Chapitre 01- Ouverture

01. Le repos du Chabbat comme parachèvement de la Création

Dieu créa les cieux, la terre et toutes leurs légions en six jours. Au premier abord, il n’y avait pas de nécessité d’un jour supplémentaire. Pourtant, l’Eternel créa le septième jour et le consacra à la cessation d’activité et au repos. Grâce à cela, le repos, la bénédiction et la sainteté existent en ce monde, comme il est dit :

Ainsi furent achevés les cieux, la terre et toutes leurs armées. Dieu mesura, le septième jour, l’œuvre qu’Il avait faite, et Il s’abstint, le septième jour, d’ajouter à toute l’œuvre qu’Il avait faite. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car en ce jour Dieu cessa toute son œuvre, qu’Il avait créée, cessa de faire[1] (Gn 2, 1-3).

Nos sages demandent : « Dieu éprouverait-Il donc de la fatigue ? N’est-il pas dit : “Il crée les extrémités de la terre, ne se fatigue ni ne se lasse” (Is 40, 28) ? Non seulement cela, mais lui-même donne force à ceux qui sont fatigués, comme il est dit : “Il donne force à celui qui est fatigué” (ibid. 29). Pourquoi donc est-il dit “Il se reposa le septième jour” (Ex 20, 11) ? C’est que, si l’on peut s’exprimer ainsi, Il prit sur lui-même de créer le monde en six jours et de se reposer le septième » (Mékhilta, Yitro). Pourquoi donc Dieu s’obligea-t-Il au repos ? Afin de créer le repos, le calme, la sérénité et le silence en ce monde. Car tant que le Créateur se livrait à la création, le monde allait en s’étendant ; mais quand, le septième jour, Dieu cessa d’agir, le repos fut donné au monde (Gn Rabba 10, 9).

Le travail continu, sans interruption, témoigne d’une aspiration puissante à la perfection et d’un sentiment de manque infini, que l’on ne parvient jamais à combler : quelque grands que puissent être l’ouvrage, la peine et l’effort, on ne parvient jamais au calme ni au repos, car la distance qui nous sépare de la perfection demeure immense, le manque infiniment criant, au point qu’il est impossible d’arrêter son ouvrage, tant il y a de lacunes à combler et de défauts à rectifier. C’est à cela que se serait réduite la vie de l’homme en ce monde si celui-ci avait été créé en six jours, sans Chabbat. Mais dès lors que le Chabbat fut créé, le repos vint au monde (Maharal, Tiféret Israël chap. 40).

Le repos (ménou’ha) réside essentiellement dans la conscience qu’a l’homme que ses actes ont une valeur : alors il tire de la satisfaction de ses efforts, et sait qu’elle n’est pas vaine, toute la peine qu’il s’est donnée. Par cela, il pourra rassembler de nouvelles forces, et se tenir prêt pour l’étape prochaine, où il poursuivra son labeur. Tandis que celui qui ne voit pas la valeur de ses actions ne goûtera pas le repos de l’esprit, même s’il se repose de son travail. Ainsi était le monde : bien que fussent déjà créés les cieux et le globe terrestre, la terre ferme et les mers, les arbres et les plantes, les planètes et les gouffres, les poissons, les oiseaux et les bêtes des champs, bien que l’homme lui-même, créé à l’image divine, s’y trouvât déjà, le monde restait encore vacant ; dès lors, le repos ne pouvait y résider. Quand fut créé le septième jour, en vue de la cessation et du repos, fut créée la possibilité même de percevoir la valeur profonde du monde et de toutes les œuvres qui s’y trouvent accomplies.

Tous les hommes ont reçu cette possibilité en partage, dans une certaine mesure, car, par la création du septième jour, chacun peut comprendre que la création et le travail ont une valeur profonde, et par cela, chacun peut accéder au calme et au repos qui suit l’effort. À cette fin, il n’est pas nécessaire de se reposer précisément le jour de Chabbat. Mais la signification véritable et entière de la création et du travail, c’est-à-dire leur valeur divine, on ne peut la concevoir qu’en cessant son activité le Chabbat, le jour que l’Eternel a sanctifié pour le repos ; cela, seul le peuple juif l’a reçu en partage. Bien plus, Israël ne peut trouver le repos en aucune valeur humainement limitée : « Le lieu de notre repos n’est qu’en Dieu » (Rav Avraham Yits’haq Kook, Orot, Zera’onim, Tsimaon lé-E-l ‘haï).

Sans le repos, qui exprime la valeur et le but du monde, l’existence de ce dernier n’a pas de sens. C’est ce qu’énoncent nos sages : « Parabole d’un roi qui s’était fait un dais nuptial. Il le dessina et le modela. Que manquait-il ? Une fiancée qui y entrât ! Ainsi, de quoi le monde manquait-il ? Du Chabbat » (Gn Rabba 10, 9). En effet, à quoi serviraient au roi toutes les chambres de son palais et ses magnifiques ustensiles, s’il n’avait pas d’épouse pour s’en éjouir avec elle ? Or l’épouse (kala) est la bénédiction du palais car, par l’effet de la joie qu’il éprouve auprès d’elle, le roi dispense la bénédiction à tout son royaume.    Nos sages disent encore : « Parabole d’un roi qui s’était fait une bague. De quoi manquait-elle ? D’un sceau ! Ainsi, que manquait-il au monde ? Le Chabbat » (ibid). Le sceau donne son caractère et sa signification à la bague ; de même le Chabbat, dans sa sainteté, donne sens au monde (Maharal, Tiféret Israël 40).


[1]. Cette traduction suit Na’hmanide, pour lequel le verbe faire (la’assot), à la fin du verset, se rapporte au verbe cesser (chavat) : Il cessa de faire, d’agir.

02. Le Chabbat et le peuple d’Israël

Nos maîtres demandent : « Pourquoi est-il dit, à la fin de l’œuvre du sixième jour : “Il fut soir, il fut matin ; le sixième jour” (Gn 1, 31), avec l’ajout de l’article défini le (yom hachichi) ? » L’intention de la Torah, répondent-ils, est de faire ici allusion au sixième jour du mois de Sivan, où la Torah fut donnée à Israël : « Le Saint béni soit-Il émit une condition à l’œuvre de la Création, à laquelle il dit : “Si Israël accepte la Torah, vous [éléments de la Création] vous maintiendrez, sinon, je vous fais retourner à votre chaos” » (Chabbat 88a). Et dès la fin de ce sixième jour, fut créé le Chabbat, où se révèle la royauté de Dieu, béni soit-Il, et durant lequel, bien plus tard, le Saint béni soit-Il donnerait la Torah à Israël (Chabbat 86b).

Avant qu’Israël n’apparût dans le monde, le Chabbat restait solitaire, sans personne pour découvrir sa sainteté et sa bénédiction. Comme l’enseignent nos sages : « Le Chabbat dit devant le Saint béni soit-Il : “Maître de l’univers, chacun possède un compagnon, et moi, je n’ai pas de compagnon. En effet, les six jours ouvrables se répartissent par paires, et moi seul je n’ai pas de partenaire.” Le Saint béni soit-Il lui répondit : “L’assemblée d’Israël, c’est elle qui est ton partenaire.” Et dès lors que les enfants d’Israël se tinrent devant le mont Sinaï, le Saint béni soit-Il leur dit : “Souvenez-vous de cette parole que J’ai dite au Chabbat : l’assemblée d’Israël, c’est elle qui est ton partenaire.” C’est ce qu’exprime la parole (Ex 20, 7) : « Souviens-toi du jour du Chabbat pour le sanctifier[2] » (Gn Rabba 11, 8).

Certes, dès avant qu’Israël n’eût reçu la Torah, le Chabbat était sanctifié et béni, car, en ce jour, Dieu avait mis fin à toute son œuvre, et ce jour est l’intériorité, l’âme du monde. Mais la bénédiction qui était alors dispensée par l’effet du Chabbat restait limitée au seul maintien du monde, tandis que tous les manques qui y étaient inscrits restaient en l’état, sans qu’il fût possible de les combler. Aussi le Saint béni soit-Il émit cette condition à l’égard de l’œuvre de la création, condition selon laquelle, si le peuple juif n’acceptait pas la Torah, Il renverrait le monde au tohu-bohu : car quel sens pourrait-il y avoir à l’existence du monde si celui-ci devait continuer d’errer dans toutes ses souffrances, sans possibilité de progresser ni de s’élever à sa parfaite rédemption ?


[2]. A la manière de l’époux qui consacre l’épousée par la remise de la bague (qidouchin, litt. sanctification).

03. Sortie d’Egypte et Chabbat

Durant deux mille ans, les hommes ont appris à subsister, à s’assurer la nourriture, le vêtement et le toit, et à s’organiser en sociétés capables de faire face, avec plus de succès, aux difficultés alentour. Mais en dehors d’individus d’élite, qui s’attachaient à la foi (émouna) et à la morale (moussar), le monde, dans son ensemble, se régentait suivant la nécessité et la force, sans aucun dessein idéaliste ; jusqu’à l’apparition des patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, qui invoquèrent le nom de l’Eternel, et consacrèrent leur vie au perfectionnement du monde par la bienfaisance et par la vérité. Ils s’inscrivirent en faux contre l’idolâtrie, qui sacralise la force de la nature et nie la morale. Mus par le seul sentiment de leur cœur, les patriarches observèrent les commandements et gardèrent le Chabbat (Gn Rabba 79, 7). Mais la Torah ne leur fut pas encore donnée, aussi ne purent-il pas asseoir leur position dans le monde et la pérenniser. Au contraire, tout le mal contre lequel ils avaient lutté se dressa contre eux, et la nation égyptienne, qui était alors plus puissante qu’aucune autre, asservit les enfants d’Israël, en fit des esclaves et les contraignit à un dur servage, afin de renforcer son économie et de pourvoir à tous les besoins et désirs des Egyptiens. De ce fait, les Israélites purent comprendre à quel point la nature humaine peut être mauvaise, et à quel point les hommes ont besoin de cette foi que leurs ancêtres avaient annoncée au monde. Ils étaient dépositaires d’une tradition, consignée sur des rouleaux de parchemin, selon laquelle le Saint béni soit-Il allait, dans l’avenir, les délivrer d’Egypte ; et chaque Chabbat, ils se réjouissaient en lisant ces rouleaux (cf. Ex Rabba 5, 18). Grâce à cette même foi, ils conservèrent leur identité, procréèrent jusqu’à devenir un peuple, et l’Eternel, Dieu de leurs pères, se révéla à eux, les fit sortir de l’Egypte, les délivra, et leur fit don de la Torah et du Chabbat.

Ce n’est pas seulement de la servitude d’Egypte qu’Israël fut délivré : grâce à la Torah et au Chabbat qu’ils reçurent suite à la sortie d’Egypte, Israël se libéra de l’asservissement à la nature, de la lutte pour subsister, de l’asservissement à une conception du monde qui voudrait que le but de l’homme fût d’amasser le plus possible de possessions et d’argent, et qu’à cette fin l’homme dût être prêt à dominer son prochain et à en faire son esclave.

Israël, qui observe le Chabbat, se souvient constamment que c’est l’Eternel qui créa le monde, qui le fait se maintenir, et que le but de l’homme est de s’attacher à Dieu et à ses attributs de bonté, se libérant des chaînes asservissantes du penchant au mal et de la lutte pour subsister. Et même si, faute de choix, les circonstances le contraignent à travailler dur pour assurer sa subsistance, voire à se faire esclave, il se reposera le Chabbat ; par cela, il sera clair qu’il n’est pas totalement asservi : son esprit est libre, et lié à sa racine divine, ainsi qu’il est dit :

Garde le jour de Chabbat pour le sanctifier, comme te l’a ordonné l’Eternel ton Dieu. Six jours tu travailleras et accompliras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le Chabbat de l’Eternel ton Dieu ; tu ne feras aucun ouvrage, toi, ton fils, ta fille, ton serviteur ni ta servante, ton bœuf, ton âne, ni aucun des tes animaux, ni le prosélyte qui est en tes portes, afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Et tu te souviendras que tu fus esclave au pays d’Egypte, et que l’Eternel ton Dieu te fit sortir de là, d’une main forte et d’un bras étendu ; c’est pourquoi l’Eternel ton Dieu t’a ordonné d’observer le jour du Chabbat » (Dt 5, 11-14).

C’est volontairement que l’Eternel créa un monde affecté de manques, afin que les hommes eussent le mérite de se joindre à son parachèvement et à son perfectionnement. Or il est impossible de parfaire le monde sans dévoiler sa source et sa destination : marcher dans les voies de l’Eternel, telles qu’expliquées dans la Torah. Et tel est le but d’Israël que de révéler la parole de l’Eternel dans le monde, comme il est dit : « Ce peuple, Je l’ai créé pour Moi-même, il racontera ma louange » (Is 43, 21). Aussi, nos sages ont-ils dit : « Les cieux et la terre n’ont été créés que par le mérite d’Israël » (Lv Rabba 36, 4). Par le biais du Chabbat, qui est le jour béni et sanctifié, Israël peut remplir le but pour lequel il fut créé. C’est pour cela que la Torah fut donnée le jour de Chabbat (Chabbat 86b), et c’est pour cela que le jour de Chabbat est destiné, plus que tout autre jour, à l’étude de la Torah.

04. L’élection d’Israël et le Chabbat

Par le biais du Chabbat, se révèle le lien particulier qui unit le Saint béni soit-Il et Israël, comme il est dit :

Toutefois, vous observerez mes Chabbats, car c’est un signe entre Moi et vous, dans vos générations, afin que l’on sache que Je suis l’Eternel qui vous sanctifie. Vous observerez donc le Chabbat, car il est saint pour vous… Les enfants d’Israël garderont le Chabbat, pratiquant le Chabbat dans leurs générations, comme alliance éternelle. Entre Moi et les enfants d’Israël, c’est un signe perpétuel, attestant qu’en six jours l’Eternel fit les cieux et la terre, et que le septième jour Il cessa et se reposa (Ex 31, 13-17).

Nos sages enseignent :

Le Saint béni soit-Il dit à Moïse : « J’ai un cadeau de choix dans mon trésor ; Chabbat est son nom, et Je veux le donner à Israël. Va le leur faire savoir » (Beitsa 16a).

Ils disent encore :

Chaque commandement que le Saint béni soit-Il donna à Israël, c’est publiquement qu’Il le leur donna, à l’exception du Chabbat, qu’Il leur donna discrètement, comme il est dit : « Entre Moi et les enfants d’Israël, c’est un signe perpétuel » (ibid.).

Or nos sages demandent : le Chabbat ne fait-il pas partie des Dix Commandements, qui furent donnés publiquement ? Ils répondent à cela que la visée profonde du Chabbat, par lequel se dévoile la nature intérieure, divine, du monde, ne peut se révéler publiquement : c’est une notion particulière, conditionnée par le lien qui unit Dieu à Israël. C’est à ce propos que nos maîtres disent (ibid.) : « Le Saint béni soit-Il donne à l’homme une âme supplémentaire le soir de Chabbat ; et à la sortie de Chabbat on la lui reprend. » Par l’effet de cette âme supplémentaire, Israël peut intégrer la signification divine du monde et sa vocation particulière.

C’est à ce propos que nos sages disent : « Un païen qui observe le Chabbat est passible de mort[3] » (Sanhédrin 58b). Ils enseignent encore : « Dans l’ordre normal du monde, un roi et sa reine sont assis et conversent l’un avec l’autre. Celui qui viendrait s’interposer entre eux ne s’exposerait-il pas à la mort ? Ainsi de ce Chabbat, qui unit Israël au Saint béni soit-Il, comme il est dit : “Entre Moi et les enfants d’Israël.” Aussi, tout païen qui vient s’interposer entre eux, avant d’avoir pris sur soi de se circoncire, est passible de mort » (Dt Rabba 1, 21 ; cf. Har’havot 25, 1).

Afin d’exprimer la grande affection d’Israël à l’égard du Chabbat – comme une fiancée royale est aimée de son fiancé –, les Israélites avaient coutume de sortir, avant le coucher du soleil, à sa rencontre, de même que l’on part à la rencontre d’un invité de marque. Le Talmud raconte que Rabbi ‘Hanina revêtait ses habits les plus élégants et accueillait le Chabbat en ces termes : « Venez, sortons à la rencontre de la reine Chabbat. » Quant à Rabbi Yanaï, il mettait ses plus beaux vêtements et accueillait le Chabbat en disant : « Viens, fiancée, viens fiancée » (Chabbat 119a). C’est d’après cela que Rabbi Chelomo Elqabets rédigea le merveilleux poème Lekha dodi : « Va, fiancé (Israël), au-devant de ta fiancée, accueillons la face du Chabbat. »


[3]. Tant qu’il n’est pas entré dans l’alliance par la circoncision, comme le précise la référence citée par la suite (Dt Rabba 1, 21).

05. Les six jours ouvrables et le Chabbat

Les six jours ouvrables et le Chabbat sont liés. Car de même  qu’un homme est doté d’un corps et d’une âme, ainsi la semaine possède un corps et une âme. Les jours ouvrables sont le corps, le Chabbat est l’âme. Et de même que l’homme accompli est celui dont l’âme et le corps fonctionnent en harmonie, le corps recevant son influx spirituel de l’âme et laissant à celle-ci la possibilité de s’exprimer, ainsi la semaine accomplie est celle où le Chabbat et les jours travaillés sont liés : durant la semaine, on prépare tout ce qui est nécessaire au Chabbat et l’on met en œuvre les idées et valeurs mises au jour par le Chabbat ; tandis que, du sein du Chabbat, on puise des forces spirituelles pour toute la durée des jours ouvrables.

D’un côté, nous nous référons au Chabbat comme à la conclusion de la semaine car, tous les jours de la semaine, nous nous préparons au sommet que constitue le Chabbat, lequel donne sens aux actions accomplies durant les jours ouvrables, et les élève. Par un autre côté, le Chabbat est aussi la racine et le commencement de la semaine suivante : du Chabbat, nous puisons des forces spirituelles pour toute la semaine à venir, ce qui  nous permet de matérialiser, au sein du monde de l’action, les valeurs spirituelles que nous avons recueillies pendant Chabbat. Ainsi, la vie du Juif n’est pas une suite monolithique, qui marche vers sa propre désagrégation, perdant progressivement de sa hauteur, mais au contraire une élévation constante.

Lors de la Création du monde, six jours précédèrent le Chabbat, tandis que, pour Adam, le premier homme, qui fut créé le sixième jour, c’est le Chabbat qui précéda les six jours suivants. Telle est la source des deux points de vue que nous mentionnions (cf. Chabbat 69b).

Nous trouvons aussi, dans les paroles de nos sages, un regard supplémentaire sur le lien qui unit le Chabbat aux jours ouvrables : cette fois, le Chabbat se trouve au centre, entre les trois jours ouvrables qui le précèdent et les trois qui le suivent ; de sorte que le mercredi, le jeudi et le vendredi sont les jours qui précèdent le Chabbat, durant lesquels nous nous préparons à celui-ci ; tandis que le dimanche, le lundi et le mardi sont les jours qui suivent le Chabbat, et durant lesquels l’influence du Chabbat précédent se prolonge (Pessa’him 106a ; cf. ci-après chap. 2 § 10-11, chap. 5 § 9 et chap. 8 § 7).

Puisqu’il existe un lien entre le Chabbat et les jours travaillés, il est certain que, plus les actions que l’homme accomplit, durant la semaine travaillée, seront importantes, plus, nécessairement, il méritera de s’élever pendant le Chabbat, car celui-ci constitue l’intériorité de la semaine. Et plus on s’élève pendant le Chabbat, plus on pourra dispenser de signification et de sainteté aux jours profanes qui le suivent.

Le Maharal explique qu’il est fait allusion à l’idée sabbatique dans le nombre des jours de la semaine. Toute chose matérielle possède en effet six côtés : le haut, le bas, et quatre côtés correspondant aux quatre points cardinaux. Tandis que le chiffre 7 exprime  l’intériorité de la chose. Ainsi le monde matériel fut-il créé en six jours, tandis que, le septième jour, fut créé le Chabbat, qui en constitue l’intériorité sainte (Tiféret Israël, chap. 40).

06. Bénédiction et sainteté

Le Chabbat est le jour de la sainteté (qedoucha) et de la bénédiction (berakha), comme il est écrit : « Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car en ce jour Dieu cessa toute son œuvre, qu’Il avait créée, cessa de faire » (Gn 2, 3). Il est dit, de même : « Car en six jours l’Eternel fit les cieux et la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment, et Il se reposa le septième jour ; c’est pourquoi l’Eternel bénit le jour du Chabbat et le sanctifia » (Ex 20, 10).

Saint se dit de ce qui est absolu, de ce qui est au-delà du temps et de l’espace. Le sens étymologique du mot qadoch (saint) est séparé, distinct ; en effet, tout ce qui relève de l’absolu est séparé et distinct de toutes les choses qui, dans le monde, sont limitées. La bénédiction (berakha) signifie supplément et multiplication. Plus une chose est porteuse de sainteté, plus elle a la capacité d’être source de bénédiction. La sainteté suprême est celle de Dieu, créateur du monde, qui fut, est et sera, dont la lumière et la puissance sont infinies, et qui est la source de la bénédiction pour toutes les créatures de l’univers. Aussi, Il est appelé le Saint béni soit-Il (Haqadoch baroukh Hou), car Il est saint (distinct) et béni (dispensateur de bénédiction).

Or le Saint béni soit-Il a sanctifié le Chabbat et l’a béni. Il l’a sanctifié en ce qu’il l’a distingué de tous les autres jours, car en ce jour se révèle l’intériorité de l’univers. Il l’a béni, car, par le biais du Chabbat, Dieu dispense la bénédiction à tous les autres jours et à tous les mondes[4]. Comme le disent les sages du Zohar : « L’ensemble des six jours reçoivent leur bénédiction du septième jour » (II 63b). Ils disent encore : « Toutes les bénédictions, d’en haut et d’en bas, dépendent du septième jour car, de ce jour, se bénit chacun des six jours supérieurs » (II 88a).

C’est précisément grâce au fait que Dieu s’abstint de tout travail, durant le septième jour, que le Chabbat fut sanctifié d’entre tous les jours et porteur de leur intériorité : par son biais, l’Eternel dispense la bénédiction aux six jours ouvrables et au monde. Ainsi d’Israël : c’est précisément en s’abstenant de tout travail le septième jour, en se reliant à la sainteté et à la source de la bénédiction, que le peuple juif peut comprendre la grande valeur de tous les travaux accomplis par l’homme pour les besoins de la construction du monde, et que la bénédiction lui est prodiguée.

Nos sages disent, en ce sens : « “La bénédiction de l’Eternel, c’est elle qui enrichit” (Pr 10, 22) : c’est la bénédiction du Chabbat » (Talmud de Jérusalem, Berakhot 2, 7). Ils enseignent, de même, que, par l’honneur que l’on prodigue au Chabbat, on mérite de s’enrichir, car le Chabbat est la source de la bénédiction (Chabbat 119a).


[4]. Selon la doctrine kabbalistique, le monde visible, monde de l’action, n’est que la partie émergée d’un système de mondes dont tous les autres sont immatériels.

07. La manne et le Chabbat

Pendant les quarante années que nos ancêtres marchèrent dans le désert, l’Eternel leur envoyait un pain céleste appelé manne. Par la manne, le Saint béni soit-Il enseigna à Israël comment considérer la nourriture et la subsistance, ainsi qu’il est dit : « Voici que Je fais pleuvoir pour vous un pain du ciel. Le peuple sortira et recueillera chaque jour la portion du jour, afin que Je l’éprouve : marchera-t-il selon ma loi ou non ? » (Ex 16, 4). L’épreuve consistait en ceci : il nous était prescrit de recueillir chaque jour la quantité de manne correspondant aux besoins d’un seul jour, et de ne pas en laisser pour le lendemain. C’était une grande épreuve, car le souci essentiel de l’homme en ce monde porte sur ce qu’il gagne et sur sa nourriture. Sur le terreau de cette inquiétude existentielle – peut-être, pense l’homme, n’aurai-je pas de quoi manger et mourrai-je de faim, ou peut-être encore n’aurai-je pas de toit ni d’habits, et souffrirai-je du froid ou de la chaleur –, se développe en l’individu une puissante tendance à manger le plus possible, à accumuler autant d’argent et de possessions que possible. Ainsi, l’homme devient esclave de son travail et de ses désirs. Le Saint béni soit-Il a voulu enseigner à Israël, dans le désert, la juste façon de considérer la subsistance : que l’on sache que le but de l’homme est de s’attacher à l’Eternel et à sa Torah,  tandis que la nourriture et l’argent ne sont que des instruments pour y parvenir, comme il est dit : « Il t’a fait souffrir et endurer la faim, et Il t’a nourri de la manne que tu ne connaissais point et que n’avaient pas connue tes pères, afin de te faire savoir que ce n’est pas de pain seulement que vivra l’homme, mais de tout ce qui sort de la bouche de l’Eternel vivra l’homme » (Dt 8, 3). Aussi, les enfants d’Israël eurent ordre de recueillir la quantité de manne suffisant à un seul jour, et de se confier en l’Eternel, qui enverrait de nouveau la manne. Quant à ceux qui ne réussissaient pas l’épreuve et ramassaient beaucoup de manne, ils s’apercevaient en rentrant dans leurs tentes que ce qui leur restait en main correspondait exactement à leurs besoins alimentaires : la quantité d’un omer par personne. D’autres ne surmontaient pas leur inquiétude, et mangeaient moins de manne afin d’en économiser pour le lendemain : leur manne pourrissait, des vers y apparaissaient. Or quand arriva le vendredi, une surprise se produisit :

Il arriva que, le sixième jour, ils recueillirent double part de pain, la quantité de deux omer par personne. Tous les princes de la communauté vinrent le rapporter à Moïse. Il leur dit : « C’est ce qu’avait annoncé l’Eternel : demain est le complet repos, le saint Chabbat en l’honneur de l’Eternel ; ce que vous devez cuire au four, cuisez-le au four, et ce que vous devez cuire à l’eau, cuisez-le à l’eau ; et tout le surplus, mettez-le en réserve, pour vous, jusqu’au matin. » Ils le mirent en réserve jusqu’au matin, comme le leur avait ordonné Moïse, et le pain ne pourrit pas, aucun ver n’y apparut. Moïse dit : « Mangez-le aujourd’hui, car c’est aujourd’hui Chabbat, en l’honneur de l’Eternel ; aujourd’hui, vous n’en trouverez-pas dans le champ. Six jours vous recueillerez la manne, mais le septième jour est Chabbat (cessation), il ne s’en trouvera pas. » Il arriva qu’au septième jour, quelques-uns d’entre le peuple sortirent pour en ramasser, mais n’en trouvèrent pas. L’Eternel dit à Moïse : « Jusqu’à quand refuserez-vous de garder mes commandements et mes lois ? Voyez que l’Eternel vous a donné le Chabbat ; aussi vous donne-t-Il, au sixième jour, le pain de deux jours. Que chacun reste assis à sa place ; que personne ne sorte de son endroit le septième jour » (Ex 16, 22-29).

Nos sages ont enseigné que telle était la bénédiction propre au Chabbat, que la manne, à son approche, tombât en quantité double (Gn Rabba 11, 2). Au premier abord, il y a lieu de se demander : en quoi cela constitue-t-il une bénédiction ? En pratique, la quantité de manne du jour de Chabbat n’était-elle pas semblable à celle des autres jours, la seule différence étant que la manne du Chabbat descendait le vendredi ? La réponse est que le septième jour, leur était épargnée l’inquiétude, car la nourriture du Chabbat était déjà prête depuis la veille. On enseigne la parabole d’un homme qui devait peiner chaque jour à son travail. Or un jour, il produisit double quantité. Le lendemain, il éprouva un grand allègement, du fait qu’il n’avait pas besoin de travailler, et qu’il pouvait se rendre disponible pour penser à autre chose qu’aux nécessités de l’heure. Quelquefois, c’est justement grâce à de telles pensées qu’il pouvait progresser davantage dans le travail qui suivait. Telle est la bénédiction du Chabbat : nous avons reçu l’ordre de chômer de tout ouvrage, d’ôter par cela de notre cœur toute inquiétude à l’égard de notre subsistance ; grâce à cette disponibilité d’esprit et à cette liberté, nous pouvons nous attacher à l’Eternel et à sa Torah. Ainsi, la bénédiction est dispensée depuis la Source de la vie, pour une bonne subsistance durant les six jours travaillés.

08. Souviens-toi (zakhor) et garde (chamor)

Deux mitsvot essentielles sont constitutives du Chabbat : zakhor (souviens-toi) et chamor (garde). L’une est une mitsva « positive » (obligation de faire, mitsvat ‘assé), l’autre une mitsva « négative » (obligation de ne pas faire, mitsvat lo ta’assé). La mitsva de chamor a pour objet de s’abstenir de tout travail ; en effet, pendant les six jours de l’action, il revient à l’homme de se préoccuper de ses besoins et de la construction du monde, tandis que le jour du Chabbat, nous avons ordre de cesser tout travail. Par cela, un espace libre se crée dans l’esprit, espace qu’il nous est prescrit de remplir du contenu positif de la mitsva zakhor, dont l’objet est de se souvenir de la sainteté du Chabbat et de nous relier aux fondements de la foi (cf. Sifra, Be’houqotaï 1, 3).

Ces deux mitsvot sont liées l’une à l’autre, au point que, à leur racine, elles s’unifient ; ce n’est que lorsqu’elles sont descendues en ce monde qu’elles se sont ramifiées en deux mitsvot distinctes, qui se complètent l’une l’autre. C’est à ce propos que nos maîtres disent : « Zakhor et chamor furent dits en une seule parole, ce qu’aucune bouche humaine ne peut prononcer, ni aucune oreille humaine ne peut entendre » (Chevou’ot 20b). C’est pourquoi, dans les Dix Commandements tels qu’ils apparaissent au livre de l’Exode, section Yitro, il est dit : « Souviens-toi du jour de Chabbat pour le sanctifier » (Ex 20, 7), tandis que, dans la version des Dix Commandements apparaissant dans le Deutéronome, section Vaet’hanan, il est dit : « Garde le jour du Chabbat pour le sanctifier » (Dt 5, 11).

La mitsva de zakhor est un commandement « positif », qui s’enracine dans la mesure de bonté et d’amour. Face à elle, la mitsva de chamor est un commandement « négatif », qui s’enracine dans la mesure de rigueur, qui place l’homme à l’intérieur de limites afin qu’il s’éloigne du mal[5]. Les mitsvot « positives » participent d’un degré spirituel plus élevé car, par leur biais, on se relie davantage à Dieu. Toutefois, de façon corrélative, la sanction de celui qui transgresse un interdit (mitsva « négative ») est plus grave, car celui-ci cause un dommage plus profond, à lui-même et au monde (Nah’manide sur Ex 20, 7).

La mitsva de zakhor est davantage liée à la création du monde et au premier Chabbat qui la suivit (appelé Chabbat Béréchit, le Chabbat du commencement), comme il est dit : « Souviens-toi du jour de Chabbat pour le sanctifier… car en six jours, l’Eternel fit les cieux et la terre, la mer et tous ce qu’ils renferment, et Il se reposa le septième jour ; c’est pourquoi l’Eternel bénit le jour du Chabbat et le sanctifia » (Ex 20, 7-10). Tandis que la mitsva de chamor se rapporte davantage à la sortie d’Egypte, comme il est dit : « Garde le jour de Chabbat pour le sanctifier… car tu fus esclave en terre d’Egypte, et l’Eternel ton Dieu te fit sortir de là, d’une main forte et d’un bras étendu ; c’est pourquoi l’Eternel ton Dieu t’a ordonné d’observer le jour du Chabbat » (Dt 5, 14). Le principe spirituel suprême était déjà posé dès le commencement, depuis la Création du monde, mais ce n’est qu’après que le peuple d’Israël fut passé par le creuset de fer de la servitude égyptienne que celui-ci put comprendre à quel point l’asservissement à la matière est chose redoutable, et à quel point il est nécessaire de cesser tout travail pour intégrer l’idée du spirituel.

Il est fait allusion à ces deux commandements, zakhor et chamor, dans le mot même de Chabbat. La signification simple du mot – abstention de tout travail – correspond à l’injonction chamor, « garde ». Le thème zakhor se rapporte, quant à lui, à la signification plus intérieure du mot Chabbat : retour (téchouva), puisque, le jour de Chabbat, nous retournons aux fondements de la foi.


[5]. Mesure de bonté (midat ha’hessed), mesure de rigueur (midat hadin) : ces deux notions qualifient la manifestation du divin dans le monde.

09. Zakhor – les fondements de la foi

Par la mitsva « Souviens-toi du jour du Chabbat pour le sanctifier » (Ex 20, 7), nous avons reçu ordre de nous souvenir des fondements de la foi (émouna). Aussi le commandement du Chabbat est-il le quatrième des Dix Commandements. En premier lieu, il nous est prescrit de croire en l’Eternel et de le connaître, comme il est dit : « Je suis l’Eternel ton Dieu, qui t’ai fait sortir de la terre d’Egypte, de la maison de servitude » (Ex 20, 2). Deuxièmement, il nous est ordonné de ne pas faire le culte d’une idole, comme il est dit : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. Tu ne te feras pas de statue, ni aucune image… Tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne les serviras point… » En troisième lieu, nous avons ordre d’honorer le nom de l’Eternel et de ne pas jurer mensongèrement en son nom. Et dans le quatrième commandement, il nous est prescrit d’observer le jour du Chabbat, jour qui exprime en actes les principes de la foi (Na’hmanide sur Ex 20, 7). Les maîtres du Zohar disent que tous les principes de la foi et tous ses secrets sont liés au Chabbat (II 92a ; III 94b, 288b).

Il y a deux principes dont nous nous souvenons le Chabbat. Le premier est la Création du monde : le Chabbat témoigne de ce que Dieu créa le monde en six jours et se reposa le septième jour, et que, depuis lors, Il continue de donner vie au monde et de le conserver. Le second principe est que l’Eternel a fait sortir son peuple d’Egypte ; il devint alors manifeste qu’en plus d’avoir créé le monde et de le maintenir, le Saint béni soit-Il exerce sur lui sa providence et le dirige, punit les méchants, récompense les justes, et qu’Il choisit Israël pour être son peuple, car c’est par le biais d’Israël que se révéla la Providence divine dans le monde.

Nos sages enseignent, dans la Mékhilta (midrach halakhique sur l’Exode), que par le commandement « Souviens-toi du jour de Chabbat pour le sanctifier », il nous est ordonné de nous souvenir du jour de Chabbat chaque jour de la semaine, de façon à nous préparer au Chabbat, en en apprêtant tout le nécessaire. C’est ainsi que, lorsque les lévites récitaient au Temple le psaume propre à chaque jour, ils disaient d’abord : « Aujourd’hui, premier jour à compter du Chabbat », « deuxième jour à compter du Chabbat », et ainsi de suite chaque jour. En d’autres termes, les jours de la semaine ne sont pas considérés comme jours en eux-mêmes, mais ils puisent leur signification et leur valeur dans le jour de Chabbat. Et certes, c’est un fait que, dans la langue hébraïque, qui est la langue sainte, on compte tous les jours de la semaine selon leur position à l’égard du Chabbat : premier jour, deuxième jour etc., ce qui n’est pas le cas en anglais, en français ou dans d’autres langues, où chaque jour possède son nom particulier (choisi en général d’après le nom d’idoles antiques), sans aucune relation au Chabbat (Na’hmanide sur Ex 20, 7).

La mitsva de nous souvenir du Chabbat, nous l’accomplissons, par excellence, par le biais du Qidouch, dans lequel nous rappelons, de façon condensée, le propos du Chabbat. Nos sages ont décrété que le Qidouch serait récité sur une coupe de vin, juste avant le repas, afin que le souvenir du Chabbat se fasse dans la joie et la délectation, comme il est dit : « Tu appelleras le Chabbat délice » (Is 58, 13 ; cf. ci-après chap. 6 § 3 ; 6 § 10).

Bien que, par le Qidouch, nous accomplissions la partie essentielle de la mitsva de zakhor, cette mitsva consiste à ce que toute la durée du Chabbat soit sanctifiée, comme il est écrit : « Souviens-toi du jour de Chabbat pour le sanctifier », ce qui signifie que l’entièreté du Chabbat soit destinée aux choses consacrées : étudier la Torah et écouter les paroles des sages (Na’hmanide sur Ex 20, 7 ; ci-après 5 § 1-5).

10. Chamor – s’abstenir des travaux du Tabernacle

Les six jours ouvrables, il nous incombe de pourvoir à nos besoins et aux affaires de la société. La majeure partie des talents de l’homme et de son énergie sont tournés vers les travaux de son champ, l’agencement de sa maison, la préparation de sa nourriture et de ses vêtements, ou tout autre ouvrage créatif. Cependant, quelque amour que l’on puisse éprouver pour son travail, celui-ci comporte une part d’asservissement. Les besoins de la vie courante enserrent l’homme dans les chaînes de ce monde-ci, et lui font oublier la foi et l’âme. La cessation de tout labeur le jour de Chabbat nous permet de nous élever au-dessus des tracas du temps et des nécessités du lieu, vers un monde de liberté et de repos, un monde où l’âme peut parvenir à l’expression de soi-même. C’est à ce propos que nos sages enseignent que le Chabbat est un avant-goût du monde à venir (cf. Berakhot 57b).

Afin d’accéder réellement à la grandeur du Chabbat, le Juif doit, ce jour-là, regarder le bien qui est dans le monde, comme il est écrit : « Cantique, chant pour le jour de Chabbat. Il est bon d’être reconnaissant envers l’Eternel, de chanter à ton nom, Être suprême ; d’annoncer, le matin, ta bonté, et ta fidélité pendant les nuits » (Ps 92, 1-3). Le Chabbat, il faut méditer sur la providence divine, qui dirige tout pour le bien, et accepter la réalité telle qu’elle est, avec amour, sans pression ni volonté de la modifier. Même s’il nous manque quelque chose, que l’on n’a pas eu le temps de préparer la veille de Chabbat, ou qu’il soit arrivé quelque accident qui cause du tourment, il y a lieu d’accepter cela d’un esprit serein et de se délecter en Dieu. De cette façon, la bénédiction et la sainteté se répandront sur tous les actes de l’homme pendant la semaine.

On pourrait croire que seuls les travaux profanes sont interdits pendant Chabbat ; mais la Torah a également interdit les travaux destinés à la construction du Sanctuaire. Mieux : c’est de l’ouvrage du Tabernacle que nous apprenons quels sont les trente-neuf travaux interdits le Chabbat, car tous les travaux que nos ancêtres exécutaient lors de la construction du Tabernacle sont précisément ceux qu’il nous est interdit d’accomplir pendant Chabbat ; comme il est écrit, immédiatement après la mention de l’ouvrage du Tabernacle : « Cependant, mes Chabbats vous garderez » (Ex 31, 13), ce qui nous apprend que, quelque grande que soit la mitsva de construire le Tabernacle, de cela même il faut s’abstenir pendant Chabbat. En effet, l’œuvre du Tabernacle elle-même doit être reliée à sa profonde racine divine ; faute de quoi, en raison des nombreux soucis attachés à la construction du Tabernacle, on risquerait d’oublier le but ultime de celui-ci. Le Tabernacle demeurerait alors comme un corps sans âme, et ne pourrait remplir sa vocation : révéler la parole de l’Eternel dans le monde. Quelquefois, ce sont précisément ceux qui se livrent à des travaux liés au Sanctuaire qui doivent prêter le plus d’attention à cela, car ils ont une telle conscience de la valeur de ce qui est saint qu’ils risquent d’investir tout leur être pour en construire les structures extérieures, au point d’en oublier l’essence intérieure.

Malgré la grande différence existant entre la sainteté du Sanctuaire et le reste du monde, le monde entier devrait en réalité être un Sanctuaire, c’est-à-dire un lieu sur lequel repose la Présence divine. Dès lors, le moindre des travaux qu’exécute l’homme en ce monde doit être relié à l’œuvre du Sanctuaire. Simplement, dans le Sanctuaire, les concepts divins se révèlent de façon manifeste et concentrée, tandis que, dans le reste du monde, leur manifestation s’opère de façon voilée et diverse. Aussi doit-on orienter ses actes[6], faire en sorte qu’ils soient accomplis au nom du Ciel (léchem Chamayim), aussi bien dans les champs qu’à l’usine, dans la recherche scientifique comme dans le commerce : tout doit être accompli dans le dessein de faire du bien au monde et de le réparer, jusqu’à ce qu’il parvienne à son but : être tout entier un Sanctuaire pour la Présence divine. Même l’argent que l’homme dépense doit être destiné à vivre de façon juste devant l’Eternel, à aider à la fondation d’une famille, qui soit un Sanctuaire, lieu de résidence des bons traits de caractère et des idéaux divins. Tout cela, il est possible de le réaliser grâce à la sainteté du Chabbat, durant lequel on n’accomplit aucun travail, et duquel on puise la valeur intérieure de toutes les œuvres.

Il faut encore savoir que le but de l’homme n’est pas de travailler dur. Si la faute du premier homme n’avait pas eu lieu, nous vivrions encore au jardin d’Eden, et tout notre travail s’y ferait dans la joie et la tranquillité, sans inquiétude ni peine. Après la faute, il nous faut gagner notre vie à la sueur de notre front pour pouvoir subsister (Qidouchin 82a). Cette peine-là sert, dans une grande mesure, à la réparation de la faute, mais elle risque aussi d’ancrer notre existence dans le monde de la matière, loin des idéaux de la foi, de la liberté et de la joie. C’est pourquoi le Chabbat est si important, avant-goût du monde futur, durant lequel nous nous attachons au plus haut idéal. Par l’effet de cet attachement, le Chabbat donne un sens profond aux six jours de la semaine : ceux-ci ne visent pas seulement à satisfaire les besoins de la subsistance immédiate, mais encore à réparer le monde et à l’élever vers sa Délivrance, jusqu’à ce qu’il revienne à sa condition de jardin d’Eden et de résidence de la Présence divine[7].


[6]. Lekhaven : littéralement orienter (verbe de même racine que le mot kavana). Investir ses actes d’une intention.

[7]. Bien qu’il soit interdit, le Chabbat, d’exécuter les travaux nécessaires à la construction du Tabernacle et du Sanctuaire, il est permis d’apporter des sacrifices durant ce jour ; de même, il est permis, ce jour-là, de pratiquer la circoncision (Chabbat 133a). Cela s’explique par le fait que ces mitsvot sont l’expression du lien profond et particulier qui attache Israël à Dieu, si bien qu’elles conviennent au propos du Chabbat et n’en sont pas une profanation. En revanche, la construction du Tabernacle consiste à attirer la lumière intérieure vers l’extérieur, ce qui est interdit pendant Chabbat, car le Chabbat est tout intérieur.

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