05. La femme et les tsitsit

Les femmes sont dispensées de la mitsva des tsitsit (franges rituelles portées aux coins du talith), puisque c’est un commandement « positif » conditionnée par le temps. En effet, l’obligation des tsitsit n’a cours que de jour, et non de nuit (Mena’hot 43a, Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 17, 2 ; cf. ci-dessus, chap. 2 § 7).

Les femmes qui voudraient porter un talith qatan (petit talith, porté sous la chemise) sont autorisées à le faire discrètement ; suivant la coutume ashkénaze, elles prononceront la bénédiction (Baroukh… acher qidechanou bémitsvotav vétsivanou ‘al mitsvat tsitsit : « Béni sois-Tu… qui nous as sanctifiés par Tes commandements et nous as prescrit la mitsva des franges ») ; suivant la coutume séfarade, elles ne diront point la bénédiction[1].


[1]. La halakha est conforme à l’opinion de Rabbi Chimon, selon lequel la mitsva des tsitsit est dépendante du temps, si bien que les femmes en sont dispensées, comme l’explique le traité Mena’hot 43a. Le Rif et le Roch écrivent dans ce même sens. Cependant, si l’on s’en tient à une lecture simple, les femmes qui voudraient accomplir cette mitsva y sont autorisées, comme pour toute mitsva positive conditionnée par le temps, et les décisionnaires ne sont partagés que sur la question de savoir si elles peuvent ou non réciter la bénédiction. Maïmonide écrit (Hilkhot tsitsit 3, 9) : « Les femmes et les esclaves qui voudraient revêtir des tsitsit les revêtent sans réciter de bénédiction. » C’est aussi ce qu’écrit le Séfer Ha’hinoukh 386. Face à eux, Rabbénou Tam et le Ran estiment que les femmes qui veulent revêtir des tsitsit sont autorisées à réciter la bénédiction. Dans le même ordre d’idées, les décisionnaires discutent quant au fait de savoir si les femmes peuvent prononcer la bénédiction de la sonnerie du chofar, ou encore celle du loulav : selon l’usage séfarade majoritaire, les femmes ne disent pas la bénédiction, tandis que l’usage ashkénaze est de la dire, comme il apparaît en Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 589, 6 (cf. supra chap. 2 § 8).

Cependant, selon les nouvelles responsa du Maharil (7), les femmes ne doivent pas revêtir un talith. L’auteur mentionne différentes raisons à cela, parmi lesquelles la crainte que ne soient transgressés l’interdit des étoffes hétérogènes (cha’atnez), l’interdit de porter, le Chabbat, un objet dans le domaine public (hotsaa), et que ne soit adopté un usage populaire et de peu de valeur. Le Maharil avance un autre motif, fondé sur la science ésotérique (sod). De plus, dit-il, il est à craindre que ce ne soit l’expression d’une forme de prétention. Le Livre des coutumes du Maharil (Hilkhot tsitsit 4) rapporte que certaines femmes, autrefois, portaient des tsitsit, parmi lesquelles la Rabbanite, épouse du Mahari Bruna, lequel, même s’il n’approuvait pas cet usage, ne protestait pas. Cf. encore Agour, hilkhot tsitsit 27, qui mentionne cet usage. Le Targoum de Rabbi Yonathan ben Ouziel (Dt 22, 5) laisse entendre que cela est défendu, au titre de l’interdit, pour une femme, de porter un vêtement d’homme. Toutefois, aucun des Richonim ayant écrit sur ce thème ne mentionne cette crainte. Certains A’haronim, néanmoins, la mentionnent, comme le Ben Ich ‘Haï, première série, Lekh lekha 13.

Le Choul’han ‘Aroukh 17, 1 s’exprime comme suit : « Les femmes et les esclaves en sont dispensés, car c’est une obligation de faire (mitsva “positiveˮ) conditionnée par le temps. » Remarque du Rama : « Quoi qu’il en soit, s’ils veulent s’en vêtir et réciter la bénédiction, ils en ont le droit, comme pour les autres mitsvot positives dépendantes du temps (Tossephot, Roch, Ran sur chap. 2 de Roch Hachana et chap. 1 de Qidouchin). Simplement, cela peut apparaître comme une expression de prétention ; aussi les femmes ne doivent-elles pas porter de tsitsit, puisqu’il ne s’agit pas d’une obligation portant sur la personne elle-même (comme l’explique le Agour 27) – c’est-à-dire qu’il n’est pas obligatoire de s’acheter un vêtement à quatre coins pour pouvoir s’obliger à y mettre des tsitsit. » De ces propos, il apparaît qu’il n’est pas à craindre d’enfreindre un interdit halakhique, tel que l’interdit des étoffes mixtes, ou celui, pour une femme, de porter un vêtement d’homme ; ce n’est que parce que la chose paraît être présomptueuse que le Rama écrit que les femmes ne doivent pas revêtir de tsitsit.

Le Igrot Moché, Ora’h ‘Haïm 4, 49 consacre à cette question un responsum fondamental. Il y dit en substance que, si la motivation de la femme est de porter des tsitsit pour l’honneur du Ciel, elle y est autorisée, et elle sera récompensée pour cela. « Elle prendra à cette fin un vêtement différent d’un talith d’homme (on peut, pour cela, donner à un vêtement à quatre coins une allure féminine en le teignant de diverses couleurs). Suivant la coutume ashkénaze, la femme sera fondée à réciter la bénédiction. En revanche, si son souhait de porter des tsitsit répond à une influence extérieure, que sa motivation soit de mener un combat féministe, combat qu’elle entend introduire dans l’espace public afin de récriminer contre la loi rabbinique et de modifier les règles toraniques, il y a là une forme de reniement de la Torah ; celle qui agit ainsi n’a point de part au monde futur. »

Par conséquent, il semble que la femme qui souhaite revêtir un talith pour l’honneur du Ciel sera fondée à le faire discrètement. De cette façon, aucune prétention n’est à craindre, et il n’y a là aucun fait de récrimination contre la halakha et la tradition. Si de nombreuses femmes agissaient ainsi, discrètement et pour l’honneur du Ciel, cela aurait pour effet, avec le temps, que même si certaines femmes portaient des tsitsit de façon non discrète, ce ne serait plus considéré comme une forme de présomption, ni de récrimination contre la tradition toranique. Quoi qu’il en soit, à notre humble avis, il semble, même de nos jours, qu’il n’y ait pas lieu de protester quand une femme, agissant pour l’honneur du Ciel, met un talith en public, puisqu’elle a des décisionnaires sur qui s’appuyer. En revanche, il y a lieu de protester quand des femmes, qui à l’égard de nombreuses mitsvot ne sont pas pointilleuses, ont soin, précisément quand il s’agit de tsitsit, de s’envelopper d’un talith en public, afin d’exprimer par-là une opposition à la tradition de la halakha.

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