent pas les secrets de sa Torah marquent le jour de sa disparition. Lag ba’omer est ainsi devenu le jour de joie de la Torah ésotérique. De nombreuses personnes ont l’usage de se rendre à Méron pour la hiloula de Rabbi Chimon bar Yo’haï. Parmi ceux qui prennent part à la célébration, les plus grands se réjouissent des secrets qui se sont révélés à eux par son mérite, et par le mérite de ses disciples et des continuateurs de sa voie. Quant aux masses du peuple participant à la hiloula, quoiqu’elles ne comprennent pas les secrets de la Torah, elles se réjouissent du fait que la Torah est plus profonde que l’océan, et qu’il existe des grands maîtres et des justes qui parviennent à se lier aux profondeurs de ses secrets : par cela, ce monde obscur se pare quelque peu de ce parfum choisi. De plus, le fait même de savoir qu’il existe de profonds secrets, qui dépassent la compréhension humaine ordinaire, est un facteur de modestie et de sagesse. Par l’effet de cette connaissance, les personnes simples elles-mêmes ont le mérite de s’élever.


[a]. Première partie d’un mariage, où le lien matrimonial est consacré par la remise de l’anneau.

[b]. Deuxième partie du mariage, où commence la vie commune, symbolisée par le dais nuptial (‘houpa).

[2]. Rabbi Tsadoq Hacohen de Lublin, dans Peri Tsadiq, Lag ba’omer 1, explique qu’il faut différencier deux cas : le décès d’un grand maître relevant de la racine de la Torah écrite, laquelle est fixée et invariable ; un tel jour est un jour de peine, comme l’est le 7 adar, jour du décès de Moïse notre maître, que la paix soit sur lui. Deuxième cas : la disparition d’un grand maître de la Torah orale ; un tel jour possède une dimension de joie festive, car sa Torah continue de se développer et de se détailler après sa disparition.

03. Personnalité de Rabbi Chimon bar Yo’haï

Avant d’aborder les coutumes de la hiloula, nous évoquerons brièvement la stature particulière de Rabbi Chimon bar Yo’haï et de son maître Rabbi Aqiba. En général, les sages d’Israël, considérant les difficultés propres à ce monde-ci, inclinaient à suivre la voie médiane. Mais Rabbi Chimon bar Yo’haï s’attachait à la vérité dans sa forme absolue, sans prendre en considération la réalité limitée qu’offre ce monde ; il bénéficia de miracles et il réussit.

Ainsi, concernant le pouvoir des non-Juifs : les sages d’Israël recommandaient de prier pour la paix du royaume, et faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour tenter d’empêcher les conflits entre le peuple juif et les empires qui le gouvernaient. C’est seulement lorsqu’il n’y avait plus le choix, lorsque les autorités contraignaient le peuple juif à transgresser sa religion, que les sages donnaient pour directive de se révolter contre elles. Mais quand il n’y avait pas de décret de persécution antijuive, les sages tentaient de trouver un accommodement avec le pouvoir.

Le Talmud raconte ainsi, au traité Chabbat (33b), qu’un jour, plusieurs sages conversaient sur le pouvoir romain. Rabbi Yehouda bar Ilaï prononça d’abord des éloges sur les autorités, disant : « Comme elles sont belles, les actions de cette nation ! Ils ont fondé des marchés, construit des ponts, bâti des bains publics. » Rabbi Yehouda savait bien que les Romains avaient pris de durs décrets contre Israël, et qu’ils avaient même détruit le deuxième Temple et tué des centaines de milliers de Juifs durant la première guerre judéo-romaine et durant la révolte de Bar-Kokhba. Mais pour ne pas attiser la tension, il préférait attribuer les malheurs que les Romains avaient amenés sur nous à diverses circonstances, et observer plutôt le côté positif de leur règne. Rabbi Yossé, lui, préféra se taire. À ce qu’il semble, il n’était pas d’accord avec les éloges, mais il ne voulut pas exprimer de blâme, afin de ne point créer de tension inutile. Mais Rabbi Chimon bar Yo’haï ne put supporter les louanges faites à une monarchie impie, et dit : « Tout ce qu’ils ont fondé, ils ne l’ont fait que pour leurs propres besoins : ils ont bâti des marchés pour y installer des prostituées, des bains publics pour s’y vouer aux plaisirs, des ponts pour y recueillir des taxes ! »

La chose parvint aux oreilles des autorités, qui décidèrent : « Rabbi Yehouda, qui nous a loués, sera élevé en dignité ; Rabbi Yossé, qui s’est tu, sera puni en étant exilé ; et Rabbi Chimon bar Yo’haï, qui nous a blâmés, sera tué. » Rabbi Chimon bar Yo’haï s’enfuit et se cacha, avec son fils, à la maison d’étude. Sa femme leur apporter de l’eau et de la nourriture. Il faut savoir que, à la suite des violentes insurrections des Juifs contre la royauté romaine, insurrections qui firent de nombreuses victimes parmi les Romains et ébranlèrent l’Empire, les Romains ne voulurent plus prendre aucun risque, et réprimèrent sans pitié toute manifestation d’opposition juive à leur autorité.

À ce qu’il semble, des bataillons romains recherchèrent Rabbi Chimon bar Yo’haï pendant des années, pour le tuer. Le danger s’accrut tellement que Rabbi Chimon bar Yo’haï ne fut plus en mesure de s’appuyer sur son épouse ; il se réfugia, avec son fils, dans une caverne. Or un miracle se produisit : un caroubier y poussa, une source jaillit, et c’est de cela qu’ils se nourrirent pendant douze années, jusqu’à ce qu’ils apprirent que l’empereur était mort, et que le décret était annulé. Dans leur refuge, ils s’étaient tellement élevés dans l’échelle spirituelle et l’ascèse que, lorsqu’ils sortirent de la caverne, ils ne purent supporter les besognes de ce monde-ci, et tout endroit où ils portaient leur regard se consumait. Ils durent alors retourner dans la caverne pour une durée supplémentaire d’une année entière, pour approfondir plus encore leur perception de la Torah, afin de pouvoir percevoir la valeur de ce monde-ci ; alors seulement ils sortirent (Chabbat 33b).

Quant au rapport de Rabbi Chimon bar Yo’haï au travail et à la subsistance : la majorité des sages d’Israël estiment que chacun doit veiller à gagner sa vie, et que les érudits eux-mêmes doivent travailler et assurer leur subsistance.

Mais Rabbi Chimon bar Yo’haï déclare, pour sa part : « Se peut-il que l’homme laboure au temps du labourage, sème au temps des semailles, moissonne à l’heure des moissons, batte le blé au temps du battage et vanne quand vient le vent ? Or qu’en sera-t-il de la Torah ? Mais lorsque les Israélites font la volonté de Dieu, leur travail est fait par d’autres ; et quand les Israélites ne font pas la volonté de Dieu, leur travail est fait par eux-mêmes (…) et même le travail d’autres est fait par eux » (Berakhot 35b). En pratique, la Guémara rapporte les propos d’Abayé : « Beaucoup ont suivi la méthode de Rabbi Ichmaël [qui préconise de travailler], et ils réussirent ; beaucoup ont suivi celle de Rabbi Chimon bar Yo’haï, mais ils n’y réussirent pas. » De même, Rava – maître de la Guémara comme Abayé – prescrivait à ses disciples de travailler deux mois par an pour assurer leur subsistance (ibid.).

Certes, la voie de Rabbi Chimon bar Yo’haï ne convient pas à tout le monde : les nécessités de l’heure nous obligent à prendre en compte les contraintes de la vie, conformément à l’opinion de la majorité des sages d’Israël, et telle est la volonté de Dieu, béni soit-Il, que nous œuvrions au parachèvement du monde, en considérant les difficultés qui nous font face, sans compter sur un miracle[3].

Toutefois, l’existence même d’un grand érudit, qui conduit sa vie selon des valeurs éternelles, sans concession, est un fait de grande valeur. À travers lui, on perçoit de façon tangible le modèle de ce qu’est l’attachement complet à la Torah. Et malgré les nécessités de l’heure, et quoique les directives générales données au peuple soient fixées par la majorité des sages d’Israël, qui tiennent compte du caractère limité de ce monde-ci et de ses ardentes nécessités, c’est par la force de Rabbi Chimon bar Yo’haï que la grande vision de la foi et de la Délivrance éclaire le monde. Car il a fait don de sa personne pour l’honneur d’Israël et sa foi, et c’est lui qui a établi à jamais cette vérité : l’Empire romain, qui a persécuté Israël, est l’empire du mal. C’est pourquoi les masses juives consacrent et vénèrent la personnalité de Rabbi Chimon bar Yo’haï.

Le fait que Rabbi Chimon bar Yo’haï se soit particulièrement attaché à l’étude de la partie ésotérique de la Torah est lié à sa personnalité. Par l’étude des secrets toraniques, on peut se relier davantage à ce qui dépasse la vie ordinaire, propre à ce monde-ci : se relier à la vie éternelle, à l’élection d’Israël, et être confiant dans la Délivrance. En effet, cette discipline élève celui qui s’y adonne, le portant au-delà de la réalité extérieure, accablante et qui voile la lumière ; elle l’initie aux notions éternelles, les éclairant d’une précieuse lumière.


[3]. Quand Rabbi Chimon et Rabbi Yehouda controversent, la halakha suit l’opinion de Rabbi Yehouda. Quand Rabbi Chimon controverse avec Rabbi Yossé, la halakha est conforme à la position de Rabbi Yossé (‘Erouvin 46b). Dans le même ordre d’idées, Rabbi Chimon bar Yo’haï a déclaré qu’il était permis de défier les méchants dans ce monde-ci (Berakhot 7b). Il s’attachait à l’étude de la Torah avec une assiduité extraordinaire, car la Torah était sa seule activité. Aussi les sages disent-ils, en Chabbat 11a, qu’il était dispensé de prier, car la prière, à ses yeux, répondait aux seules nécessités temporelles. Il parla abondamment du thème de la spécificité du peuple juif, enseignant par exemple que, en quelque endroit qu’Israël est exilé, la Présence divine (Chékhina) est avec lui (Méguila 29a) ; et que le Saint béni soit-Il donna trois présents à Israël, qui ne se peuvent acquérir que par le biais de souffrances : la Torah, la terre d’Israël et le monde futur (Berakhot 5a).

04. Rabbi Aqiba

La hiloula de Lag ba’omer porte aussi en elle un autre thème : elle est un jour du souvenir du grand maître de la Torah orale, le Tanna prodigieux, Rabbi Aqiba, dont Rabbi Chimon bar Yo’haï était l’un des cinq principaux disciples. On raconte ainsi que Rabbi Chimon bar Yo’haï encourageait ses propres disciples à réviser ses propres enseignements, car ceux-ci formaient le condensé de celui de Rabbi Aqiba (Guitin 67a). C’est également de son maître que Rabbi Chimon bar Yo’haï a appris le don de soi pour l’honneur d’Israël.

Rabbi Aqiba est en effet celui qui soutint la révolte contre les Romains, et encouragea Bar Kokhba. La joie que l’on éprouve, à Lag ba’omer, pour la révélation de la Torah ésotérique est, elle aussi, liée à Rabbi Aqiba. Le Talmud raconte en effet que Rabbi Aqiba pénétra dans le « verger » (pardès), c’est-à-dire dans le domaine des profonds secrets de la Torah, et qu’il en ressortit en paix ; tandis que les autres sages qui y entrèrent avec lui n’en sortirent pas en paix, car ils ne pouvaient atteindre et intégrer les redoutables secrets du pardès.

Et en effet, le motif de la joie de Lag ba’omer, selon les ouvrages de halakha, réside dans la poursuite de la tradition toranique par le biais des disciples de Rabbi Aqiba (comme nous l’avons vu, ci-dessus, § 1). En effet, Rabbi Aqiba se trouve au fondement de la Torah orale. Rabbi Tsadoq Hacohen de Lublin explique que, si l’on n’a pas fixé de hiloula le jour anniversaire du décès de Rabbi Aqiba, c’est parce qu’il a été tué par le régime romain ; aussi a-t-on institué la hiloula le jour anniversaire du décès de son disciple, Rabbi Chimon bar Yo’haï. On voit donc que la hiloula de Rabbi Chimon bar Yo’haï inclut celle de Rabbi Aqiba ; par conséquent, il convient d’étudier, à Lag ba’omer, son enseignement et de comprendre quelque peu sa grandeur.

Peu d’hommes au monde ont commencé à étudier la Torah dans des conditions aussi défavorables que celles que connut Rabbi Aqiba. Malgré cela, grâce à son assiduité et à sa grande foi, il parvint au plus haut niveau (cf. Avot de-Rabbi Nathan, chap. 6). Il dut cela en grande partie au mérite de son épouse Rachel, fille de Kalba Savoua, la plus grande fortune d’Israël. Elle sut en effet distinguer la grandeur d’âme de Rabbi Aqiba, et lui promit de l’épouser à la condition qu’il étudie la Torah. Son riche père, opposé à cette union, lui interdit la jouissance de tous ses biens. Mais elle ne changea pas d’avis : elle se maria avec Rabbi Aqiba, et devint la femme la plus pauvre d’Israël. Malgré cela, elle persista, dans un prodigieux don de soi, à encourager son mari à étudier la Torah. Après qu’il fut devenu le plus grand maître de la génération, Rabbi Aqiba déclara à ses disciples : « Ce que j’ai, comme ce que vous avez, lui appartient » (Ketoubot 63a).

Rav Yehouda a enseigné au nom de Rav : « Lorsque Moïse monta au firmament, il trouva le Saint béni soit-Il, assis, qui attachait des couronnes[c] aux lettres [de la Torah]. Moïse lui demanda : “Maître de l’univers, qui t’y oblige ? (Qui te demande une telle minutie quant à ces couronnes, puisque personne n’en comprend la signification ?)” Dieu lui répondit : “Il existe un homme, destiné à vivre au terme de plusieurs générations, Aqiba fils de Yossef est son nom ; il mettra au jour, sur chacune de ces pointes, une profusion de règles. (…) Moïse dit à Dieu : “Maître de l’univers, puisque Tu disposes d’un tel homme, pourquoi donnes-Tu la Torah par mon biais ?” Dieu lui répondit : “Silence ! Telle est la pensée que J’ai conçue” » (Mena’hot 29b). Du fait que, d’entre tous les sages d’Israël, le Saint béni soit-Il a précisément montré à Moïse notre maître Rabbi Aqiba, on peut inférer que celui-ci est considéré comme la plus grande figure de la Torah orale (cf. Sanhédrin 86a, où l’on apprend que toutes les règles enseignées sans mention d’auteur émanent de lui).

Son dévouement à la foi et à la Torah était sans limite. Même après que moururent vingt-quatre mille de ses disciples, il ne perdit pas sa foi, mais continua à enseigner à d’autres disciples, et c’est de ces derniers que la Torah se répandit parmi tout le peuple juif. Un jour, il vit un renard qui sortait du Saint des Saints (sur le site du Temple de Jérusalem). Ses collègues pleurèrent, pour la peine que leur inspirait la destruction du Temple. Mais Rabbi Aqiba commença de se réjouir, car il avait foi dans le fait que, de même que la catastrophe annoncée par les prophètes s’était réalisée, leurs paroles de consolation s’accompliraient à leur tour (Makot 24b).

Quand les Romains interdirent d’enseigner la Torah, Rabbi Aqiba sacrifia sa vie et l’enseigna publiquement. Il fut emmené, incarcéré, et condamné à une mort cruelle. Les sages ont dit :

Au moment où l’on conduisit Rabbi Aqiba pour l’exécuter, c’était l’heure de la récitation du Chéma. Les Romains lacérèrent sa chair avec des cardes de fer, tandis que lui s’appliquait à recevoir le joug de la royauté du Ciel. Ses disciples lui demandèrent : « Notre maître, jusqu’à quand ? » [En effet, dans les cas de terribles épreuves telles que celles-là, tu es dispensé de réciter le Chéma. Pourquoi t’efforces-tu à ce point de le lire ?] Il leur répondit : « Toute ma vie, je me suis tourmenté à propos de ce verset : [Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur,] de toute ton âme… (Dt 6, 4), ce qui signifie : même si Dieu reprend ton âme. Je me demandais quand l’occasion se présenterait pour moi d’accomplir ce verset. Maintenant que l’occasion s’est présentée, comment pourrais-je ne pas l’accomplir ? » Il prolongea la prononciation de la lettre daleth, dans le mot E’had (« Dieu est Un ») ; jusqu’à ce qu’il rendît l’âme sur le mot E’had (« Un »). Une voix céleste déclara : « Heureux es-tu, Rabbi Aqiba, qui rendis l’âme en prononçant le mot E’had ! » (…) La voix céleste déclara encore : « Heureux es-tu, Rabbi Aqiba, car tu es destiné à la vie du monde futur » (Berakhot 61b).


[c]. Certaines lettres du manuscrit biblique sont décorées de couronnes et de pointes.

05. Feux de camp et joie de Lag ba’omer

Depuis des siècles, on a coutume, à Méron, près du tombeau de Rabbi Chimon bar Yo’haï, d’allumer un feu en l’honneur de sa hiloula. Même dans les autres contrées, les personnes ferventes ont l’usage d’allumer des feux à Lag ba’omer. Certains ont coutume d’allumer des bougies à la synagogue, en l’honneur de la hiloula.

Lumière et bougie font respectivement allusion à la Torah et aux mitsvot, ainsi qu’il est dit : « Car c’est une lampe que le commandement, et la Torah est lumière » (Pr 6, 23). Le feu est une chose prodigieuse. Du sein de branches et d’huiles froides et inertes, jaillit soudain une flamme dotée de facultés éminentes : éclairer, réchauffer et brûler. C’est pourquoi la Torah et les mitsvot sont comparées au feu et à la flamme : par la Torah et les mitsvot qu’il accomplit en ce monde-ci, sombre et froid, l’homme jouit de la lumière du monde futur.

Les Juifs de tradition hassidique ont coutume d’allumer des feux à Lag ba’omer afin de faire allusion à la grande lumière des secrets de la Torah, qui se révélèrent par le biais de Rabbi Chimon bar Yo’haï. Le Zohar raconte ainsi que, le jour de son décès, Rabbi Chimon bar Yo’haï dévoila à ses disciples de grands secrets, qui furent recueillis dans le texte intitulé Idra Zouta ; à cause de l’intensité du feu, ses disciples ne purent s’approcher de lui (III 291b).

Cela dit, il faut insister sur le fait que les coutumes de Lag ba’omer sont facultatives. Ni Maïmonide ni le Choul’han ‘Aroukh n’ont prescrit l’obligation d’allumer de feux à Lag ba’omer, ou de se rendre sur le tombeau de Rabbi Chimon bar Yo’haï. Et de nombreux grands maîtres d’Israël n’observaient pas du tout ces coutumes.

06. La ‘halaqé, coupe de cheveux des petits garçons

Dans certaines communautés, on a coutume de ne pas couper les cheveux des petits garçons avant qu’ils n’aient atteint l’âge de trois ans. Alors, on leur coupe les cheveux en leur laissant les péot (mèches de cheveux portées aux tempes). De cette manière, on les éduque à la mitsva : « Vous ne tonsurerez pas les extrémités de vos têtes » (Lv 19, 27), mitsva dont le propos est de ne pas couper les cheveux en rond, en taillant les mèches latérales.

On trouve une allusion à cela dans la mitsva de la ‘orla (interdiction de manger du fruit d’un arbre dans ses trois premières années). Nos sages disent de ces trois années d’interdit qu’elles font allusion aux trois premières années du petit enfant, qui ne sait pas encore parler ni converser : on ne lui enseigne pas encore activement les mitsvot. « La quatrième année, tout son fruit sera consacré à des réjouissances en l’honneur de l’Eternel » (Lv 19, 24) : de même, le père consacre son fils à la Torah (Tan’houma, Qedochim 14). Dans le même ordre d’idées, les tenants de cette coutume tirent de ce verset que, pendant ses trois premières années, un enfant ressemble à un arbre portant des fruits ‘orla, et l’on ne coupe pas ses cheveux ; puis, la quatrième année, lorsqu’il devient capable de se sanctifier, on lui tond les cheveux en lui laissant les péot. C’est l’une des premières mitsvot que l’on accomplit pour son compte. Cette mitsva est particulièrement précieuse, en ce que, par elle, on peut discerner que l’enfant est juif. Et puisque c’est par cette mitsva que l’on inaugure l’éducation de l’enfant aux mitsvot, on a coutume d’en faire une occasion de réjouissance, afin de faire chérir cette mitsva : on invite des parents et des amis, et on leur sert nourriture et boisson.

De nombreux habitants de la Galilée ont coutume de faire la coupe de cheveux du petit garçon près du tombeau de Rabbi Chimon bar Yo’haï, à Méron, afin que son éducation aux mitsvot soit, en ses commencements, reliée à la personne du juste (tsadiq). Les gens de Jérusalem, à qui il eût été difficile de se rendre à Méron, ont pris l’usage de se rendre à la caverne de Simon le juste (Chimon hatsadiq), au nord de la Vieille ville. Dans certaines communautés, on a pris l’habitude de couper les cheveux des petits près de la synagogue. Certains ont coutume de demander à un érudit d’amorcer la coupe de cheveux de l’enfant.

Certains ont coutume, à Lag ba’omer, de se rendre à Méron, pour couper les cheveux de tous les garçons dont le troisième anniversaire tombe près de cette date, quelques mois avant ou après. D’autres ont soin de ne pas couper les cheveux de l’enfant avant qu’il ait atteint l’âge de trois ans. Aussi, si son anniversaire tombe après Lag ba’omer, ils font la coupe de cheveux le jour de son anniversaire ; mais si l’enfant est né avant Lag ba’omer et que la date de naissance ne précède ce jour que de quelques semaines, on attend Lag ba’omer pour lui couper les cheveux. En revanche, si l’enfant est né quelques mois avant Lag ba’omer, on fait sa coupe de cheveux dès son anniversaire[4].

Là encore, il faut insister sur le fait qu’il n’y a pas d’obligation à adopter ces coutumes. En outre, la coutume de la coupe de cheveux des petits garçons n’est pas mentionnée du tout, ni par Maïmonide, ni par le Choul’han ‘Aroukh, ni par les principaux ouvrages des décisionnaires. Quiconque le veut est donc également autorisé à couper les cheveux de son fils avant qu’il atteigne l’âge de trois ans ; et tel est l’usage de nombreux érudits.


[4]. Rabbi Isaac Louria (le saint Ari) coupa les cheveux de son fils, à ses trois ans, le jour de Lag ba’omer, à Méron. Cf. responsa ‘Arougot Habossem, Ora’h ‘Haïm 210, Tigla’hat Mitsva Vé’inyané Lag Ba’omer, et Bein Pessa’h Le-Chavou’ot 19.

07. Jeter des vêtements dans le feu ; prier auprès des tombeaux des justes

Certains avaient l’usage de jeter dans le feu de Méron des vêtements précieux ; et l’on disait que c’était en l’honneur du Tanna Rabbi Chimon bar Yo’haï. On trouve des témoignages assurant que certains rabbins prenaient part à cet usage. En revanche, certains grands maîtres ont mis cela en cause. Selon eux, il n’y a à cela aucune raison ; au contraire, disent-ils, la chose est défendue, au titre de l’interdit de gâcher (bal tach’hit). Il est vrai que, jadis, on brûlait les vêtements du roi après son décès ; mais cela s’explique par le fait qu’il était interdit aux autres de s’en servir, en raison de l’honneur dû au roi. Mais dans notre cas, pourquoi brûlerait-on des vêtements gratuitement ? (cf. Choel Ouméchiv, cinquième édition, 39 ; ‘Hiqré Lev, deuxième édition, Yoré Dé’a 11.) Certains auteurs tentent de trouver une justification aux tenants de cet usage : selon eux, c’est seulement quand on détruit un objet de façon gratuite que l’on enfreint l’interdit de gâcher ; mais quand on fait cela pour une raison déterminée, tel que faire honneur à Rabbi Chimon bar Yo’haï, ce n’est pas interdit (cf. Torah Lichmah 206). En pratique, si ses propres ancêtres ne faisaient pas cela, il ne convient pas d’adopter un usage controversé. Mais si ses ancêtres avaient l’usage de brûler des habits, on sera autorisé à s’appuyer sur ceux des décisionnaires qui tentent de le justifier. Toutefois, il est préférable de donner en argent la contre-valeur de ces vêtements, plutôt que de les détruire par le feu[5].

Quand on se rend sur les tombeaux des tsadiqim (justes) pour prier, il faut faire attention de ne pas s’adresser à eux dans notre prière. C’est en effet au Saint béni soit-Il seul qu’il nous est ordonné de prier ; et quiconque prierait un juste transgresserait en cela un interdit, ce qui le ferait même ressembler à ceux qui interrogent les morts, pratique toraniquement défendue (Dt 18, 11). Certains auteurs permettent pourtant de s’adresser au tsadiq, en lui demandant d’intercéder en faveur de celui qui prie sur son tombeau, auprès de Celui qui réside dans les hauteurs (Peri Mégadim 581, Echel Avraham 16). D’autres l’interdisent, parce que l’on peut trouver, même en cela, une ressemblance avec l’interrogation des morts ; toute prière doit être adressée exclusivement au Maître du monde, sans mêler un quelconque intermédiaire à l’affaire. Mais au sein de sa prière, on est autorisé à demander au Maître du monde d’agréer notre prière en considération du mérite de ce juste (Maharil, Touré Zahav 581, 39). En effet, en se reliant à la Torah et aux bonnes actions de ce juste, nous devenons meilleurs et plus accomplis ; et en vertu de ce mérite, nous demandons que notre prière soit agrée.


[5]. Pour approfondir la question, cf. Hamo’adim Bahalakha, Lag Ba’omer, du Gaon Rabbi Chelomo Yossef Zevin. Cf. aussi Tigla’hat Mitsva Vé’inyané Lag Ba’omer pp. 243-248 et 264-277, carnet Kevod Mélakhim de Rabbi Chemouel Heller de Safed, qui justifie l’usage et dit notamment tenir un témoignage selon lequel Rabbi ‘Haïm Ben Attar, l’auteur du saint Or Ha’haïm, faisait ainsi.

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