06. La femme et les téphilines

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Les femmes sont dispensées de la mitsva des téphilines (phylactères portés au bras et au front), puisqu’il s’agit d’un commandement « positif » (obligation de faire) conditionné par le temps. En effet, c’est une mitsva que de les mettre les jours ordinaires, tandis qu’il est interdit de les mettre le Chabbat et les jours de fête (cf. ci-dessus, chap. 2 § 7).

Certes, de nombreuses femmes ont coutume d’accomplir d’autres mitsvot positives dépendantes du temps, telles que le loulav ou l’écoute de la sonnerie du chofar. Le principe halakhique veut en effet que, bien que les femmes soient dispensées des commandements positifs conditionnés par le temps, elles peuvent les accomplir de leur propre volonté, et ce leur est compté pour mitsva. Mais pour les téphilines, l’usage est de ne point les mettre. La raison en est que la communauté d’Israël a coutume de faire grand cas de l’honneur dû aux téphilines. C’est en raison de cet honneur particulier, et de la crainte d’attenter à cet honneur, que les hommes ont coutume de ne les porter que durant la prière de Cha’harit – afin de s’acquitter, ce faisant, de cette mitsva –, mais pas davantage. En effet, si l’on s’en tenait aux fondements mêmes de la mitsva des téphilines, il conviendrait que les hommes les portassent toute la journée ; mais il serait alors à craindre d’en détourner son esprit, chose interdite tout le temps qu’on les porte sur soi. Or les femmes n’ont, quant à elles, aucune obligation de les porter ; pourquoi donc se mettraient-elles en situation d’attenter, peut-être, à l’honneur dû aux téphilines, en en détournant leur esprit à quelque moment ? Aussi l’usage veut-il que les femmes ne les mettent point (Maguen Avraham, ‘Aroukh Hachoul’han).

Par conséquent, lorsqu’une femme, voulant s’élever dans la pratique des mitsvot, vient demander s’il est bon de mettre les téphilines, la directive à lui donner est de ne pas les mettre. Si, malgré cela, elle désire ardemment les mettre, dans la discrétion, et quoique de nombreux décisionnaires aient écrit qu’il faut protester en ce cas, il n’est pourtant pas juste de protester, puisqu’elle peut se fonder sur certaines autorités. En effet, nous avons pour principe que, tant qu’un comportement peut s’appuyer sur l’avis de décisionnaires, il n’y a pas lieu de protester contre lui.

Certaines femmes, en revanche, ne sont pas regardantes sur les lois de la pudeur, ni sur de nombreuses autres mitsvot, et ce n’est qu’à l’égard du port du talith et des téphilines qu’elles entendent se glorifier. En ce cas, il faut protester contre cette tendance consistant à faire de la Torah et des mitsvot une scène de luttes sociétales. L’observance des mitsvot doit en effet être motivée par l’honneur du Ciel, et non devenir un instrument au service d’intérêts de diverses natures[2].


[2]. La Michna Berakhot (20a) explique que les femmes sont dispensées de mettre les téphilines. Cependant, la michna ne dit pas si une femme qui voudrait les mettre y serait autorisée, de même qu’elles ont coutume d’accomplir d’autres mitsvot conditionnées par le temps, telles que le balancement du loulav ou l’écoute du chofar. Le traité ‘Erouvin 96a cite une baraïtha : « Mikhal, la fille de Saül, mettait les téphilines, et les sages ne protestaient pas. » Mais selon Tossephot ad loc., au nom de la Pessiqta, les sages protestèrent. De même, le traité Berakhot du Talmud de Jérusalem (2, 3) rapporte d’abord une opinion sans mention d’auteur, selon laquelle les sages n’ont pas protesté, puis l’opinion de Rabbi ‘Hizqia, pour qui les sages ont bel et bien protesté. Les Tossephot sur ‘Erouvin (réf. cit.) expliquent que, si les sages ont protesté, bien qu’ils ne l’aient point fait quand des femmes accomplissaient d’autres mitsvot positives conditionnées par le temps, c’est parce que « les téphilines requièrent un corps propre ; or les femmes n’observent pas avec zèle cette exigence. » Il semble que cette crainte porte sur les jours de séparation (nida), durant lesquels il est interdit de porter les téphilines ; cf. encore Rama, Ora’h ‘Haïm 88a. Or, puisqu’elles n’ont pas l’habitude d’étudier les lois portant sur des pratiques auxquelles elles ne sont pas astreintes, telles que les téphilines, il est à craindre qu’elles ne s’abstiennent pas de porter celles-ci pendant ces jours. Les sages ont peut-être également considéré le contact que peuvent avoir les femmes avec les couches des bébés, et les diverses souillures que l’on rencontre dans l’entretien de la maison.

Le Colbo (21) écrit ainsi au nom du Maharam qu’il y a lieu de protester quand des femmes veulent mettre les téphilines, « parce qu’elles ne savent pas se maintenir en état de propreté » ; le Beit Yossef rapporte ces propos. Le Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 38, 3 tranche : « Les femmes et les esclaves sont dispensés de porter les téphilines, car il s’agit d’une mitsva positive conditionnée par le temps. » Le Rama note : « Si des femmes veulent être rigoureuses envers elles-mêmes, on proteste, comme le note le Colbo. »

Le Maguen Avraham ad loc. explique que, si les femmes avaient l’obligation toranique de mettre les téphilines, le motif selon lequel elles risquent de ne pas rester suffisamment propres ne suffirait pas à les en dispenser ; mais puisqu’elles n’ont pas l’obligation de mettre les téphilines, et que l’on doit craindre pour leur propreté, il faut les dissuader de les mettre. Comme suite aux propos du Maguen Avraham, le ‘Aroukh Hachoul’han 38, 6 écrit que le problème, en fait, existe aussi bien pour les hommes. En effet, les téphilines exigeraient que l’on eût un corps aussi propre qu’Elicha Ba’al Knafaïm [personnage talmudique, réputé pour sa piété] ; mais, puisqu’on a l’obligation de les mettre, on se contente de les porter pendant le Chéma et la prière, en faisant très attention. Mais quant aux femmes, qui sont dispensées de mettre les téphilines, pourquoi s’exposeraient-elles à un tel risque ? A leur égard, l’heure du Chéma et de la prière est comparable au reste de la journée pour les hommes. Aussi ne laisse-t-on pas les femmes mettre les téphilines. Et bien que Mikhal portât les téphilines et que les sages, alors, ne protestassent point (‘Erouvin 96a), on ne se fonde pas sur ce seul fait, car, de prime abord, les sages savaient que Mikhal était une juste parfaite, et qu’elle serait attentive. De même, le Kaf Ha’haïm 38, 9 écrit, au nom du Birké Yossef et d’autres A’haronim, qu’il faut dissuader les femmes de porter les téphilines, et cite des motifs kabbalistiques à l’appui de cette position.

Cependant, parmi les Richonim eux-mêmes, certains estiment qu’il n’y a pas lieu de protester. Ainsi, le Or’hot ‘Haïm s’étonne des propos du Maharam, cités par le Colbo à l’appui de l’opinion rigoureuse ; en effet, dit-il, les sages n’ont précisément pas empêché Mikhal, fille de Saül, de porter les téphilines. Le Beit Yossef cite le Or’hot ‘Haïm, mais lui répond que le Colbo s’est fondé sur les autres opinions, selon lesquelles les sages avaient bien protesté devant Mikhal. Le ‘Olat Tamid, un des premiers commentateurs du Choul’han ‘Aroukh (Ora’h ‘Haïm 38, 3), repousse les propos du Maharam : s’il était interdit aux femmes de mettre les téphilines pour un motif de propreté, pourquoi les sages, au traité Berakhot 20a, déclareraient-ils qu’elles en sont dispensées parce qu’il s’agit d’une mitsva positive conditionnée par le temps ? De plus, rappelle-t-il, selon le traité ‘Erouvin 96a, Mikhal portait les téphilines, et les sages ne protestaient pas. Le ‘Olat Tamid conclut : « Si une femme est âgée, et que l’on sait qu’elle a soin de s’observer, il n’y a pas lieu de protester ; et c’est de ce cas qu’il est question [dans l’exemple de Mikhal]. » On rapporte encore le cas de plusieurs femmes justes, dans les générations des Richonim et des A’haronim, qui avaient coutume de porter les téphilines ; ainsi de l’épouse de Rabbi ‘Haïm ben Attar (le Or Ha’haïm).

En pratique, la directive est de ne pas mettre les téphilines, et de nombreux auteurs écrivent qu’il faut protester dans le cas où une femme veut les mettre. Telle est la position du Rama, du Michna Beroura 38, 13, du Kaf Ha’haïm 38, 9 et de nombreux autres. Mais, comme nous l’écrivons ci-dessus, celle qui souhaiterait pourtant mettre les téphilines aurait sur qui s’appuyer, puisque telle est la position du Or’hot ‘Haïm et du ‘Olat Tamid ; de la fin des propos du ‘Aroukh Hachoul’han lui-même, il apparaît qu’il n’y a pas lieu de protester quand il s’agit d’une femme connue comme juste. Aussi, en pratique, n’y a-t-il pas lieu de protester. Cela, à condition que cette femme ait grand soin de ne pas mettre les téphilines durant la période de ses règles ; en revanche, durant les sept jours de propreté précédant l’immersion au bain rituel, on peut les mettre. De même, elle aura soin de les porter discrètement, afin qu’il soit clair qu’elle le fait pour l’honneur du Ciel ; de plus, il faut cacher à autrui ses périodes de pureté et d’impureté.

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