Après la destruction du Temple et la dévastation du pays, il semblait de prime abord qu’il n’y eût plus d’espoir de reconstruction du pays et de Jérusalem, ni de raison de continuer à louer l’Éternel « pour la bonne terre ». C’est pourquoi les sages instituèrent une bénédiction supplémentaire, Hatov vé-hamétiv, destinée à renforcer en nous la foi dans le fait que tout est pour le bien, et que la destruction, l’exil et les épreuves sont eux-mêmes destinés à nous amender, à nous conduire à la reconstruction du pays, de Jérusalem et du sanctuaire, d’une manière plus entière.
C’est en un jour particulier que les sages de Yavné instituèrent cette bénédiction : le jour où il fut permis par les autorités romaines de donner une sépulture aux victimes tombées à Béthar. Béthar était une grande ville de Judée, et la « capitale » de Bar Kokhba : c’est à partir d’elle que l’on espérait rendre son indépendance à Israël et conduire à la reconstruction du Temple. Quand elle tomba et fut détruite, la puissance d’Israël fut abattue, et les souffrances s’accrurent de beaucoup. Le cruel empire ordonna de labourer Jérusalem, de changer le nom du pays et celui de sa capitale, afin d’en effacer le souvenir. Les Romains interdirent aussi d’enterrer les Juifs tués à Béthar. Plus tard, quand un nouvel empereur fut nommé, il fut permis d’enterrer les victimes ; il apparut alors qu’un miracle s’était produit : les corps ne s’étaient point détériorés. Les sages enseignent :
Le jour où il fut permis d’enterrer les victimes de Béthar, la bénédiction Hatov vé-hamétiv fut instituée par les sages de Yavné. [Nous bénissons Dieu] qui est bon (hatov), en ce que les corps des victimes n’avaient point pourri ; et qui est bienfaisant (hamétiv), parce qu’ils purent être enterrés. (Berakhot 48b)
Le Rav Kook explique que, de ce que les corps ne s’étaient pas altérés, nous apprenons que la destruction du Temple et l’exil n’ont pas annulé l’identité israélite. Et dans le fait que les corps purent être enterrés, se trouve une allusion à la promesse selon laquelle ils sont destinés à se relever à la fin des temps ; c’est là le signe que s’accompliront toutes les promesses des prophètes en matière de résurrection des morts et de délivrance (‘Ein Aya ad loc.).
Puisque le degré d’obligation relatif à cette berakha diffère de celui des trois premières bénédictions du Birkat hamazon – les trois premières étant toraniques, tandis que la quatrième est rabbinique – on doit, lorsqu’on termine la récitation de la troisième, répondre amen à sa propre bénédiction : boné [vera‘hamav binyan] Yerouchalaïm, amen (« Béni sois-Tu… qui construis [dans ta miséricorde] Jérusalem, amen ») (Choul‘han ‘Aroukh 188, 1).
Puisque, à la fin de la troisième berakha, s’achève la série des bénédictions de rang toranique, il se trouve que la quatrième, instituée par les sages, est une bénédiction indépendante ; c’est pourquoi elle débute par le mot baroukh (béni). Tel est en effet le principe : quand une bénédiction fait suite à une autre, on considère qu’elle s’appuie sur elle, et il n’est pas besoin de la faire débuter par le mot baroukh ; en revanche, quand la bénédiction est indépendante, elle doit commencer par baroukh[2].
Les sages enseignent encore, en Berakhot 46a, que l’invité doit, après le Birkat hamazon, bénir son hôte. Voici la formulation établie par le Choul‘han ‘Aroukh 201, 1 :
Que telle soit la volonté divine que cet hôte ne soit sujet ni à la honte ni à l’opprobre, ni en ce monde, ni dans le monde futur. Qu’il réussisse en tous ses biens, et que ses biens fructifient et soient proches de la ville[3]. Que l’Accusateur ne domine point l’œuvre de ses mains, et qu’aucune chose fautive ni pensée fautive ne se présente devant lui, cela dès à présent et à jamais.
On peut étendre et amplifier cette version, comme en ont l’usage les Séfarades. Quant aux Ashkénazes, nombre d’entre eux ont l’usage de se contenter d’une version courte : « Que le Miséricordieux bénisse le maître de cette maison. » Mais a priori, il est juste de réciter le texte dans sa version première, qui figure dans le Talmud (Michna Beroura 201, 5 ; cf. ci-après, chap. 5 § 4).
Puisque la possibilité nous a été offerte de nous sanctifier par la mitsva du Birkat hamazon, nous avons également pris coutume d’y ajouter des requêtes personnelles, introduites par la formule Ha-Ra‘haman (« Le Miséricordieux… »), ainsi que des prières générales sur la délivrance. Ces ajouts n’ont pas été institués par les sages du Talmud, mais ils sont d’usage constant depuis l’époque des Richonim, de sorte que l’usage oblige à les réciter, chaque communauté selon sa coutume. Toutefois, si l’on a besoin de s’interrompre par des paroles ou si l’on doit partir, on peut s’interrompre, dès lors que l’on a terminé de réciter la quatrième bénédiction ; après cela, quand on le pourra, on achèvera ce que l’on a manqué de dire (cf. ci-après, note 13).
Les sages disent encore (Berakhot 49a) qu’il y a lieu, dans la bénédiction Hatov vé-hamétiv, de mentionner la royauté divine une fois supplémentaire. En effet, après avoir mentionné la royauté davidique dans la troisième bénédiction, il eût convenu d’y mentionner aussi la royauté divine ; or il ne faut pas mentionner la royauté du Ciel à côté d’une royauté humaine ; aussi transférons-nous dans Hatov vé-hamétiv la mention de la royauté divine qu’il eût convenu de faire figurer dans la troisième berakha. Et puisqu’il en est ainsi, on mentionne encore une fois la royauté divine, en regard de la deuxième berakha. Il y a donc trois mentions de la royauté, dans cette quatrième bénédiction : 1) Mélekh ha‘olam (« Roi de l’univers ») ; 2) Malkénou, adirénou… (« notre Roi, notre Force… ») ; 3) Ha-Mélekh hatov vé-hamétiv lakol (« le bon Roi, qui es bienfaisant pour tous »). Et puisque l’on mentionne la royauté divine par trois fois dans cette bénédiction, on y récite aussi une triple louange de la bonté de Dieu, et une triple louange de sa générosité : « Il nous fut bienfaisant, Il nous est bienfaisant, Il nous sera bienfaisant ; Il nous prodigua, Il nous prodigue, Il nous prodiguera toujours grâce, bienfait, miséricorde… » (Tour et Choul‘han ‘Aroukh 189, 1, Michna Beroura 4).
[3]. Les biens dont il s’agit ici sont principalement les terrains : on souhaite au maître de céans d’avoir des terrains proches de son domicile, de façon qu’il puisse les exploiter facilement (Rachi).