Chapitre 03 – Sainteté et intention

12. La sainteté ascétique et l’amour suprême

Il existe une autre voie, d’après laquelle l’union charnelle entre l’homme et la femme est porteuse de sainteté ; grâce à cette union, la Présence divine réside entre les époux, l’unité divine se révèle dans le monde, les cieux et la terre se relient, et une abondance de bénédiction se répand sur tous les mondes. Simplement, cet idéal est si élevé, si sublime, qu’il faut avoir grand soin d’accomplir cet acte dans un complet amour, avec de profondes aspirations, de profonds épanchements de l’âme. Il est juste de l’accomplir au moment qui convient le plus à cela, la nuit de Chabbat, après le milieu de la nuit. En effet, le Chabbat est le temps saint, durant lequel la paix se révèle dans tous les mondes, et c’est le temps qui convient pour ajouter abondance de bénédiction par le biais de l’union (cf. Zohar I 50a, 112a, III 49b).

Cette thèse ne diminue en rien la valeur de l’amour ; mais pour elle, l’amour est si élevé qu’il devient une chose suprême et ardemment désirable. Plus il est élevé, plus s’intensifie la passion qui tend vers lui ; mais c’est un désir plein de crainte, de respect et de délicatesse. L’homme est semblable à un roi responsable, dont chacun des actes a une influence sur le monde entier, et la femme à une belle et noble reine, fine et sensible, qui, par chaque bonne action qu’elle fait, et par chacun des beaux sentiments qu’elle éprouve, élève le monde entier. Toutes les batailles et tous les hauts faits de son mari sont pour elle, et toute sa beauté, toutes les bonnes actions qu’elle accomplit, sont pour lui. Ils sont prêts à faire don de leur vie pour rester fidèles l’un à l’autre. Tout l’épanchement de l’âme, tout l’honneur qui les anime, font que l’union entre eux bouleverse jusqu’aux profondeurs de l’esprit et de la conscience, mais il n’est pourtant pas indispensable de parvenir au sommet de la jouissance physique.

Le Talmud raconte ainsi, au sujet de Rabbi Eliézer :

On demanda à Mère Chalom [sa femme] : « Comment se fait-il que tes enfants soient tellement beaux ? » Elle répondit : « Mon mari ne s’entretient avec moi, ni au début de la nuit, ni à la fin, mais au milieu de la nuit. Quand il s’entretient avec moi, il découvre  un téfa’h [selon un avis, il découvre  un téfa’h de mon corps, environ 8 cm] et recouvre un téfa’h ; et il ressemble à un homme qu’un démon contraindrait [c’est-à-dire qu’il est saisi de crainte et de révérence]. Je lui ai demandé : “Pour quelle raison [agis-tu ainsi] ?” Il me répondit : “Afin que je ne sois pas tenté de poser les yeux sur une autre femme, ce qui ferait que mes enfants procèderaient [spirituellement] de la bâtardise” » (Nédarim 20b).

En d’autres termes, Rabbi Eliézer explique à sa femme, pour ainsi dire : « Si je perdais la crainte et l’honneur particulier que je te dois, il n’y aurait plus de différence entre toi et une autre femme ; notre union ne serait pas parfaite, et cela porterait atteinte aux enfants, car il s’agirait d’une forme d’adultère et de bâtardise. »

Quant à l’expression « il découvre un téfa’h et recouvre un téfa’h », certains commentateurs l’expliquent ainsi : « il limitait la pénétration de son membre durant le rapport, afin de limiter son propre plaisir » (Raavad, Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 240, 8). Il ressort de cette explication qu’il s’adonnait à l’union d’une manière propre à limiter son plaisir, mais il se peut que, grâce à cela, le plaisir de son épouse fût plus intense. On trouve d’autres explications : selon l’une, il ne découvrait pas beaucoup de sa propre chair ; selon l’autre, il ne découvrait pas beaucoup de la chair de sa femme… Mais les décisionnaires postmédiévaux (A’haronim) ainsi que les kabbalistes ont réfuté cette explication, puisqu’elle contredit la halakha ainsi que les intentions mystiques énoncées par la Kabbale, d’après lesquelles l’union doit s’accomplir sans vêtements (Kaf Ha’haïm 240, 61).

L’avantage de ceux qui suivent cette voie est qu’ils ne sont pas entraînés par les désirs matériels ; l’épanchement, l’aspiration à l’union conservent leur amour. L’inconvénient est que de nombreux souhaits demeurent inaccomplis ; l’homme ne peut éprouver toutes ses sensations, et les sanctifier par la mitsvat ‘ona. Autre grave inconvénient : nombreux sont ceux qui, tentant de suivre cette voie, s’abusent eux-mêmes, croient parvenir à la sainteté, alors qu’ils dépriment leurs ardents désirs, lesquels risquent de faire irruption en retour, en se traduisant par de laides pensées, voire par des unions interdites. Cela peut encore avoir pour effet de perturber leur esprit, sous l’effet de la grande tension qu’ils s’imposent. Aussi les rabbins et les éducateurs mettent-ils en garde les jeunes : même s’ils souhaitent suivre cette voie, ils devront, dans les premières années de leur mariage, se conduire suivant l’usage établi, et se réjouir naturellement, conformément à la halakha. Ce n’est qu’après cela qu’ils vérifieront prudemment s’il leur convient d’emprunter la voie de la sainteté ascétique. Il est indispensable d’ajouter que la situation découlant de la destruction du Temple, ainsi que l’exil, furent des facteurs centraux dans la constitution de cette voie, comme nous le verrons au paragraphe 15. Nous voyons ainsi que dans la génération qui suivit la destruction du Temple, comme dans celle qui suivit la Choah, les rigueurs et limitations, en matière de sim’hat ‘ona (joie de l’union) s’accrurent[8].


[8]. Cf. ci-après, § 15, où l’on explique que, à la suite de la destruction du Temple, le lien existant entre l’homme et sa femme s’est altéré, et que les usages d’abstinence se sont accrus. Effectivement, Rabbi Eliézer vécut à l’époque de la destruction du Temple, et, avec Rabbi Yehochoua, aida au sauvetage de Raban Yo’hanan ben Zakaï et à son transfert hors de Jérusalem, avant la destruction (Guitin 56a). Or il semble que, à mesure que l’exil se prolongeait, les usages d’abstinence s’enracinaient plus profondément parmi le peuple juif. Cf. Tsidqat Hatsadiq 146, où il est dit que la conduite de Rabbi Eliézer était liée à son caractère, marqué par la rigueur et la crainte (yira) ; et c’est en vertu de ce caractère qu’il obtint que ses enfants fussent si beaux. Pour autant, la halakha ne suit pas son avis ; aussi, les sages disent-ils, dans la Guémara, qu’il agissait comme si un démon l’eût contraint : par cette expression, ils font allusion au fait qu’il ne convient pas, selon eux, d’agir ainsi, d’être « comme sous la domination » d’un démon intérieur. La halakha suit l’opinion de Rabbi Yehochoua, qui exprime des objections quant aux usages d’abstinence (Baba Batra 60b, cf. ci-après § 15), et dont le caractère inclinait vers l’amour ; aussi paraissait-il « laid » en ce bas monde (Ta’anit 7a), car, vu de l’extérieur, il paraissait moins lié à la sainteté. Dans la génération qui suivit la Choah, on a également vu prôner par une partie des maîtres hassidiques et des rabbins des rigueurs et des limitations, dépassant ce qui était en usage jusque-là, et qui s’assimilent aux règles halakhiques applicables en temps de détresse (cf. ci-dessus, chap. 2 § 14).

13. La voie centrale vers la sainteté

Cependant, en pratique, et conformément à ce que nous enseignent les propos des sages et des décisionnaires, la voie centrale, quant à l’accomplissement de la mitsvat ‘ona, veut que, plus l’homme accroît l’expression de l’amour et de la joie entre son épouse et lui-même, plus il se sanctifie. Cette sainteté comporte une part de détachement, en ce que l’homme ne porte son attention sur aucune autre femme que la sienne, et la femme ne porte son attention sur aucun autre homme que son mari. En cette sainteté, se révèle aussi la racine divine de l’âme des époux : par le biais de leur union dans l’amour et l’ardent désir, une étincelle de l’unité divine se révèle en eux, leur donnant, ainsi qu’à tous les mondes, un supplément de vie.

De même, le Zohar, dans son commentaire de la paracha Qedochim (III 81a-b), dit au sujet du verset « Parle à toute l’assemblée des enfants d’Israël, et dis-leur : “Soyez saints, car Je suis saint, Moi l’Éternel votre Dieu” » (Lv 19, 2) que l’Éternel choisit le peuple d’Israël et fit de lui une nation particulière, nation par laquelle l’unité divine se révèle dans le monde ; aussi la sainteté divine réside-t-elle sur Israël, et Dieu dirige-t-il ce peuple de manière particulière :

Quand donc l’homme est-il appelé un ? Lorsqu’il est mâle et femelle réunis, qu’il se sanctifie d’une sainteté supérieure, et forme l’intention de se sanctifier en son couple. Il est alors complet, et est appelé un, sans défaut. À cette fin, l’homme doit réjouir son épouse à cette heure [celle de l’union], la préparer d’abord afin qu’elle soit avec lui d’une même volonté ; l’un et l’autre dirigeront ensemble leur intention sur la même chose. Quand ils se trouveront ensemble, alors tout sera un, dans l’âme et dans le corps : dans l’âme, pour s’attacher l’un à l’autre en une même volonté ; dans le corps, comme nous l’avons vu, car l’homme qui n’est pas marié est semblable à un homme divisé, tandis que, lorsqu’ils s’unissent, mâle et femelle, ils forment comme un seul corps. Il se trouve donc qu’ils sont une même âme et un même corps, et sont appelés Homme unitaire (Adam é’had). Alors, le Saint béni soit-Il réside sur l’un [sur cette unité], et dépose un esprit de sainteté sur cet un [il naîtra de leur union des âmes saintes] : ils sont nommés enfants du Saint béni soit-Il…

Toutefois, chacun sait que ses possibilités sont limitées, et que le corps ne saurait dévoiler tout l’amour et toute la vérité inscrits dans le lien matrimonial. Si donc la relation entre époux était principalement basée sur la passion du corps, il serait à supposer qu’elle s’achèverait rapidement. Aussi les époux ont-ils l’obligation de baser la relation les unissant sur le côté spirituel. Pour cela, il est indispensable d’observer un certain détachement, du point de vue corporel, détachement qui donnera une place importante au côté de l’âme. Ce détachement prend principalement place durant les jours de nida (séparation due aux règles), comme l’ordonne la Torah. Au-delà de cela, la mitsvat ‘ona, elle aussi, doit s’accomplir dans les limites de la possibilité même de réjouir l’autre, et de se réjouir soi-même, comme il convient. Il arrive que l’homme, suivant sa passion, essaie d’ajouter aux unions périodiques qui lui sont prescrites, et qu’il en attende un surcroît d’amour et d’attachement entre sa femme et lui. Or il se peut qu’il sente que l’amour, au contraire, se dérobe, que le grand élan disparaît, et que sa passion devient plus extérieure. Il lui faut alors revenir à l’ordre habituel fixé par les sages au titre de la mitsvat ‘ona, afin d’accorder une place équilibrée à l’âme et au corps. Grâce à cela, l’amour et la joie qui relie les époux se révèleront, lorsqu’ils accompliront la mitsvat ‘ona, de façon complète[9].


[9]. Parfois, un homme qui a beaucoup exagéré dans la satisfaction de cette passion, à plus forte raison quand il l’a fait de manière fautive, a besoin d’une réparation corrélative : s’abstenir, un certain temps, de manifester cette passion. Cela peut se comparer à un homme qui, ayant entretenu des pensées pécheresses, a décidé de s’abstenir de vin pendant une période déterminée, afin de se prémunir contre le péché auquel il pensait (Berakhot 63a). Une telle situation est en particulier fréquente chez les personnes naguère non pratiquantes, qui reviennent à la pratique des mitsvot (ba’alé téchouva). Toutefois, à la différence de la consommation de vin, dont le nazir (l’abstème) décide de s’éloigner, la mitsvat ‘ona est une obligation de la Torah ; aussi, l’homme doit-il accomplir son obligation selon la périodicité prescrite, et il lui est interdit de se détacher, et de corriger ses excès sur le compte de la joie de son épouse. Au contraire, ce sera là sa réparation essentielle que de s’évertuer, de toute la force de son intention, à réjouir son épouse, particulièrement quand il faut, pour cela, contenir sa propre jouissance. Tout cela, afin de pouvoir, par la suite, se réjouir de nouveau, avec son épouse, d’une joie plus vive encore en accomplissant la mitsva.

14. La mitsva et les instruments de la mitsva

Puisque cette mitsva est également appelée dérekh erets (loi naturelle, bonnes manières), il va de soi qu’elle doit s’accomplir dans le plaisir et la joie, suivant la voie commune à l’humanité. L’encadrement de ce vif désir naturel par la mitsva n’est pas destiné à le museler, mais à révéler sa valeur sainte, et à l’orienter conformément à la halakha, afin qu’il puisse s’assouvir, dans le dévouement, tout au long des années. Toutefois, il reste à se demander s’il y a quelque valeur à ce que l’homme et la femme intensifient chacun son propre désir, et s’efforcent eux-mêmes d’éprouver autant de plaisir et de joie que possible, ou s’il leur suffit de s’appliquer à se réjouir l’un l’autre.

On peut, semble-t-il, appliquer à ce domaine une distinction halakhique importante : il existe, d’un côté, la mitsva, et de l’autre les instruments de la mitsva (makhchiré mitsva). La mitsva qui incombe à l’homme est d’apporter jouissance à sa femme, tandis que le fait qu’il éprouve lui-même de la jouissance est considéré comme un instrument (un moyen) de la mitsva. En effet, grâce à cela, l’homme aura davantage d’envie et de volonté de réjouir son épouse. Selon la halakha, les instruments de la mitsva sont assimilés à la mitsva elle-même ; cela, à condition qu’ils se joignent à celle-ci. En d’autres termes, lorsque l’homme réussit à réjouir son épouse, la propre joie qu’il éprouve participe aussi de la mitsva ; et plus il apportera de joie à son épouse, plus grande sera sa mitsva, de sorte que, par-là même, la joie qu’il éprouvera personnellement sera, elle aussi, considérée comme participant d’une mitsva plus grande. Par contre, s’il ne parvient pas à apporter jouissance à son épouse, la jouissance personnelle qu’il éprouvera ne sera pas constitutive d’une mitsva. Cependant, cette jouissance aura tout de même une valeur élémentaire, en ce qu’elle le préservera de la faute, comme nous l’avons vu ci-dessus (§ 3 et 5).

Même chose du côté de la femme : lorsqu’elle réjouit son mari, elle accomplit une mitsva, tandis que le plaisir personnel qu’elle éprouve est, à son égard, un instrument de la mitsva. Et plus elle parviendra à donner de jouissance à son mari, plus grande sera la valeur de la propre jouissance qu’elle éprouve.

Si l’on approfondit davantage le sujet, on s’aperçoit que, par le fait qu’elle veuille jouir de l’union, et que, à cette fin, elle s’ouvre à son mari, lui donnant la possibilité de la réjouir d’une pleine joie, elle lui permet d’accomplir sa mitsva. Si bien que la jouissance qu’elle éprouve constitue un instrument de la mitsva de deux points de vue : grâce à elle, la femme donne à son mari le mérite d’accomplir la mitsva, et le désir croît en elle de le réjouir.

De même pour l’homme : la joie et le plaisir qu’il éprouve grâce à sa femme font partie des instruments de la mitsva à deux égards : par cela, le désir va croître en l’homme d’apporter plus de jouissance à sa femme, et il donnera à celle-ci le mérite d’accomplir sa propre mitsva, consistant dans le fait d’apporter à son mari jouissance.

15. Dans l’exil et dans la Délivrance

La situation générale dans laquelle se trouve le peuple juif influe sur la joie de la mitsva, car le lien sacré qui unit tout homme à sa femme, parmi le peuple d’Israël, est parallèle au lien unissant le Saint béni soit-Il à l’Assemblée d’Israël[g]. Comme l’expliquent nos sages dans la Michna, les jours solennels durant lesquels le peuple d’Israël se lia au Saint béni soit-Il sont appelés jours du mariage et de l’allégresse du Saint béni soit-Il : « Au jour de ses noces (Ct 3, 11) : [cette expression vise] le don de la Torah ; au jour de la joie de son cœur (ibid.) : [cela vise] la construction du Temple » (Ta’anit 26b). De même, nous voyons que, dès après le don de la Torah, les Israélites reçurent l’ordre de retourner à leurs tentes, afin de se livrer à « la joie de l’union » (‘Avoda Zara 5a) ; et, dès après l’inauguration du Temple, tous les Israélites retournèrent à leurs demeures, joyeux et de bon cœur ; ils y trouvèrent leurs épouses en état de pureté, et accomplirent la mitsvat ‘ona dans une joie suprême (Mo’ed Qatan 9a ; cf. ci-dessus, chap. 1 § 8).

À l’inverse, quand le peuple juif s’éloigne de l’Éternel, la joie de la mitsva, elle aussi, est atteinte, ainsi que le disent nos sages : « Depuis le jour où fut détruit le Temple, le goût de l’acte charnel a été enlevé, et donné aux pécheurs » (Sanhédrin 75a). En raison de l’éloignement entre le Saint béni soit-Il et l’assemblée d’Israël, une désunion s’est créée dans tous les mondes, la terre ne répond plus au ciel pour y exprimer les valeurs de la sainteté, et le ciel ne répond plus à la terre pour y dispenser vie et bénédiction. La souffrance du monde pénètre à l’intérieur des foyers, l’homme ne réussit plus à répondre à toute la passion de sa femme, la femme ne parvient pas à répondre à toute la passion de son mari. Et ceux qui ont compris l’ampleur de la crise et de la détresse sentent parfois une difficulté à accomplir joyeusement la mitsvat ‘ona, tant ils s’identifient à la peine et aux pleurs du Saint béni soit-Il et de l’assemblée d’Israël.

Le Talmud rapporte ainsi les propos de Rabbi Ichmaël, fils d’Elicha :

Du jour où le Temple fut détruit, il eût été de règle que nous nous interdisions de manger de la viande et de boire du vin. (…) Et du jour où se répandit le règne de l’Empire impie [Rome], qui nous impose de mauvais et pénibles décrets, nous interdit de nous livrer à l’étude de la Torah et à la pratique des mitsvot, et ne nous laisse pas nous rassembler pour pratiquer la circoncision, il eût été de droit que nous nous interdisions de nous marier et d’avoir des enfants. Alors, la descendance d’Abraham notre père eût disparu d’elle-même. Mais laissons donc Israël : mieux vaut qu’ils fautent involontairement que volontairement [car ils n’auraient pu respecter une telle décision] (Baba Batra 60b).

Le Talmud rapporte encore qu’après la destruction du deuxième Temple, nombreux furent les abstinents parmi le peuple juif : ils s’abstenaient de viande et de vin, en signe de deuil pour l’annulation des sacrifices et des libations de vin. Rabbi Yehochoua se joignit à eux et leur dit (ibid.) :

« Si c’est ainsi, nous ne devrions pas non plus consommer de pain, puisque les offrandes de pâte pétrie (mena’hot) ont été annulées ; ni de fruits non plus, puisque l’offrande des prémices est annulée ; et ne buvons pas d’eau, puisque les libations d’eau sont annulées ! »

Il leur parla donc en ces termes :

« Mes fils, n’observer aucune coutume de deuil, cela nous est impossible, car le décret [de destruction du Temple] a déjà été décidé ; observer un deuil excessif, cela nous est impossible, car on ne prescrit de règles applicables au peuple que si, dans sa majorité, celui-ci peut les respecter. »

Nous voyons donc que les sages instituèrent les usages de deuil selon la mesure nécessaire, convenant au peuple.

Par conséquent, même durant l’exil, la halakha n’est pas modifiée : dans son principe même, la mitsvat ‘ona doit s’accomplir dans la joie ; et plus les époux intensifient l’amour et la joie qui les lie, plus haut est le niveau auquel ils s’élèvent. Bien plus, l’accomplissement de cette mitsva répare, dans une certaine mesure, l’exil, parce que les époux édifient, par elle, en leur foyer, un petit temple ; en effet, la Présence divine réside sur eux par le biais de cette mitsva (Sota 17a). Comme l’enseignent nos sages : « En tout lieu où le peuple juif fut exilé, la Présence divine fut, si l’on peut s’exprimer ainsi, exilée avec lui » (Mékhilta de Rabbi Ichmaël, Bo 14). De plus, les sages nous apprennent que, grâce à l’accomplissement de la mitsva de croître et de multiplier, on fait avancer la Délivrance, car « le fils de David ne viendra que lorsque se seront incarnées toutes les âmes qui sont au Corps[h] », c’est-à-dire lorsque seront venues au monde toutes les âmes composant le trésor des âmes de l’Assemblée d’Israël (Yevamot 62a).

Nous voyons donc que c’est précisément en s’appliquant à accomplir la mitsva conformément à la halakha que l’on hâte la Délivrance, et que l’on éveille en soi la nostalgie, l’aspiration à voir rétabli le lien entre le Bien-Aimé et sa compagne, c’est-à-dire entre le Saint béni soit-Il et l’Assemblée d’Israël. Ainsi qu’il est dit : « En faveur de Sion, Je ne resterai pas silencieux, en faveur de Jérusalem, Je n’aurai de cesse, que sa justice n’ait paru comme l’éclat de la lumière, son salut comme une torche brûlante. (…) On ne t’appellera plus [toi, Assemblée d’Israël] “délaissée”, on n’appellera plus ta terre “désolée” ; mais on t’appellera “Celle que Je désire”, et ta terre “Cultivée”, car l’Éternel te désirera, et ta terre sera cultivée. Car ainsi qu’un jeune homme s’unit à la vierge, ainsi tes fils te seront unis, et comme exulte l’époux en l’épousée, ainsi ton Dieu exultera en toi » (Is 62, 1-5).

Cependant, les justes et les abstinents dont le cœur était si rempli de la douleur à cause de la destruction du Temple ne pouvaient se contenter du « petit temple » restant entre les mains d’Israël. Si grande était leur souffrance qu’ils ne pouvaient accomplir la mitsvat ‘ona dans la joie qui convenait (cf. ci-dessus, chap. 2 § 14). Aussi, bien qu’ils s’évertuassent à accomplir la mitsva – car ils en connaissaient la valeur et l’importance, et savaient que, par son biais, on hâte la Délivrance –, ils en réduisaient la pratique à la mesure minimale indispensable pour que fût établie la sainteté du mariage et que fût observée la mitsva de procréer. Parfois, leurs usages étaient cités par les ouvrages des décisionnaires[10].

Cependant, comme l’expliquent le Talmud et les décisionnaires, la directive générale reste en vigueur : il faut accomplir la mitsva conformément à la halakha, dans une grande joie ; et plus les époux ont soin de se réjouir mutuellement, lors de l’accomplissement de la mitsva, plus ils sont dignes d’éloge. Simplement, de façon naturelle, et malgré la volonté d’accomplir la mitsva à la perfection, la douleur universelle qu’inspire l’exil d’Israël et de la Présence divine assombrit la joie de la mitsva. Et plus il nous est donné d’assister au retour d’Israël sur sa terre, plus la joie de la mitsva se dévoile, à la façon de ce que dit Isaïe : « Les rachetés de l’Éternel reviendront à Sion dans l’allégresse, portant une joie infinie sur leur tête ; ils atteindront félicité et joie ; affliction et soupir disparaîtront » (Is 35, 10).

Dieu veuille que nous ayons, tous ensemble, le mérite d’assister au rassemblement de tous les exilés et à l’édification du pays, de long en large, et que nos yeux voient le retour de l’Éternel à Sion, le rétablissement de la royauté de la maison davidique en son lieu, et la reconstruction du Temple. Que s’unissent les cieux et la terre, la volonté et l’obligation, la vérité et la joie, la vision et l’acte, l’âme et le corps.

Il adviendra en ce jour, dit l’Éternel, que tu m’appelleras « mon époux », et tu ne m’appelleras plus « mon maître » (Os 2, 18).

L’Assemblée d’Israël appellera le Saint béni soit-Il « mon époux » (ichi), terme connotant l’affection, et non « mon maître » (ba’ali), terme ayant une certaine connotation de contrainte. Dans la suite du texte, l’Éternel dit à Israël :

Je te fiancerai à Moi pour toujours ; Je te fiancerai à Moi par la justice et le droit, par la bienfaisance et la miséricorde ; Je te fiancerai à Moi par la foi, et tu connaîtras l’Éternel. En ce jour, Je répondrai, dit l’Éternel, Je répondrai aux cieux, et eux répondront à la terre. Et la terre répondra au blé, au vin et à l’huile, et eux répondront à Jezréel. Je l’implanterai, pour Moi, dans le pays, prendrai en miséricorde la désaffectionnée, et dirai à non-Mon-peuple : « Tu es mon peuple » ; et lui me dira : « Mon Dieu » (ibid. 21-25).

L’Éternel se réjouira en nous comme l’époux en l’épousée, et la joie de la mitsva apparaîtra de nouveau dans sa plénitude.


[g]. Knesset Israël : Assemblée ou Communauté d’Israël. Peuple juif pris comme entité spirituelle unitaire, personnalisée.

[h]. Gouf : lieu où séjournent les âmes destinées à naître (Rachi sur Nida 13b).

[10]. Les usages de détachement, à la suite de la destruction du Temple et des malheurs qui frappèrent Israël, sont semblables à ce que nous avons vu au sujet des cas de grande détresse (chap. 2 § 14) : il est interdit d’avoir des relations conjugales quand un grand malheur frappe le monde, tel qu’une famine ou de durs décrets contre Israël ; seul celui qui n’a pas encore accompli la mitsva de procréation est autorisé à avoir des relations conjugales pendant une telle période. Rabbi Tsadoq Hacohen de Lublin (Qedouchat Hachabbat 3, 5) explique ainsi que ce n’est pas un hasard si les récits et adages (agadot) relatifs à la destruction du Temple ont été insérés dans le traité Guitin (qui traite du divorce) (55b-58a) : car la destruction du Temple et l’exil sont comparables à un divorce. De même, nous voyons que les récits et adages relatifs au peuplement de la terre d’Israël sont placés à la fin du traité Ketoubot (traité des contrats de mariage) (110b-112b) : c’est que le peuplement de la terre d’Israël est l’expression des noces entre le Saint béni soit-Il et l’assemblée d’Israël (Rabbi Tsadoq, ‘Inyané Halakha, Iguéret Haqodech).

Le Zohar enseigne (III 118a) : « “Réjouissez Jérusalem…” (Is 66, 10) : car la joie n’existe que lorsque le peuple juif se trouve sur la terre sainte ; c’est là, en effet, que la femme s’unit à son mari, et c’est alors que la joie est générale : joie en haut et en bas. Tandis que, lorsque le peuple juif ne se trouve pas sur la terre sainte, il est interdit de se réjouir et de manifester de la joie, car il est dit : “Réjouissez Jérusalem et exultez en elle, tous ceux qui l’aiment…” C’est précisément en elle qu’il y a lieu d’exulter. »

Il importe d’ajouter qu’à la suite de la destruction du Temple et de la suspension des lois de pureté parmi le peuple juif, toutes les immersions rituelles qui étaient liées au Temple ont été, elles aussi, suspendues ; la notion de pureté s’applique encore à nous sur un seul point : c’est l’immersion de la femme isolée par son flux, et qui, le moment venu, se purifie pour son mari. Cela illustre l’idée que, dans la maison juive, existe une notion de petit temple.

02. Le libre arbitre

Puisque ce désir et cette passion peuvent à ce point faire chuter l’homme, certains intellectuels et hommes de religion, parmi les peuples, estiment que, pour atteindre le niveau spirituel souhaitable, il convient à l’homme de s’éloigner de ce désir et de cette passion, autant qu’il est possible. Parmi ces penseurs, certains ont entièrement dédaigné le mariage ; d’autres soutiennent l’institution matrimoniale afin d’enfanter la génération suivante, mais mettent l’homme et la femme en garde, les adjurant de s’éloigner autant que possible de la concupiscence charnelle, car c’est une honte pour l’homme que de s’abaisser à elle.

Mais la Torah nous montre une autre voie : il n’y a rien de malséant dans l’union de l’homme et de sa femme, car c’est ainsi que Dieu créa l’être humain, et il ne se peut pas que la chose sur laquelle le monde repose, et grâce à laquelle naissent de nouvelles vies, soit malséante et condamnable. Au contraire, cette union se caractérise par la sainteté (Maharal, Beer Hagola 5, 4). Simplement, Dieu, quand Il créa l’homme, le dota d’un penchant au bien et d’un penchant au mal, et Il nous ordonna de choisir le bien ; ainsi qu’il est dit : « J’en prends à témoin contre vous, en ce jour, le ciel et la terre : J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance » (Dt 30, 19).

La racine de ces deux penchants est unique, et l’Éternel a remis le choix entre nos mains, d’orienter notre passion en direction du bien ou du mal. Ainsi, par exemple, de l’instinct de consommation : il est possible de l’orienter vers la gloutonnerie, qui fait oublier les idéaux divins et entraîne des pathologies, ou de l’orienter vers une consommation raffinée, permettant à l’homme de bénir l’Éternel, et lui apportant une santé meilleure et de la joie. Plus considérable et plus grand est l’instinct, plus les forces du bien et du mal qu’il recèle sont grandes, elles aussi. Le désir qui attire l’un vers l’autre l’homme et la femme est le plus puissant de tous, car, par son biais, naissent de nouvelles vies, et par lui, se révèle l’unité divine dans le monde. Aussi, quand on oriente cet instinct dans la voie du mal – la débauche et l’adultère –, il n’est pas d’instinct plus mauvais que celui-là ; et quand on l’utilise pour le bien, afin d’intensifier l’amour et l’unité entre l’homme et sa femme, il n’y a pas meilleur ni plus saint que lui.

C’est bien le sens des paroles de nos sages : « L’homme et la femme, s’ils sont méritants, la Présence divine est entre eux ; s’ils ne sont point méritants, un feu les dévore » (Sota 17a). Quand ils ont le mérite d’exprimer leur désir naturel dans la sainteté, dans le cadre du mariage, la Présence divine réside entre eux. Mais s’ils l’orientent dans le sens de la débauche et de l’adultère, le nom divin se retire d’eux, et il ne leur reste que le feu de leur passion, qui ne sera jamais satisfaite : elle les consume en ce monde et les brûle dans le monde futur, dans la Géhenne[a].


[a]. Le mot homme, ich, est formé des trois lettres א.י.ש. ; le mot femme, icha, est formé des trois lettres א.ש.ה.. Le י de איש et le ה de אשה forment ensemble un nom divin. Si ces deux lettres sont retirées, seules restent les lettres אש, ech, le feu.

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