Comme nous l’avons vu, si l’on récite la bénédiction initiale de telle nourriture, on peut, tant qu’on a l’intention d’en manger – et même si l’on s’est interrompu toute la journée –, continuer d’en manger sur la base de cette première bénédiction. Mais si l’on a changé d’endroit, une grande question se pose : doit-on répéter sa bénédiction dans le lieu nouveau où l’on se trouve ? En cette matière, il faut distinguer entre les différents types de nourriture.
S’agissant d’aliments sur lesquels on récite le Birkat hamazon ou la bénédiction Mé‘ein chaloch, puisqu’il s’agit d’aliments importants, un doute se présente : le changement de lieu défait-il l’efficacité de la première bénédiction ? Aussi, a priori, celui qui souhaite continuer de manger de tels aliments ne changera pas de lieu ; et s’il en a changé, il sera préférable qu’il ne poursuive pas son repas. Mais s’il s’entête à continuer de manger, il ne répétera pas la berakha, car alors s’applique le principe : en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent (sfeq berakhot léhaqel) (ce que l’on entend par « changement de lieu » sera expliqué par la suite, au sujet de la seconde catégorie d’aliments, celle dont la bénédiction finale est Boré Néfachot)[8]
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Mais s’agissant des aliments dont la bénédiction finale est Boré néfachot, tout le monde s’accorde à dire que, si l’on a changé de lieu, on a mis un terme à l’efficacité de la bénédiction première : si l’on veut continuer de manger, on aura l’obligation de redire la berakha initiale. Puisque cette règle n’est point l’objet de doute, on est autorisé, tant que l’on doit changer de lieu, à le faire et à répéter la bénédiction initiale.
Il nous faut simplement expliquer ce qu’on entend par changement de lieu, obligeant à une bénédiction nouvelle. Si l’on mange chez soi, dans une certaine pièce de la maison, et que l’on veuille aller dans une autre pièce, ou au balcon, ou encore dans sa cour privée, de deux choses l’une. Si l’on a prévu, dès l’abord, que l’on passerait dans le second lieu, ou s’il s’agit de lieux où l’on se rend parfois au cours de sa collation, on sera autorisé a priori à y aller, et à continuer de manger là, sans avoir à redire la bénédiction, puisque ce passage n’est pas considéré, à l’égard du consommateur, comme un véritable changement de lieu. Mais s’il s’agit d’une pièce, d’un balcon, d’une cour, d’un escalier où l’on n’a pas l’habitude de se rendre lorsqu’on est en train de manger ou de boire, on ne s’y rendra pas a priori ; néanmoins, si l’on y va, on ne répétera pas la bénédiction, puisque ces endroits sont accessoires à la maison (cf. Béour Halakha 178, 1, passage commençant par Bévaït é‘had).
Mais si l’on est sorti dans la rue, ou que l’on se soit rendu dans une autre maison, on aura changé de lieu, même si, dès l’abord, on avait l’intention d’y poursuivre sa consommation. Si donc on souhaite continuer de manger, on devra répéter la bénédiction (cf. Michna Beroura 178, 12 et 39 ; Béour Halakha 1, passage commençant par Léféta‘h beito).
Si, au cours de votre sortie, un ami avec lequel vous vous trouviez à table est resté à l’endroit où l’un et l’autre avez mangé ou bu, on considère que l’ami « maintient » le lien qui vous unit au lieu de votre collation et de votre bénédiction initiales ; quand vous reviendrez, vous pourrez donc continuer de manger et de boire, sans avoir à redire de bénédiction. En cas de nécessité, on peut se conduire ainsi a priori (Choul‘han ‘Aroukh 178, 2).
Si l’on a mangé dehors : tant que l’on peut voir l’endroit où l’on a récité la bénédiction initiale, on considère encore que l’on n’a pas changé de lieu.
Quand on voyage, la règle est spéciale : tout le chemin du voyageur est considéré comme « son lieu » ; par conséquent, le changement de lieu n’est pas considéré, à son égard, comme une interruption (Choul‘han ‘Aroukh 178, 4, Michna Beroura 42).
Nous avons vu ci-dessus (chap. 3 § 11) que les Amoraïm et les Richonim sont partagés quant au fait de savoir si le fait de changer de lieu, à l’égard d’aliments requérant une bénédiction finale au lieu même de leur consommation, doit être considéré comme une interruption (cf. Choul‘han ‘Aroukh et Rema 178, 1-2). De même, il y a controverse quant aux pâtisseries et aux fruits appartenant aux sept espèces : est-il nécessaire de réciter leur bénédiction finale au lieu même de leur consommation (cf. ci-dessus, chap. 4 § 13) ? En raison du doute, qui porte sur des bénédictions, on ne redira pas la berakha si l’on change de lieu, ce pour tous les aliments sur lesquels on dit Birkat hamazon ou Mé‘ein chéva’, et que l’on voudrait continuer de manger. Mais a priori, il ne faut pas changer de lieu quand on mange ces aliments.Si l’on a quitté le lieu de son repas et que l’on y soit revenu, il est juste de réciter la bénédiction finale. Si l’on veut manger après cela, on attendra environ un quart d’heure, ou l’on fera une très brève promenade ; après cela, tous les avis s’accordent à dire que l’on devra réciter la bénédiction initiale. Si l’on a l’intention de quitter le lieu où l’on prend son repas, il est préférable de réciter la bénédiction finale avant de sortir ; puis, quand on voudra poursuivre sa consommation en un autre lieu, on y récitera la bénédiction initiale. Il n’est pas à craindre qu’il s’agisse d’une bénédiction non nécessaire (berakha ché-eina tsrikha) puisque, a priori, il est juste de réciter la bénédiction finale au lieu même où l’on a mangé ; de plus, ce procédé est dicté par le souci d’échapper au doute.