Chapitre 03- Bénédiction Hamotsi

01. La bénédiction du pain

Le pain est fait à partir d’une des cinq espèces céréalières[1] ; aussi, de prime abord, sa bénédiction aurait dû être : Boré peri ha-adama (« qui crées le fruit de la terre »), comme pour toutes les espèces poussant sur le sol. Mais en raison de sa grande importance – puisque le pain est l’aliment essentiel de l’homme –, les sages lui ont forgé une bénédiction particulière : Baroukh Ata Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, hamotsi lé‘hem min haarets (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui fais sortir le pain de la terre »).

Le pain est un aliment particulier : tous les animaux du monde mangent des aliments naturels, tels que des herbes, des feuilles, des racines, des céréales, des légumes, des fruits, et même de la viande pour certains d’entre eux ; tandis que l’homme mange du pain, aliment dont la production requiert un long processus. Nombreux sont ceux qui considèrent le pain comme un aliment naturel ; ils ne prêtent pas attention au fait que sa préparation nécessite de très nombreux travaux. Il faut labourer la terre, l’ensemencer de blé, moissonner les épis, séparer les grains de blé des épis et du rebut, par le battage, le vannage et le tri. Puis on doit moudre les grains pour en faire de la farine, pétrir celle-ci avec de l’eau, cuire la pâte. Il faut encore savoir que la cuisson au four (afia) est un travail plus complexe et plus sophistiqué que la cuisson à l’eau (bichoul) ; dès lors, elle reflète davantage la possibilité particulière à l’homme de préparer sa nourriture (cf. ci-après, chap. 6 § 10, quant au statut du plat cuit à l’eau, qui est inférieur à celui de la pâtisserie cuite au four).

Ainsi du pain, ainsi de l’homme : tous les animaux du monde apprennent en peu de temps, et de manière naturelle, comment aller et venir, comment se procurer leur nourriture et comment se reproduire ; tandis que l’homme a besoin de nombreuses années pour apprendre à se sustenter, à se procurer des vêtements, un abri contre le froid et la chaleur, et pour fonder une famille. Il doit tout apprendre ; mais après avoir appris et observé, il est capable de mettre à son service les forces prodigieuses que recèle la nature, de bâtir des maisons de pierre et de terre, de les chauffer au bois ou au fuel, d’ensemencer des champs, de planter des arbres, de produire de la nourriture en abondance et de créer différents types de vêtement ; de paver des routes, de créer des automobiles, des navires et des avions, afin de transporter des personnes et des marchandises.

Les animaux n’ont presque pas besoin d’apprendre comment se lier à leurs congénères ; tandis que l’homme a besoin de nombreuses années d’apprentissage pour apprendre à parler, à comprendre les expressions du visage, les différents sentiments ; mais après avoir appris cela, ses relations avec les membres de sa famille et ses amis seront pleines de sens, d’une richesse infinie. Les animaux n’ont point de questions morales sur leur vie et sur la nature qui les environne : ils s’y intègrent. L’homme, lui, hésite, interroge et s’efforce de résoudre ses questionnements, année après année, de génération en génération. Par cela, il peut faire siens des concepts abstraits, tels le bien et le mal, la vérité et le mensonge, la foi et la destinée.

On peut dire que tous les animaux du monde, qui n’ont point de libre arbitre, et ne peuvent créer de choses nouvelles, mangent des aliments simples, tels qu’ils se présentent dans la nature ; tandis que pour l’homme, doté de la connaissance (da‘at) et du libre arbitre, et sur qui pèse la responsabilité d’amender le monde, la nourriture, elle aussi, est créée au cours d’un long processus, qui requiert un savoir conscient. Aussi est-ce précisément le pain qui restaure l’homme, comme il est dit : « Et le pain (lé‘hem) restaurera le cœur de l’homme » (Ps 104, 15).

De prime abord, après s’être donné une telle peine à préparer son pain, l’homme pourrait s’enorgueillir et penser qu’il est seul à avoir « fait sortir » le pain de la terre. Pour qu’il ne commette pas cette erreur, les sages ont institué la bénédiction : « Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui fais sortir le pain de la terre. » Car en vérité, toutes les vertus particulières qui sont présentes dans les cinq espèces de céréale et dans la terre, de même que notre discernement et notre capacité à faire du pain, tout vient de Dieu, béni soit-Il ; aussi est-ce véritablement Lui qui fait sortir le pain de la terre. Et lorsque l’homme oublie Celui qui, par sa parole, créa le monde, il se laisse attirer par ses tendances inférieures, ses mauvaises appétences. Alors, tous ses grands talents lui deviennent nuisibles, et de toutes ses grandes œuvres, il se sert pour causer le mal, la destruction et la ruine. Au lieu d’ajouter à la vie et à la bénédiction, il cause mort et corruption. Ce n’est que s’il se souvient de l’Éternel son Dieu, et de la destinée prodigieuse qui lui est offerte, qu’il pourra orienter ses talents dans le sens du bien, ajouter à la vitalité universelle, et s’associer à Dieu dans la réparation (tiqoun) du monde et sa construction.

C’est pourquoi la bénédiction sur le pain est si importante : c’est qu’elle relie l’aliment – dans lequel s’exprime la force créative de l’homme – à sa source divine. Par la vertu de la bénédiction, la consommation de pain nous donne la force de comprendre et de concevoir, d’observer et d’accomplir toutes les paroles de la Torah.


[1]. Blé, orge, avoine, seigle, épeautre. C’est lorsque le pain est fait à partir d’une ou de plusieurs de ces céréales qu’il a, halakhiquement, le statut de pain.

02. Bénédiction du pain : perfectionnements apportés à sa récitation

Quand on s’apprête à réciter une bénédiction sur un aliment, il est juste de prendre celui-ci dans la main droite ; grâce à cela, la bénédiction sera dite de manière concentrée et honorable (comme nous le verrons au chap. 9 § 4). S’agissant du pain, l’usage est différent : en raison de sa grande importance, il est bon de le prendre, au moment de la bénédiction, en ses deux mains et ses dix doigts, afin de faire allusion aux dix mitsvot nécessaires à sa confection (Choul‘han ‘Aroukh 167, 4, Michna Beroura 24).

Comme on le sait, plus la chose dont on s’occupe est importante et vitale, plus on peut s’élever par elle ou, à Dieu ne plaise, chuter. Afin que nous nous élevions et ne chutions pas, la Torah nous a donné les mitsvot pour nous guider. Et plus une chose est importante, plus nombreuses sont les mitsvot qui se rapportent à elles. Aussi, de nombreuses mitsvot accompagnent la vie matrimoniale, ou le service du Temple. Il en va de même de la nourriture, qui fait subsister l’homme, en particulier du pain, dont la confection est encadrée par de nombreuses mitsvot. a) Au temps du labour, il nous est prescrit de ne pas atteler ensemble un taureau et un âne. b) Pendant les semailles, il nous est ordonné de ne pas semer d’espèces croisées (kilaïm). c) Durant la moisson, nous avons ordre de laisser aux pauvres la glane (léqet), les gerbes oubliées (chikhe‘ha) et le coin du champ (péa). d) Quand on bat le blé à l’aide d’une bête, il nous est ordonné de ne pas la faire souffrir en la muselant de manière telle qu’elle ne puisse manger. e) Il nous est prescrit d’apporter au Temple les premiers fruits de la récolte nouvelle, comme prémices (bikourim), et de les remettre aux prêtres (cohanim). f) Après la moisson de blé, nous devons prélever la terouma, part revenant aux prêtres, ainsi que la terouma prise sur la dîme (teroumat ma‘asser). g) Prélever la première dîme (ma‘asser richon) pour les lévites (léviim). h) Prélever la seconde dîme (ma‘asser chéni), qu’il faut consommer dans la sainteté à Jérusalem (les première, deuxième, quatrième et cinquième années du cycle de la chemita). i) Prélever la dîme destinée aux pauvres (ma‘asser ‘ani) (les troisième et sixième années). j) Quand on pétrit la pâte, nous avons l’obligation de prélever la ‘hala, part de pâte destinée au prêtre.

Si l’on a l’intention de manger de deux sortes de pain, il est juste de prononcer la bénédiction sur le pain le plus important. La règle est la même pour toutes les bénédictions de jouissance (birkot ha-néhénin) : si l’on a, par exemple, deux pommes, il est préférable de dire la berakha sur la meilleure des deux ; ainsi, la bénédiction exprimera notre louange de la meilleure façon. A fortiori faudra-t-il agir ainsi pour le pain. Aussi, des règles nombreuses et détaillées ont-elles été enseignées, concernant l’ordre d’importance et de priorité entre différentes catégories de pain ; et c’est du cas du pain que nous déduisons les règles de préséance relatives aux autres aliments (cf. ci-après, chap. 9 § 9).

L’ordre d’importance est comme suit : un pain de blé a priorité sur un pain d’orge, parce que le blé est cité avant l’orge dans le verset relatif aux sept espèces végétales caractérisant la terre d’Israël[2] ; de même, son goût est prisé davantage.

Si l’on veut manger d’un petit pain entier, et d’un grand pain qui a commencé d’être tranché, il est préférable de dire la bénédiction sur le petit pain ; car l’entièreté du pain importe davantage que sa taille.

Autrefois, dans le cas où l’on voulait manger à la fois d’un pain complet et d’un pain « tamisé » (blanc), la directive était de prononcer la bénédiction sur le pain blanc, qui était considéré comme meilleur. Mais de nos jours, nombreux sont ceux qui tiennent le pain complet pour supérieur[3]. Par conséquent, si l’on apprécie davantage le pain complet, c’est sur lui que l’on dira la berakha ; et si l’on n’a de préférence pour aucun des deux, c’est sur le pain blanc qu’on la prononcera.

Quand on est en présence de deux pains d’égale valeur, et que l’un est plus grand que l’autre, il est préférable de dire la bénédiction sur le plus grand, car il a plus d’importance (Choul‘han ‘Aroukh 168, 1-4, Michna Beroura 15 ; Choul‘han ‘Aroukh 211, 1-2, Michna Beroura 33)[4].


[2]. Dt 8, 8.

[3]. Le pain appelé complet, de nos jours, est propre et tamisé. Il est bien plus fin que le « pain noir » de jadis, et semble généralement plus diététique que le pain blanc.

 

[4]. Voici la règle, telle que l’enseigne le Michna Beroura 168, 15 : 1) il faut donner la priorité à l’une des espèces apparaissant parmi les sept que cite le verset biblique. Parmi celles-là même, on donne priorité à celle qui apparaît plus tôt dans le verset ; aussi le blé a-t-il priorité sur l’orge, et l’orge sur les autres céréales. 2) Le pain entier a priorité sur le pain coupé. 3) Le pain « propre et tamisé » a priorité sur celui qui n’est pas tamisé. 4) Le grand a priorité sur le petit. Quand il y a concurrence entre les principes ici énumérés, c’est le principe précédent qui est préféré au suivant.

 

Un autre principe, subjectif, s’ajoute à ceux-là : le pain que l’on préfère a priorité sur les autres. Quand il y a contradiction entre la préférence que l’on éprouve et l’importance objective, telle qu’elle ressort de la règle ci-dessus exposée, il faut distinguer : si la plus grande importance de tel pain vient de ce qu’il est fait d’une des espèces citées au verset Dt 8, 8, ou de ce qu’il est entier, la majorité des décisionnaires estiment que ce pain, de blé ou d’orge, ou entier, a priorité sur celui que l’on aime davantage, comme l’expliquent le Choul‘han ‘Aroukh 211, 1-2 et le Michna Beroura 211, 4. Mais selon Maïmonide, c’est le pain que l’on préfère qui a priorité en tout état de cause. Quand il y a contradiction entre le pain préféré et celui qui aurait priorité en vertu des principes 3) et 4), il semble que le pain préféré l’emporte. Cf. ci-après, chap. 9 § 8-10, quant à l’ordre de priorité entre autres aliments.

 

03. Rompre le pain ; ne pas s’interrompre entre bénédiction et consommation

Puisque le pain entier a plus d’importance, il convient de réciter sur lui la bénédiction, tant qu’il est entier. Cependant, d’un autre côté, il est juste d’enchaîner la bénédiction Hamotsi à la consommation ; or si l’on disait la bénédiction sur un pain entier, on serait contraint d’attendre, après l’avoir dite, d’avoir tranché le pain pour pouvoir en manger. Par conséquent, nos sages prescrivent, avant de dire la bénédiction, de commencer à couper le pain, de manière telle que la tranche reste encore attachée à la majorité du pain, et que, si l’on tenait le pain par le petit côté, on pourrait encore soulever l’ensemble. En ce cas, le pain est encore considéré comme entier, et cependant, tout de suite après avoir récité la bénédiction, on pourra terminer de le trancher puis le manger.

Tout cela vaut dans le cas d’un pain qui requiert un certain temps pour être coupé ; mais si l’on se propose de manger d’un petit pain ou d’une pita, qui se tranchent aisément et rapidement, on ne commencera pas à trancher avant la bénédiction, mais seulement après (Choul‘han ‘Aroukh 167, 1, Béour Halakha, passage commençant par Vé-tsarikh).

Le Chabbat, on ne commencera pas à trancher le pain avant d’avoir dit la bénédiction, car c’est une mitsva que de réciter celle-ci, le Chabbat, précisément sur deux pains entiers ; or, si l’on commençait à couper, le pain ne serait plus parfaitement entier (cf. Rema 167, 1 ; de nombreux auteurs écrivent qu’il faut marquer l’endroit où l’on tranchera : Baït ‘Hadach, Maharchal, Michna Beroura 274, 5).

On tranchera le pain à un endroit où il est bien cuit, afin que la louange qu’exprime la bénédiction s’applique au meilleur endroit du pain. De nos jours, les pains sont cuits de manière égale ; on peut donc trancher en tout endroit du pain (Choul‘han ‘Aroukh 167, 1)[5].

Tout de suite après la bénédiction, on mangera de ce pain. Si, enfreignant la règle, on a parlé avant de commencer à manger, ne serait-ce que pour dire un mot, on a perdu le bénéfice de la bénédiction, puisque l’on s’est interrompu par une parole. Il faut donc répéter la bénédiction afin de pouvoir manger. Si la transgression a seulement consisté à parler après avoir introduit le pain dans sa bouche, on ne répétera pas la bénédiction Hamotsi (cf. ci-après, chap. 9 § 3).

Si l’on a parlé, entre la bénédiction et la consommation de la première bouchée de pain, d’un sujet lié à la nourriture – par exemple, si l’on a demandé du sel, ou un couteau, ou si l’on a demandé qu’il soit donné du pain à un invité –, on n’aura certes pas procédé conformément à la règle ; mais puisque cette parole portait sur un sujet lié à la consommation, elle ne fait pas écran entre la bénédiction et celle-ci. On ne devra donc pas répéter la berakha (Choul‘han ‘Aroukh, Ora‘h ‘Haïm 167, 6).

Il est bon de manger, tout de suite après la berakha, la quantité d’un kazaït de pain, sans s’interrompre, afin de donner de l’importance à la bénédiction Hamotsi. Toutefois, quand c’est nécessaire, il est permis de parler tout de suite après avoir avalé une petite bouchée de pain[6].


[5]. Certains tiennent compte des différentes opinions exprimées quant à ce qu’est la « meilleure partie du pain ». Pour apporter un embellissement à leur pratique, ils coupent de façon que la tranche contienne un peu du haut du pain, et un peu du bas (cf. Rema et Michna Beroura 167, 3). Il faut ajouter ceci : bien que, dans la boulangerie industrielle, toutes les parties du pain soient égales, il est bon de goûter, en premier lieu, un peu de la croûte dure qui recouvre le pain, car la croûte (pour qui peut la manger) est considérée comme plus savoureuse que la mie. 

[6]. Il est bon de manger son kazaït sans s’interrompre, comme le rapporte le Michna Beroura 167, 15. Cette règle est particulière à la bénédiction Hamotsi, et s’explique tant par l’honneur dû à cette bénédiction que, selon certains décisionnaires (cf. ci-dessus, chap. 2 § 6), par les règles gouvernant la bénédiction ‘Al nétilat yadaïm. Elle s’explique encore par la nécessité de fixer son repas (liqboa’ sé‘ouda) sur le pain et de s’acquitter par-là de toute bénédiction sur les autres aliments (Dagoul Mirevava ; cf. ci-après, § 6).

 

04. Dans quel cas il est recommandé qu’un des convives acquitte les autres

Quand deux personnes mangent ensemble du pain, puisqu’elles se sont fixé ce repas en commun, il est bon que l’une d’elles dise à haute voix la bénédiction Hamotsi, acquittant par-là son prochain ; car une bénédiction dite pour deux personnes est plus digne d’honneur encore. Puisque l’auditeur s’acquitte par le biais de la bénédiction qu’il entend de son compagnon, il lui est interdit de s’interrompre par des paroles avant de manger lui-même[7]. Mais si chacun mange pour son propre compte, et que l’on ne s’attende pas l’un l’autre, chacun devra dire la bénédiction pour soi-même (Choul‘han ‘Aroukh 167, 11 ; cf. ci-après, chap. 5 § 2).

D’après cela, on comprend pourquoi, le Chabbat, lorsque toute la famille mange ensemble, on attend que tout le monde ait terminé de se laver les mains, puis le chef de famille récite la bénédiction Hamotsi à haute voix, tandis que les convives répondent amen à sa suite, et s’acquittent ainsi de la bénédiction. En effet, puisque l’on a organisé un repas collectif, l’accomplissement le plus parfait de la mitsva est que l’un des convives récite Hamotsi pour tous. Et chacun des convives doit avoir soin de ne pas parler avant de manger lui-même.

Lors d’un repas rassemblant de nombreux participants, quoique tout le monde se soit réuni pour manger ensemble, il est préférable que, à chaque table, un des convives prononce la bénédiction pour ceux de ses compagnons de table qui se sont lavé les mains avec lui. En effet, si l’on devait attendre tous les participants, une trop longue interruption s’ensuivrait entre l’ablution et la bénédiction[8].


[7]. Si l’on a parlé avant de manger, mais après que celui qui a dit la bénédiction a lui-même commencé de manger, on devra réciter soi-même la bénédiction. Certains auteurs, il est vrai, pensent qu’il n’y a pas lieu de la dire en ce cas (Rema 167, 6, Ben Ich ‘Haï, Emor 16) ; mais selon la majorité des décisionnaires, il faut la dire (parmi eux, Tossephot, Roch, Beit Yossef, Maguen Avraham, Birké Yossef, Michna Beroura 167, 43, Kaf Ha‘haïm 58) ; et tel est l’usage de beaucoup. 

[8]. Il est difficile de définir quantitativement ce qu’est un repas rassemblant de nombreux participants, tout dépendant des circonstances. Il y a un avantage à ce qu’un des commensaux dise la bénédiction pour tous, mais il y a aussi un avantage à ne pas attendre longtemps entre l’ablution des mains et la bénédiction, d’une part, et la consommation, d’autre part (cf. Michna Beroura 165, 5). Quand on mange ensemble des fruits ou de semblables aliments : le Choul‘han ‘Aroukh estime qu’il est bon que l’un dise la bénédiction pour tous, tandis que, selon le Rema, il est préférable que chacun récite la bénédiction pour soi-même, comme nous le verrons ci-après, chap. 12 § 7. Cf. Michna Beroura 213, 11-12.

05. S’il faut tremper le pain dans le sel

Jadis, on avait l’usage de cuire des pains sans sel, et c’est au moment du repas que l’on assaisonnait le pain de sel, de salade cuite, ou de quelque autre mets. Par conséquent, nos sages ont enseigné que, après la bénédiction Hamotsi, il convient de manger le pain de la manière la plus savoureuse (méchouba‘h), ce par quoi l’on intensifie la louange qu’exprime la bénédiction ; aussi a-t-on pris l’usage de relever de sel, ou de quelque autre aliment, le pain consommé à la suite de la bénédiction. Mais ceux qui préféraient manger le pain sec, tel qu’il se présentait, sans sel ni autre complément, n’avaient nul besoin de tremper leur pain dans le sel.

De nos jours, les pains sont cuits avec du sel et des épices, si bien que notre pain est considéré comme savoureux ; si l’on s’en tient à la stricte obligation, on peut donc prononcer la bénédiction sur lui, tel quel, sans le relever d’un peu de sel ou de salade cuite (Choul‘han ‘Aroukh 167, 5). Malgré cela, nombreux sont ceux qui ont coutume d’ajouter à leur pratique un supplément de perfection, en trempant le pain dans le sel ou dans de la salade cuite, afin que la consommation qui suit immédiatement la bénédiction soit aussi savoureuse que possible.

Il existe un autre embellissement de la mitsva (hidour), consistant à placer du sel sur la table pour le repas – comme cela était prescrit au Temple afin d’ajouter du sel aux sacrifices, ainsi qu’il est dit : « Sur chacun de tes sacrifices, tu apporteras du sel. » (Lv 2, 13) Par cela, on fera allusion au fait que la table ressemble à l’autel, et la nourriture à un sacrifice, car elle donne force à l’homme pour servir l’Éternel (Rema 167, 5).

Certains fondent sur la Cabale leur coutume de tremper le pain dans le sel (Maguen Avraham 167, 15, Michna Beroura 33). La raison à cela est que le pain fait allusion à l’attribut de bienfaisance (‘hessed), par laquelle l’homme est nourri et subsiste, tandis que le sel, corsé, fait allusion à la mesure de stricte justice, qui, lorsque le pouvoir lui est donné, a pour effet la destruction du monde. Or lorsqu’on trempe le pain dans le sel, on adoucit le sel en le rendant accessoire au pain, car alors il s’associe à la bienfaisance nourricière que le pain représente ; alors, au lieu de nuire, il est utile. C’est principalement le Chabbat et les jours de Yom tov que l’on a coutume de marquer cet embellissement.

06. Sur quels aliments et boissons on doit dire une bénédiction pendant le repas

Le pain est le principal aliment de l’homme. Nous voyons ainsi que Jacob notre père, en sa fuite devant Esaü, pria pour le pain, comme il est dit : « Jacob fit un vœu, disant : “Si Dieu est avec moi, qu’Il me garde en cette route où je marche, et qu’Il me donne du pain à manger et des vêtements à porter…” » (Gn 28, 20) De même, nous apprenons qu’au temps de la famine d’Égypte, lorsque les Égyptiens se tournèrent vers Joseph pour lui dire : « Procure-nous du pain ; pourquoi mourrions-nous face à toi ? » (ibid. 47, 15), ils étaient prêts à vendre tout ce qu’ils avaient contre du pain. Dans le même sens, lorsque Joseph sustenta la maison de son père, tout ce qu’il leur donnait était appelé « pain », comme il est dit : « Joseph nourrit de pain son père, ses frères et toute la maison de son père, selon le nombre des enfants. » (ibid. verset 12) Dans le livre de Daniel (5, 1), on dit aussi du roi Balthasar, lorsqu’il offrit un grand festin : « Il fit profusion de pain. »

Nous voyons donc que l’alimentation de l’homme, prise généralement, s’appelle lé‘hem (pain). C’est pourquoi la bénédiction Hamotsi inclut tous les aliments qui sont consommés pendant le repas, tels que la viande, le poisson, les pommes de terre, le riz, les lentilles, les fromages, les salades de légumes, les salades cuites, etc. Et même si, au cours du repas inauguré par le pain, on les mange seuls, sans les accompagner de pain, la bénédiction Hamotsi couvre tous ces aliments. En effet, cette bénédiction ne vise pas seulement le pain et ce qui l’accompagne véritablement[9], mais encore tout aliment destiné à rassasier. Car le propos essentiel du pain est précisément de rassasier ; aussi, tout ce qui est mangé pour procurer la satiété est considéré comme accessoire au pain, et est couvert par sa bénédiction. Il faut toutefois insister sur ce fait : pour que la bénédiction du pain inclue les autres aliments, même lorsqu’ils sont mangés seuls, il faut au moins avoir mangé la mesure d’un kazaït de pain, avant de consommer seuls les autres mets.

En revanche, les mets pris en tant que dessert (qinoua‘h), c’est-à-dire ces mets que l’on a l’habitude de consommer pour leur bon goût, et non pour se rassasier, comme les dattes, le raisin, la pastèque etc., ne sont pas couverts par la bénédiction Hamotsi. En effet, cette bénédiction s’applique seulement aux mets destinés à rassasier, et qui constituent la partie principale du repas, tandis que les desserts que l’on prend pour le supplément de goût qu’ils apportent, et que l’on a l’habitude de manger à la fin des repas, ou entre ceux-ci, forment un ajout au repas. Sur eux, il faut donc prononcer une bénédiction spécifique.

Aussi, celui qui mange des fruits de l’arbre au cours du repas doit-il réciter la bénédiction Boré peri ha’ets (« Béni sois-Tu… qui crées le fruit de l’arbre ») ; de même, si l’on mange de la pastèque, on dira la bénédiction Boré peri ha-adama (« … qui crées le fruit de la terre ») ; et si l’on mange de la glace, ou du pudding[10], on dira Chéhakol nihya bidvaro (« … par la parole de qui tout advint »). Tout cela vaut pour la bénédiction introductive. Mais s’agissant de la bénédiction conclusive, il n’est pas nécessaire d’en prononcer une qui soit spécifique à ces desserts, car le Birkat hamazon couvre l’ensemble des aliments qui ont été consommés pendant le repas, que ce soit au titre de la satiété ou au titre de l’agrément additionnel (Choul‘han ‘Aroukh 177, 1)[11].

Les boissons que l’on a l’habitude de consommer pendant le repas – eau, jus de fruits, alcools – sont couvertes par la bénédiction Hamotsi. Mais le vin, en raison de son importance, n’est pas couvert par cette bénédiction (cf. ci-après, chap. 7 § 3).

Le café et le thé, qu’il est d’usage de boire après avoir mangé, sont considérés comme faisant partie du repas, et sont donc couverts par la bénédiction Hamotsi. Mais les boissons alcoolisées que l’on boit comme digestifs à la fin du repas ne sont pas considérées comme incluses dans celui-ci ; on en récite donc la bénédiction[12].


[9]. Sel, houmous, pâtes à tartiner, salade cuite, beurre… 

[10]. Il s’agit de pudding israélien, sans pain ni farine.

 

[11]. Berakhot 41b : « Rav Papa a dit : “La règle est la suivante : les choses qui sont servies au titre du repas et au cours du repas ne requièrent pas de bénédiction, ni introductive, ni conclusive ; et celles qui ne sont pas servies au titre du repas, quoiqu’elles soient servies au cours du repas, requièrent une bénédiction introductive, mais point de bénédiction conclusive.” » Selon Rachi, par « choses servies au titre du repas », le Talmud vise les aliments mangés avec le pain, et c’est bien pourquoi ils sont couverts par la bénédiction du pain. Selon les autres Richonim, tous les aliments destinés à rassasier sont inclus dans la bénédiction Hamotsi (Méïri). Le Ritva explique cela en étendant le principe de ‘iqar (aliment principal) et tafel (aliment accessoire) : tous les aliments contribuant à la satiété deviennent accessoires au pain et sont « entraînés » à sa suite. C’est conformément à leurs paroles que tranche le Choul‘han ‘Aroukh 177, 1, qui ajoute, au paragraphe 4, que, même si l’on n’a pas porté son intention sur ces aliments au moment de réciter la bénédiction Hamotsi, celle-ci les couvre. Cependant, les A‘haronim expriment des doutes quant à la quantité de pain qu’il faut avoir mangé pour que le pain soit considéré comme principal ; cf. Michna Beroura 177, 3. Il est convenu, pour la majorité des A‘haronim, que la consommation d’un kazaït est suffisante à cette fin (Dagoul Mirevava, Echel Avraham de Rabbi Avraham Botchatch 167, 1, Igrot Moché, Ora‘h ‘Haïm IV 41).

 

[12].> Le vin n’est pas inclus dans la bénédiction Hamotsi, comme l’explique le traité Berakhot 41b ; cf. ci-après, chap. 7 § 3. S’agissant des autres boissons, selon le Halakhot Guedolot, le Rid et d’autres autorités, la bénédiction Hamotsi ne couvre pas non plus leur consommation, et il faut, même pour l’eau, réciter la bénédiction Chéhakol. Selon eux, seule la bénédiction du vin inclut les autres boissons. La chose est semblable à ce que nous voyons le Chabbat : la bénédiction sur le vin, récitée pendant le Qidouch, couvre les boissons que l’on apportera ensuite pendant le repas. Face à cela, Rabbénou Tam, Rabbénou Yits‘haq, le Rachba, les disciples de Rabbénou Yona et de nombreux autres auteurs estiment que la boisson est « entraînée » par la consommation de nourriture solide. Aussi, la bénédiction Hamotsi inclut-elle les boissons. Telle est l’opinion de la majorité des décisionnaires, et telle est la coutume. (Certaines personnes ajoutent un supplément de perfection à leur pratique, en adoptant la parade proposée par le Choul‘han ‘Aroukh 174, 7, qui consiste à boire, avant le repas, une quantité inférieure à un revi‘it, de manière à inclure dans sa bénédiction toutes les boissons que l’on sera amené à consommer au cours du repas. Cf. Ben Ich ‘Haï, Nasso 5).

 

Selon le ‘Hayé Adam 43, 11, si l’on boit du café à la fin du repas, on devra dire la bénédiction Chéhakol, car ce café ne fait pas partie du repas. D’autres auteurs estiment qu’il ne faut pas réciter cette bénédiction, car cette boisson est accessoire au repas ; et tel est l’usage (cf. Michna Beroura 174, 39, Birkat Hachem III 10, 261).

 

Qu’en est-il des boissons alcoolisées prises au cours du repas ? Selon le Maharchal et le Levouch, elles requièrent une bénédiction ; selon le Maguen Avraham et le Choul‘han ‘Aroukh Harav, elles n’en requièrent point, puisqu’elles sont destinées à éveiller l’appétit, de sorte qu’il faut les considérer comme partie intégrante du repas. Mais si l’on boit des alcools à la fin du repas, la bénédiction est requise. En cas de doute, on s’abstiendra de la réciter. On peut échapper au doute en disant la bénédiction Haguéfen sur du vin – laquelle acquitte toutes les boissons. Et lorsqu’on récite le Qidouch, la bénédiction du vin inclut toutes les boissons que l’on consommera, jusqu’au Birkat Hamazon. Cf. Michna Beroura 174, 39, Béour Halakha ד »ה והמנהג.

 

07. Fruits consommés pendant le repas : détails pratiques

Tous les fruits et légumes qui sont mangés avec les aliments destinés à la satiété, qu’ils soient crus ou cuits, sont couverts par la bénédiction Hamotsi. Dans cette catégorie, figurent les pruneaux cuits avec la viande, les raisins secs accompagnant le riz, le mets cuit appelé tzimmes, où se mêlent pruneaux et abricots, la salade de carottes et la salade Waldorf que l’on sert avec des plats destinés à rassasier. Mais si l’on sert une salade de carottes sucrée ou une salade Waldorf en fin de repas, comme dessert, on devra réciter sur elles la bénédiction introductive. De même pour une compote – c’est-à-dire des fruits cuits au sucre[13] – que l’on sert à la fin du repas : on récitera la bénédiction introductive.

Lorsqu’on sert du pamplemousse ou du melon au début du repas, il faut réciter sur eux la bénédiction introductive, car ils forment une sorte de « dessert », servi au début du repas afin d’ouvrir celui-ci sur un goût flatteur ; cela ne fait pas vraiment partie du repas. Mais les aliments servis au début du repas dans le but d’éveiller l’appétit, comme les variantes (légumes macérés dans du vinaigre), font partie intégrante du repas, et la bénédiction Hamotsi les couvre.

Si l’on a pour intention de donner à un plat constitué de fruits – par exemple du raisin – la fonction de procurer la satiété, ces fruits restent, tant qu’ils sont consommés avec du pain, annexes à celui-ci, et la bénédiction Hamotsi les inclut. Mais si l’on a l’intention de manger également du raisin seul, non accompagné de pain, un doute apparaît : doit-on en réciter la bénédiction ? Afin de sortir du doute, il est préférable de manger, dès le début du repas, de ce raisin seul ; alors, de l’avis de tous, on récitera la bénédiction Ha‘ets (Michna Beroura 177, 10)[14].


[13]. Les Israéliens nomment compote des fruits cuits, non écrasés. 

[14]. Si l’on a pour intention que les fruits (ou quelque autre aliment) habituellement consommés comme dessert soient le seul aliment qui accompagne le pain afin de conduire à la satiété, on les mangera d’abord avec du pain, et l’on n’en récitera pas la bénédiction. Certes, selon le Roch, dans le cas même où on les mangerait sans pain, on n’en réciterait pas la bénédiction, puisque le propos de leur consommation est de rassasier. Cependant, pour les disciples de Rabbénou Yona, puisqu’il n’est pas habituel de les manger pour se rassasier, ce n’est que si l’on commence à les manger avec du pain que l’intention de les manger pour se rassasier sera manifeste ; ensuite, on pourra continuer de les manger seuls, sans devoir dire de bénédiction. Afin d’être quitte selon tous les décisionnaires, c’est ainsi qu’il convient d’agir (Choul‘han ‘Aroukh 177, 3).

 

08. Gâteaux et autres aliments Mézonot servis pendant le repas

Trois opinions se sont exprimées quant à la consommation d’aliments pétris et cuits au four, dont la bénédiction est Mézonot, et que l’on sert comme dessert au cours du repas. Certains estiment qu’il n’y a pas lieu de réciter sur eux la bénédiction Mézonot, puisqu’ils sont semblables au pain, et qu’ils rassasient même, de sorte qu’ils font partie intégrante du repas, et sont couverts par la bénédiction Hamotsi (Rachba). D’autres en revanche pensent que, puisqu’ils sont consommés en tant que dessert, et non pour rassasier, ils ne font pas partie du repas ; aussi, la bénédiction Hamotsi ne les couvre point, et il faut réciter sur eux la bénédiction Mézonot (Tossephot). D’autres encore estiment que la chose est douteuse, et que, puisqu’il est de principe de s’abstenir en cas de doute portant sur une berakha, celui qui mange de tels aliments au cours du repas s’abstiendra d’en dire la bénédiction (‘Hida).

En pratique, si l’on veut manger des aliments mézonot au cours du repas, on devra décider pour soi-même comment on considère leur consommation : si l’on décide qu’ils font partie du repas, on arrêtera en son esprit que la bénédiction Hamotsi couvre tous les aliments mézonot que l’on mangera au cours de ce repas ; dès lors, on ne récitera pas la bénédiction Mézonot. Si l’on décide que la consommation de ces aliments vaut comme dessert, on conviendra en son esprit que la bénédiction Hamotsi ne couvre pas les aliments mézonot ; dès lors, on récitera sur ces derniers la bénédiction Mézonot. Tant que l’on n’a pas décidé, on s’abstiendra, en raison du doute, de dire cette bénédiction ; et si l’on souhaite apporter à sa pratique un supplément de perfection, on s’abstiendra de manger de ces aliments au cours du repas[15].

Quant aux produits mézonot bouillis, ou frits dans un bain d’huile, et que l’on sert comme dessert (par exemple des Bissli) : puisqu’ils ne ressemblent pas au pain – le pain, en effet, est cuit au four, quand ces produits sont bouillis –, on prononce sur eux, quand on les mange comme dessert, la bénédiction Mézonot. En revanche, pour des beignets servis à la fin du repas comme dessert, quoiqu’ils soient cuits dans l’huile, on ne dit pas la bénédiction Mézonot ; en effet, certains décisionnaires estiment que les beignets sont couverts par la bénédiction Hamotsi, puisque leur pâte ressemble à celle du pain (cf. ci-après, chap. 6, note 9). De plus, les beignets rassasient fortement ; dès lors, leur consommation s’associe au propos général du repas ; or tous les aliments du repas proprement dit sont inclus dans la bénédiction Hamotsi. Simplement, puisqu’il y a doute en la matière, il est préférable, a priori, de les manger en dehors d’un repas fait sur du pain ; on dira alors les bénédictions Mézonot et ‘Al hami‘hia.


[15]. Cf. ci-après, chap. 6 § 2, où il est dit qu’il existe trois compréhensions de ce que l’on appelle pat habaa békhissanim [littéralement : « pain poché »] : a) pâtisserie fourrée ; b) pâtisserie pétrie avec un ingrédient qui lui donne un goût autre que celui du pain ; c) pâtisserie craquante. De l’avis de nombreux auteurs (Tossephot, Mordekhi, Chibolé Haléqet, Maguen Avraham 168, 22, Touré Zahav 10, Maamar Mordekhaï), si l’on mange l’une quelconque de ces catégories de pâtisserie pendant le repas, en tant que dessert, on devra dire la bénédiction Mézonot. Certains décisionnaires contemporains tranchent en ce sens, en pratique (Rav Mordekhaï Elyahou).

 

Face à cela, le Rachba (sur Berakhot 41b) et plusieurs autres Richonim estiment que, en tout état de cause, on s’abstiendra de réciter la bénédiction, au cours du repas, de l’une quelconque des catégories de pâte considérées comme pat habaa békhissanim – c’est-à-dire des mets cuits au four dont la bénédiction est Mézonot – : puisque ces aliments rassasient, ils s’adjoignent au propos général du repas et sont couverts par la bénédiction Hamotsi. Dans le même sens, nous voyons que, lorsqu’on mange (en dehors d’un repas pris avec du pain) une part de pat habaa békhissanim dans une quantité telle qu’il y a lieu de considérer que l’on est qovéa’ sé‘ouda, c’est-à-dire que l’on a « fixé son repas » sur cet aliment, sa bénédiction sera Hamotsi. Dans ces conditions, il y a lieu de dire que, dans le cas même où l’on mange une telle pâtisserie au cours d’un repas servi avec du pain, elle s’adjoint à la « fixation du repas » établie par la consommation du pain, et sa bénédiction sera Hamotsi.

 

Il existe une autre opinion, centrale, d’après laquelle chacune des trois catégories de pat habaa békhissanim est distincte des autres ; si bien que, pour chaque sorte de mets mézonot que l’on prendra comme dessert, certains décisionnaires penseront qu’il faut dire la bénédiction Mézonot, tandis que d’autres estimeront que la bénédiction est Hamotsi. Aussi, lorsqu’on les mangera seuls, en dehors d’un repas fait avec du pain, on dira Mézonot en raison du doute ; et quand on les mangera au cours d’un repas fait avec du pain, ils seront couverts, toujours en raison du doute, par la bénédiction Hamotsi. Pour une pâtisserie dans laquelle se vérifient les trois définitions de pat habaa békhissanim – comme, par exemple, le baklava –, il faut réciter Mézonot pendant le repas (Choul‘han ‘Aroukh 168, 7, tel que l’expliquent le Dagoul Mérevava, le ‘Hayé Adam, Rabbi Aqiba Eiger et le Béour Halakha 168, 8 ד »ה טעונים).

 

En pratique, nombre d’auteurs écrivent que, en raison du doute, il n’y a pas lieu de dire, pendant un repas fait sur du pain, la bénédiction Mézonot, pour une pâtisserie qui ne rassemblerait pas les trois caractéristiques exposées ci-dessus (telle est l’instruction donnée par le Chévet Halévi et par le Rav Ovadia Yossef). Pour sortir du doute, il est juste de ne pas manger d’aliments mézonot pendant un repas fait sur du pain (‘Hida). Si l’on en mange, il est bon de former l’intention expresse de les inclure dans la bénédiction Hamotsi (‘Hayé Adam 43, 9). On peut aussi échapper au doute en récitant la bénédiction Mézonot sur des produits mézonot bouillis, que l’on mange comme dessert (comme les Bissli).

 

L’Or lé-Tsion (II 12, 10 et note) donne un autre conseil : former l’intention expresse, au moment où l’on dit la bénédiction Hamotsi, de ne pas inclure en elle les gâteaux qui seront servis comme dessert à l’intérieur du repas ; ainsi, quand des gâteaux seront servis, on récitera la bénédiction Mézonot ; cf. Har‘havot.

 

Quant à ce que nous retenons en pratique dans le corps de texte, nous y incluons les trois opinions. En effet, la pratique la plus parfaite consiste à sortir de tout doute en s’abstenant de manger des gâteaux cuits au four à l’intérieur d’un repas accompagné de pain. Si pourtant on veut en manger, et que l’on n’ait pas décidé ce que sont ces gâteaux à nos yeux, on n’en dira point la bénédiction ; mais il est juste de décider de manière permanente si, à nos yeux, ces gâteaux constituent un dessert, auquel cas on dira la bénédiction Mézonot, ou bien s’ils sont une partie du repas concourant à la satiété, cas dans lequel on ne dira pas de bénédiction.

09. A‘har ha-sé‘ouda: « l’après-repas »

À l’époque des sages du Talmud, il existait une coutume dite A‘har ha-sé‘ouda (« après-repas ») consistant à décider, à un moment donné, de l’achèvement total du repas. Mais dès lors que l’on avait pour intention de rester assis en compagnie des autres convives, on différait la récitation du Birkat hamazon. Et s’il était apporté d’autres aliments, leur consommation était considérée comme entièrement distincte de celle du repas principal ; de sorte que l’on devait, pour cette consommation annexe, dire la bénédiction initiale et la bénédiction finale. Après cela, on s’acquittait du reste de son obligation en récitant le Birkat hamazon.

Cependant, de nos jours, il n’est plus d’usage, jusqu’au moment où l’on s’apprête à réciter le Birkat hamazon, de considérer le repas comme entièrement achevé. En effet, tant que nous n’avons pas récité le Birkat hamazon, il y a encore une possibilité que nous mangions du pain[16] (Choul‘han ‘Aroukh 177, 2). Et même si l’on a changé la nappe, on considère encore que l’on se trouve « à l’intérieur du repas », puisqu’il se peut encore que l’on veuille manger du pain. De même, lors des repas de mariage, lorsque les serveurs débarrassent les tables pour terminer leur travail, les invités ne souhaitent pas considérer leur repas comme achevé avant que le moment ne soit venu de réciter le Birkat hamazon ; il se peut même qu’ils veuillent encore manger du pain ou quelque autre aliment, s’il leur en est servi. Aussi, de nos jours, la règle d’A‘har ha-sé‘ouda ne s’applique plus. Et si des desserts sont servis, on en récite la bénédiction initiale, mais non la bénédiction finale (comme nous l’avons vu ci-dessus, § 6-7)[17].


[16]. Ou quelque autre mets.

 

[17]. Selon Tossephot, le Roch, le Mordekhi et d’autres auteurs (commentant Berakhot 41b), la règle dite d’A‘har ha-sé‘ouda s’applique lorsqu’on a décidé de « retirer ses mains du pain ». Selon les disciples de Rabbénou Yona, le Rachba et le Or‘hot ‘Haïm, la règle s’applique lorsque « la table est ôtée de devant soi ». (On peut soutenir que ces différents auteurs ne se contredisent pas, mais que le retrait de la table est le signe de ce que l’on n’a plus l’intention de manger du pain. Cf. Béour Halakha 177, 2 ד »ה שאין, où il est dit que les Richonim sont partagés sur la question de savoir si c’est pour tous les types d’aliment que l’on doit dire, entre la « fin » du repas et le Birkat hamazon, les bénédictions initiale et finale.)

 

Mais en pratique, de nombreux Richonim estiment que la règle d’A‘har ha-sé‘ouda ne s’applique pas « en nos contrées » (Tossephot, Rachba, disciples de Rabbénou Yona, Roch et de nombreux autres). Malgré cela, le Beit Yossef écrit, en se référant à l’opinion du Tour – et tel est aussi l’avis du Levouch et de ceux qui partagent sa thèse –, que, lors des grands repas festifs, la règle d’A‘har ha-sé‘ouda s’applique. Selon le Baït ‘Hadach, en revanche, même lors de grands repas festifs, cette règle n’est pas en usage, comme il le déduit des termes du Choul‘han ‘Aroukh 177, 2, lequel ne mentionne pas de distinction entre petits et grands repas.

 

Le Maguen Avraham 7 écrit, se fondant sur les disciples de Rabbénou Yona, que, dans la mesure où il n’y a plus, de nos jours, de retrait de la table à la fin du repas, la coutume d’A‘har ha-sé‘ouda ne s’applique plus, quoique l’on ait terminé de manger. Certains soutiennent que le retrait de la nappe est, de nos jours, du même ordre que le retrait de la table jadis (Birkat Hachem III 10, note 264) ; d’autres estiment que cela ne peut se comparer au retrait de la table (Or lé-Tsion II 12, 13). Pour le Kaf Ha‘haïm 14, même si l’on enlevait la table, la coutume d’A‘har ha-sé‘ouda ne serait plus en usage de nos jours. À notre humble avis, puisqu’il a été décidé, en raison du doute, que la règle d’A‘har ha-sé‘ouda ne s’appliquait plus, la pensée est ancrée dans nos esprits que nos repas, même quand ils durent très longtemps, ne s’achèvent pas entièrement avant la récitation du Birkat hamazon. Dès lors, on peut dire avec certitude que la coutume d’A‘har ha-sé‘ouda ne s’y applique pas.

 

10. Jusqu’à quand la bénédiction Hamotsi est efficace

La bénédiction Hamotsi, récitée sur le pain, inclut tous les aliments et toutes les boissons que l’on a l’habitude de consommer lors du repas. Même si celui-ci se prolonge pendant des heures, la bénédiction Hamotsi, prononcée au début du repas, couvre l’ensemble des aliments que l’on y consomme.

Si l’on a décidé de manière définitive que l’on terminait là son repas, puis que l’on se soit ravisé et que l’on veuille à présent manger encore, les décisionnaires sont partagés : doit-on répéter la bénédiction Hamotsi avant de continuer à manger ? Afin d’échapper au doute, il est juste de s’abstenir de poursuivre son repas. Si l’on souhaite, après le Birkat hamazon, manger et boire de nouveau, on dira les bénédictions afférentes à ce nouveau repas, avant et après[18].

Si l’on a déjà procédé à la « dernière ablution » (mayim a‘haronim[19]), on est considéré comme ayant commencé le Birkat hamazon. Par conséquent, même si l’on se ravise et que l’on veuille manger davantage, on devra réciter tout d’abord le Birkat hamazon. Si l’on veut manger et boire ensuite, on dira les bénédictions correspondantes, introductives et conclusives (Choul‘han ‘Aroukh 179, 1)[20].

Selon toutes les opinions, un invité, qui pensait que le repas était terminé, et qui en son for intérieur s’est déjà décidé à ne pas manger davantage, pourra néanmoins, si on lui sert d’autres mets, continuer de manger sans avoir à réciter de bénédiction introductive ; cela, parce que l’invité s’en remet aux intentions de son hôte. La règle est semblable pour un homme qui, en matière alimentaire, s’appuie sur son épouse, ou pour les pensionnaires d’une cantine, qui se fient à la direction de la cuisine. Néanmoins, si l’invité a décidé en son for intérieur que, dans le cas même où on lui servirait d’autres mets, il ne mangerait pas davantage, et qu’il change ensuite d’avis et souhaite manger encore, il sera juste qu’il s’abstienne de manger et de boire : il dira le Birkat hamazon (Choul‘han ‘Aroukh 179, 2).

Si, au milieu de son repas, on s’est interrompu pour prier, on n’aura pas besoin de redire la bénédiction introductive quand on reprendra le repas. En effet, on n’aura pas détourné son esprit de l’idée de poursuivre son repas (Choul‘han ‘Aroukh 178, 6). Si l’on s’est assoupi au cours du repas, même pendant une heure, cela n’est pas considéré comme une interruption : lorsqu’on se remettra à manger, on n’aura pas à redire la bénédiction introductive. Mais si l’on est allé faire une sieste en bonne et due forme (chénat qéva’, « somme régulier »), sur son lit, pendant plus d’une demi-heure, on est semblable à celui qui aurait détourné son esprit du repas ; à son retour, on devra donc procéder de nouveau à l’ablution des mains, assortie de sa bénédiction, et redire la bénédiction introductive avant de manger (Choul‘han ‘Aroukh 178, 7, Michna Beroura 48 ; cf. ci-dessus, chap. 2 § 16, note 11).

Si l’on avait pour intention de manger des aliments que l’on a chez soi, puis que des amis arrivent au milieu du repas, apportant des victuailles supplémentaires, ou que, après avoir terminé de manger de ce que l’on avait chez soi, on se ravise et que l’on demande à ses proches de faire venir d’autres mets de tel magasin, ou de chez ses voisins, on devra réciter la bénédiction introductive de ces aliments supplémentaires, puisque l’on n’avait évidemment pas l’intention de les inclure en sa bénédiction Hamotsi lorsqu’on a récité celle-ci (Michna Beroura 174, 18).


[18]. Selon Maïmonide – et c’est aussi ce qui ressort des propos du Roch (cf. Béour Halakha 179, 1 ד »ה ואפילו) –, dès lors que l’on a décidé que notre repas est terminé, la bénédiction Hamotsi, prononcée au début du repas, n’est plus efficace ; si l’on veut donc poursuivre son repas, on devra redire la bénédiction Hamotsi avant de manger. Selon les disciples de Rabbénou Yona et le Ran, puisqu’il est fréquent que l’homme décide de cesser de manger puis change d’avis, celui qui souhaite reprendre son repas n’a pas besoin de redire, avant cela, la bénédiction. Bien que la majorité des décisionnaires pensent comme Maïmonide, le cas est douteux ; par conséquent, en pratique, celui qui veut poursuivre son repas ne redira pas la bénédiction. Toutefois, a priori, il est préférable de ne pas continuer son repas, cela afin de ne pas entrer dans un cas de doute (cf. Béour Halakha 179, 1 ד »ה אין).

 

Il n’y a pas de différence à faire, de nos jours, entre la consommation solide et la boisson prise au cours d’un repas accompagné de pain : celui-là même qui décide de cesser de boire est encore susceptible de changer d’avis, de sorte que, en raison du doute, il ne pourra redire la bénédiction initiale sur la boisson (cf. Har‘havot). Ce n’est que dans le cas où l’on s’est vu contraint d’interrompre son repas, par exemple si l’on est attendu dehors par un taxi, que l’on est considéré comme ayant absolument arrêté en son esprit de ne plus manger ni boire davantage.

 

[19]. Il est d’usage, avant le Birkat hamazon, de verser un peu d’eau sur les phalanges externes des doigts ; cf. ci-après, chap. 4 § 9-10.

 

[20]. Quand on a déjà fait mayim a‘haronim, certains décisionnaires (Tossephot, Roch, Tour, Rabbénou Yerou‘ham et d’autres, comme le rapporte le Cha‘ar Hatsioun 179, 5-6), estiment que, si l’on se ravise et que l’on souhaite continuer à manger, on devra réciter la bénédiction introductive, puis on pourra manger. Il n’est pas à craindre que cette bénédiction soit vaine (berakha lévatala), car les disciples de Rabbénou Yona et le Ran eux-mêmes reconnaîtraient que mayim a‘haronim est la nette manifestation d’une volonté de cesser son repas. Toutefois, le Baït ‘Hadach et le Maguen Avraham écrivent qu’il ne faut pas agir ainsi, et c’est aussi l’opinion du Béour Halakha (179, 1 ד »ה עד). En effet, selon certains des plus grands Richonim (Rachi, Rachbam, Or Zaroua’, Maïmonide, Raavad, Rachba, Rabbi Aaron Halévi), après mayim a‘haronim, on est considéré comme ayant pris sur soi de commencer le Birkat hamazon ; aussi est-il interdit de poursuivre sa consommation, même si l’on dit la bénédiction introductive avant cela.

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