Certains auteurs se sont étonnés que le libellé de la Téphilat hadérekh ne commençât pas par Baroukh… Nous avons en effet pour principe que toute bénédiction qui n’est pas juxtaposée à une autre – c’est-à-dire qui est récitée seule – doit commencer par la formule consacrée, Baroukh Ata, Ado-naï. Si elle est juxtaposée à une autre, en revanche, il n’est pas nécessaire qu’elle commence par cette formule ; nous voyons ainsi que les deuxième et troisième bénédictions du Birkat hamazon ne sont pas introduites par elle (Berakhot 46a). Pourquoi donc la Téphilat hadérekh, qui est récitée comme bénédiction autonome, ne commence-t-elle pas par Baroukh ?
Pour ce motif, certains sont rigoureux, et juxtaposent toujours la Téphilat hadérekh à une autre bénédiction (Maharam de Rothenburg). A priori, il est juste de tenir compte de leur opinion (Choul‘han ‘Aroukh 110, 6).
Mais si aucune occasion de dire une autre berakha ne se présente, on récitera la Téphilat hadérekh sans l’accoler à quelque autre berakha. En effet pour de nombreux décisionnaires, la Téphilat hadérekh n’est pas une bénédiction ordinaire, mais une prière ; par conséquent, les principes généraux des bénédictions ne s’appliquent pas à elle ; c’est pourquoi elle ne commence pas par la formule Baroukh Ata, et ne requiert pas d’être juxtaposée à une autre berakha. De même, on n’y mentionne pas la royauté divine, comme on a l’obligation de le faire à chaque bénédiction (Tossephot sur Pessa‘him 104b ; Michna Beroura 110, 28).
Selon d’autres, la Téphilat hadérekh est bien une bénédiction : celle-ci n’est autre que Choméa’ téphila (« qui écoutes la prière »), que l’on récite dans la ‘Amida. En effet, en conclusion de la Téphilat hadérekh, nous disons : Baroukh Ata, Hachem, choméa’ téphila. Et si elle ne commence pas par Baroukh, c’est parce que, fondamentalement, sa place est dans la ‘Amida : là, elle est juxtaposée aux bénédictions qui la précèdent ; de sorte que, même quand on la récite séparément en tant que Téphilat hadérekh, les Sages n’en ont point modifié le libellé. S’il n’est pas nécessaire d’y mentionner la royauté divine – c’est-à-dire les mots Elo-hénou, Mélekh ha’olam – c’est parce qu’une berakha qui « s’appuie » sur celle qui la précède s’appuie également sur la mention de la royauté qui est faite dans la première berakha ; et puisque la première berakha de la ‘Amida comprend la mention de la royauté divine, il n’est plus nécessaire de mentionner celle-ci dans la bénédiction Choméa’ téphila (disciples de Rabbénou Yona sur Berakhot 1, 1)[5].
Selon les disciples de Rabbénou Yona, la Téphilat hadérekh n’est autre, fondamentalement, que la bénédiction Choméa’ téphila (« qui écoutes la prière »), que nous trouvons dans la ‘Amida. Or, à son emplacement fixe au sein de la ‘Amida, cette bénédiction est juxtaposée à la précédente ; dès lors, quand elle est récitée en tant que Téphilat hadérekh, en dehors du cadre de la ‘Amida, il n’est plus nécessaire de la juxtaposer à quelque autre bénédiction. Quoi qu’il en soit, suivant cette opinion, la Téphilat hadérekh est bel et bien une bénédiction. Dès lors, s’y applique le principe d’après lequel, en cas de doute, on est indulgent [c’est-à-dire qu’on s’abstient de la dire].
Toutefois, de nombreux auteurs suivent Tossephot sur Pessa‘him 104b, ד »ה כל, d’après quoi il n’est pas nécessaire de juxtaposer Elo-haï néchama ni la Téphilat hadérekh à quelque autre bénédiction, car il ne s’agit pas de bénédictions, mais de louanges et prières. Tel est aussi l’avis des Tossephot ha-Roch, de l’Agouda, d’Aboudraham et du Tour 110.
Mais il faut se demander si, selon ces auteurs, le principe « en cas de doute sur une bénédiction, on est indulgent » s’applique à la Téphilat hadérekh. Selon certains, puisque cette prière diffère des autres bénédictions, on peut la réciter, même en cas de doute. Ainsi, le Pné Yehochoua’ (Berakhot 29a, sur Tossephot ד »ה מפני) et le ‘Hayé Adam (Cha‘aré Tsédeq, Michpeté Haarets, Binat Adam 11, 6) estiment que, lorsque c’est nécessaire, on peut la dire, sans crainte d’une berakha douteuse. C’est aussi ce qu’expliquent les leçons du Rav Yossef Chalom Elyachiv sur le traité Berakhot 30a.
Cependant, il semble plus satisfaisant de dire que, puisque Tossephot assimile la Téphilat hadérekh à Elo-haï néchama, et que l’on traite ce dernier texte comme une berakha – tant à l’égard du compte de cent bénédictions quotidiennes (Tour, Choul‘han Aroukh et commentateurs ; Ora‘h ‘Haïm 46, 3 ; cf. ci-dessus, chap. 12 § 5) qu’à l’égard du principe « en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent » (cf. La Prière d’Israël 9, 6) –, la Téphilat hadérekh doit, en définitive, être considérée comme une berakha, de sorte que ledit principe doit s’y appliquer aussi. De même, nous voyons qu’en pratique, de nombreux auteurs tiennent compte des cas de doute, en matière de Téphilat hadérekh ; aussi, les décisionnaires prescrivent-ils, en cas de doute, de la réciter sans mention du nom divin (Choul‘han ‘Aroukh 110, 7 ; Or lé-Tsion II, 7, 27). C’est en ce sens que nous recommandions au § 3 de réciter cette prière sans mention du nom divin, si l’on voyage sur des routes internes à une ville ; cela, de crainte de prononcer une bénédiction vaine.