Chapitre 16 – La soirée du séder

01. Introduction

Avant d’exposer les détails des règles du séder, passons brièvement en revue les mitsvot que nous accomplissons, durant cette soirée.

Deux thèmes principaux se trouvent au centre de la soirée du séder. Le premier est le souvenir de la sortie d’Egypte – de la servitude à la liberté –, et une réflexion sur le sens de la liberté selon le judaïsme. Le second est le passage de la tradition aux générations suivantes. Tout cela est inclus dans la mitsva toranique de raconter la sortie d’Egypte le soir du 15 nissan.

Afin de donner un appui matériel au souvenir, la Torah nous prescrit de manger, ce soir-là l’agneau pascal (pessa’h), le pain azyme (matsa) et les herbes amères (maror). L’agneau pascal, afin de rappeler le miracle par lequel Dieu frappa les premiers-nés d’Egypte et passa (passa’h) au-dessus des maisons israélites, sauvant ainsi nos premiers-nés. La matsa, en souvenir des pains azymes que nos ancêtres mangèrent quand ils sortirent d’Egypte, accédant à la liberté. Les herbes amères, en souvenir des rudes travaux et de l’asservissement auxquels les Egyptiens réduisirent nos ancêtres en Egypte.

De nos jours, le Temple est détruit, et nous ne pouvons pas faire le sacrifice pascal ; aussi, en souvenir de ce sacrifice, nous mangeons une portion supplémentaire de matsa, appelée afikoman. Selon la Torah, la consommation des herbes amères dépend de celle du sacrifice pascal : quand on n’offre pas ce sacrifice, il n’y a pas de mitsva de manger des herbes amères. Cependant, les sages ont prescrit de consommer des herbes amères, même après la destruction du Temple.

Quant à la mitsva de manger de la matsa, aucun changement n’est intervenu : même après la destruction du Temple, il existe une mitsva toranique de manger la mesure d’un kazaït de matsa.

Nos sages ont encore décidé de ponctuer la récitation de la Haggada de la consommation de quatre coupes de vin, afin de donner expression à la joie et à la liberté.

Ils ont de même décidé que la consommation des azymes et du vin se ferait accoudé, à la manière de gens libres.

02. Préparatifs du séder

Comme nous l’avons vu, l’un des deux thèmes centraux de la soirée du séder est le passage de la tradition de la sortie d’Egypte à ses fils et à ses filles. Afin d’aider les petits enfants à rester éveillés, nous modifions, lors du séder de Pessa’h, de nombreuses choses familières : par cela, nous suscitons leur intérêt. C’est ainsi que nous trempons, par deux fois, une portion de légume ; nous nous lavons les mains deux fois également ; nous donnons l’impression de commencer à manger, puis nous nous interrompons pour réciter la Haggada ; de plus, les mitsvot consistant à consommer la matsa, à boire quatre coupes, à s’accouder, éveillent naturellement chez l’enfant l’interrogation : Ma nichtana ? « Qu’est-ce qui différencie cette nuit de toutes les autres nuits ? »

Nos sages ont encore prescrit de distribuer aux enfants, au début du séder, des noix et des friandises, afin qu’ils perçoivent un changement supplémentaire et demandent : Ma nichtana ? (Choul’han ‘Aroukh 472, 16). Il est bon de leur distribuer, au cours du séder, de petites friandises, afin de les maintenir éveillés et contents.

Avant la fête, on s’efforce d’acheter aux enfants et à tous les membres de la famille des vêtements neufs, afin de réjouir chacun. Certes, la mitsva de se réjouir s’applique à chacune des trois fêtes de pèlerinage ; aussi est-ce une mitsva que d’acheter, avant chacune des trois fêtes, des vêtements et des bijoux aux femmes et aux filles, de distribuer aux petits enfants, pendant la fête, des friandises et des noix, et de réjouir les hommes par de la viande et du vin (Choul’han ‘Aroukh 529, 2-3). Mais avant Pessa’h, on s’applique encore davantage à acheter des habits neufs car, en s’en vêtant avant que de commencer le séder, une émotion particulière s’éveille à l’approche de cette nuit sainte.

Il est recommandé de préparer, avant le soir, la table, le plateau, les assiettes et les couverts, afin que l’on puisse, dès que l’on revient de la prière, commencer le Qidouch, sans perdre le temps précieux durant lequel les petits enfants sont encore éveillés et peuvent se joindre à la récitation de la Haggada, à la consommation de la matsa et des coupes. Toutefois, il ne faut pas commencer le Qidouch avant la tombée de la nuit (tset hakokhavim, apparition de trois étoiles), car le Qidouch doit se faire à un moment qui convienne à la consommation de la matsa, qui doit précisément avoir lieu la nuit du 15 nissan ; de plus, la coupe du Qidouch est la première des quatre coupes que l’on boit au séder, or les quatre coupes doivent être bues la nuit (Choul’han ‘Aroukh 472, 1, Michna Beroura 4).

Quand on dressera la table, on disposera des chaises confortables, afin que l’on puisse s’y accouder. A priori, on mettra les ustensiles de table les plus beaux que l’on ait ; et bien que, les jours de semaine, il faille limiter un peu la décoration de la table et n’y point mettre d’ustensiles trop luxueux, cela en souvenir de la destruction du Temple, on n’a pas de telle limitation le Chabbat ni les jours de fête (Choul’han ‘Aroukh 560, 2, Michna Beroura 5). Et le soir du séder, c’est une mitsva que d’orner la table des plus beaux ustensiles ; cela aussi est l’une des expressions de la liberté et de la joie (Choul’han ‘Aroukh 472, 2, Michna Beroura 6).

03. Le plateau

Avant le commencement du séder, il faut préparer le plateau (qe’ara), où l’on dispose tous les aliments particuliers de la soirée pascale. L’ordonnancement du plateau sur la table n’a pas seulement pour but que tous les aliments soient disposés devant nous ; ce qui est encore visé ici, c’est ce que ces aliments représentent : chacun d’entre eux est destiné à rappeler, à mettre en relief, une idée particulière ; si nous devons trouver tous ces aliments devant nous, c’est afin que s’exprime la thématique particulière de la soirée de Pessa’h. Enumérons à présent les aliments qu’il faut disposer sur le plateau.

Trois matsot, par lesquelles on accomplira la mitsva toranique de consommer le pain azyme. La raison pour laquelle il faut poser ces matsot sur le plateau est que la Haggada doit être récitée lorsque les matsot et les herbes amères sont devant nous ; il est écrit, en effet : « Tu raconteras à ton fils, en ce jour : “C’est en vertu de ceci…” » (Ex 13, 8), ce que nos sages commentent : « En vertu de ceci (ba’avour zé) : cela vise spécifiquement l’heure où de la matsa et des herbes amères sont placées devant toi[a].» De plus, la matsa est appelée pain de pauvreté (lé’hem ‘oni, Dt 16, 3). Or nos sages associent ce mot de pauvreté, ‘oni, à ‘onim : « on répond », ou : « on dit » ; lé’hem ‘oni devient ainsi le pain sur lequel on dit de nombreuses paroles ; par conséquent, la matsa doit être apparente au moment où l’on récite la Haggada. Toutefois, pour l’honneur dû à la matsa, qui est l’aliment le plus important du séder, et sur laquelle on prononce la bénédiction du pain (hamotsi), il ne faut pas réciter le Qidouch tant que la matsa est découverte. Aussi place-t-on les trois matsot dans une serviette, et quand on s’apprête à dire le Qidouch sur le vin – ainsi qu’au moment où on lève la deuxième coupe –, on recouvre les matsot. Tout le reste du temps où se récite la Haggada, les matsot doivent être découvertes.

Le maror (herbes amères) : c’est de la laitue ou du raifort. À l’époque du Temple, c’était une mitsva toranique que de manger le maror avec le sacrifice pascal. Depuis la destruction du Temple, la mitsva de manger le maror est de rang rabbinique.

À l’époque du Temple, on plaçait également sur la table la chair du sacrifice pascal (qorban pessa’h; après la destruction du Temple, les sages ont prescrit de disposer sur la table deux mets : l’un en souvenir du sacrifice pascal, l’autre en souvenir du sacrifice propre à la fête (« sacrifice solennel », qorban ‘haguiga), que l’on offrait chaque jour de yom tov (Pessa’him 114a-b). La coutume s’est établie de prendre, comme souvenir du sacrifice pascal, une épaule (zeroa’), pour faire également allusion au fait que nous fûmes délivrés par « le bras étendu » de Dieu. On grille cette épaule au feu, de même qu’on faisait griller la chair du sacrifice pascal. Les Séfarades ont pour coutume de prendre, comme zeroa’, une épaule d’agneau, ou d’autre mammifère cachère (chevreau, veau…) ; les Ashkénazes prennent une aile de poulet ou d’autre volatile cachère. En souvenir du sacrifice solennel (qorban ‘haguiga), on a coutume de prendre un œuf grillé ou cuit à l’eau ; en effet, on a l’usage de servir un œuf aux endeuillés, afin de les consoler, car l’œuf, arrondi, symbolise le cycle de la vie, le fait que la roue tourne dans le monde : de même, c’est pour nous une consolation que de savoir que, bientôt, le Temple sera reconstruit, et que nous pourrons offrir l’agneau pascal et le sacrifice solennel. Le mot œuf, lui-même, en araméen, se dit bi’a, ce qui signifie également : demande ; cela fait allusion à notre requête : que Dieu nous délivre de nouveau (Choul’han ‘Aroukh 473, 4). Dans la majorité des communautés, on a coutume de ne pas manger l’épaule grillée le soir même du séder (cf. § 32, sur l’usage de manger ou non des grillades le soir du séder).

On met encore du karpas, c’est-à-dire un légume[b], que l’on mangera avant la récitation de la Haggada. On a également coutume de mettre, sur le plateau, du vinaigre ou de l’eau salée, pour y tremper le karpas et lui donner du goût ; par cela, on s’obligera à se laver les mains une fois de plus qu’en un repas ordinaire, ce qui suscitera l’intérêt des enfants et leur désir de poser des questions à cette occasion.

On place encore du ‘harosset[c], qui fait allusion au mortier que nos ancêtres préparaient lorsqu’ils étaient asservis en Egypte. On y trempe le maror avant de le manger. Le vin ne se met pas dans le plateau, car on ne le considère pas comme un aliment, mais comme une boisson.


[a]. Le verset complet dit : « Tu raconteras (véhigadta) à ton fils, en ce jour : “C’est en vertu de ceci (ba’avour zé) que l’Eternel agit en ma faveur, quand je sortis d’Egypte.” » Le mot (ceci) se prête, littéralement, à plusieurs interprétations : il peut désigner l’ensemble des mitsvot de la fête de Pessa’h ; en ce cas, l’enseignement délivré à l’enfant signifie que l’Eternel déploya ses miracles en ma faveur et me fit sortir d’Egypte afin que j’accomplisse ses mitsvot (ba’avour zé pourra se traduire alors : c’est en vue de ceci). peut encore faire allusion, plus spécialement, au sacrifice pascal ; on lira alors : « C’est en récompense de cela [le sacrifice pascal] que l’Eternel accomplit ces prodiges en ma faveur quand je sortis d’Egypte » (Da’at Miqra).

La lecture talmudique, quant à elle, voit dans le mot (ceci) une chose que le père peut montrer du doigt : les matsot et les herbes amères, lesquelles – la Torah nous l’apprend par ailleurs – doivent être consommées le soir du 15 nissan. Cette lecture isole la première partie du verset, en insistant sur la séquence véhigadta (tu raconteras) / bayom hahou (en ce jour) / ba’avour zé (en faveur de ceci) : « Tu raconteras [= tu feras le récit de la sortie d’Egypte] à ton fils, en ce jour, en présence de cela [= matsot et herbes amères]. » Cette lecture, de type midrachique,  veut nous enseigner que le jour où nous est prescrite la mitsva de raconter la sortie d’Egypte à l’enfant est précisément le jour même où il nous est prescrit de manger la matsa et les herbes amères, c’est-à-dire le soir du 15 nissan. C’est pourquoi on tient à ce que les matsot et les herbes amères soient présentes devant nous durant la lecture de la Haggada : il faut associer autant que possible la mitsva du récit à celles de la matsa et des herbes amères.

[b]. Sur l’identité de ce légume (céleri, persil, pomme de terre, selon les usages), cf. § 15.

[c]. Pâte sucrée, faite de pommes, de dattes, d’amandes grillées, de vin ; cf. § 27.

04. Ordonnancement du plateau

Le Talmud ne mentionne pas de plateau, mais dit que l’on sert, devant celui qui préside au séder, de la matsa, des herbes amères, du ‘harosset et deux mets (Pessa’him 114a). Ce sont les Richonim qui ont écrit qu’il fallait placer tous ces aliments sur un plateau (qe’ara). C’est aussi ce que rapporte le Choul’han ‘Aroukh (473, 4). Cela n’est toutefois pas obligatoire : l’essentiel est que tous ces aliments soient placés devant celui qui mène la cérémonie (le ‘orekh ha-séder). Il n’est pas non plus nécessaire de mettre un plateau devant chaque participant au séder, ni même devant chaque homme marié. Un plateau suffit, que l’on place devant celui qui préside au séder (Michna Beroura 473, 17). Néanmoins, certains ont coutume de placer un plateau devant chaque chef de famille ; d’autres ont coutume de placer des matsot devant chaque chef de famille, tandis que le plateau proprement dit est seulement placé devant celui qui préside au séder.

Puisqu’il faut placer, sur le plateau, plusieurs aliments, la question se pose de savoir dans quel ordre il est préférable de les y mettre. Plusieurs opinions se sont fait jour en la matière.

Selon le Rama, le principe est que tout aliment qui précède l’autre, suivant l’ordre des étapes du séder, doit se situer, sur le plateau, plus près du maître de céans, afin de « ne pas passer au-dessus des mitsvot » : en effet, si par exemple on plaçait les matsot au plus près, puis le karpas après elles, on serait contraint, au moment de prendre le karpas pour en manger, de passer par-dessus les matsot ; or il y aurait à cela une certaine déconsidération des matsot. Aussi, selon le Rama, on placera le karpas et l’eau salée au premier rang, près de soi, car c’est le karpas trempé dans l’eau salée que l’on mange en premier, avant même la récitation de la Haggada. En deuxième place, on mettra les matsot, car on en mange au début du repas. Puis on placera le maror (herbes amères) et le ‘harosset, car c’est dans cet ordre que nous mangeons : après les matsot, on consomme le maror, que l’on trempe dans le ‘harosset. Les aliments les plus éloignés seront le zeroa’ (épaule d’agneau, ou aile de poulet) et l’œuf, car ils ont pour but de rappeler le sacrifice pascal et le sacrifice de Yom tov.

Selon certains auteurs, il n’est pas nécessaire d’être pointilleux quant à l’ordonnancement du plateau, et de s’abstenir de « passer au-dessus d’une mitsva » ; en effet, ce n’est que lorsque le moment est venu d’accomplir deux mitsvot, qu’il ne convient pas de sauter ainsi au-dessus de l’une pour parvenir à la seconde, plus éloignée spatialement. Dans le cas de la soirée du séder, en revanche, chaque mitsva est assortie d’un temps déterminé ; aussi n’est-il pas problématique de passer au-dessus d’un aliment qu’il n’est pas encore temps de manger, pour en prendre un autre, plus éloigné, que l’on doit à présent manger.

Suivant Rabbi Isaac Louria (le saint Ari), on suit un autre ordonnancement, qui fait allusion aux dix séfirot[d][1]. C’est la coutume observée de nos jours par la majorité des Séfarades, et par la majorité de ceux qui prient selon le rituel sfard-‘hassidique ; parmi ceux qui prient selon le rituel ashkénaze eux-mêmes, certains ont adopté la coutume de Rabbi Isaac Louria. D’autres suivent la coutume du Rama, et d’autres encore suivent la coutume du Gaon de Vilna. Dans de nombreuses éditions de la Haggada, des schémas d’ordonnancement du plateau sont reproduits. Comme nous avons eu l’occasion de le dire par ailleurs, chaque coutume a sa raison d’être, en halakha.


[d]. Sur cette notion, cf. chap. 15, note h.

[1]. L’ordre à suivre, selon Rabbi Isaac Louria, est le suivant : on place au-dessus les trois matsot, qui correspondent aux séfirot de ‘Hokhma, Bina et Da’at (sagesse, raison et savoir). En dessous d’elles, du côté droit, on met l’épaule, correspondant à ‘Hessed (bonté), et l’œuf du côté gauche, en regard de l’attribut de Gvoura (puissance). Plus bas, au centre, on dispose le maror sur lequel on prévoit de prononcer la bénédiction ‘al akhilat maror : cela correspond à l’attribut de Tiféret (harmonie). En dessous, du côté droit, on place le ‘harosset, qui fait référence à Netsa’h (éternité), et le karpas à gauche, en regard de Hod (splendeur). Plus bas, enfin, au milieu, le maror destiné à être mangé en sandwich avec de la matsa (korekh), en regard de la séfira de Yessod (fondement). Quant au plateau lui-même, il fait référence à l’attribut de Malkhout (royauté) (Kaf Ha’haïm 473, 58). Selon Rabbi Isaac Louria, il est de coutume de séparer les trois matsot l’une de l’autre par des serviettes, car chaque matsa fait allusion à une séfira distincte ; d’autres ont pour coutume de ne pas les séparer (‘Hayé Adam).

05. Qadech: le Qidouch

On commence le séder par le Qidouch, dont le propos est de marquer la sainteté d’Israël et la sainteté de la fête de Pessa’h. Dans tout Qidouch du soir, le Chabbat comme les jours de fête, nous disons : « en souvenir de la sortie d’Egypte » (zékher liyetsiat Mitsraïm), car en son fondement, la sainteté d’Israël commença de se révéler lors de la sortie d’Egypte ; c’est alors, en effet, qu’il fut manifeste que l’Eternel choisit Israël pour lui être un peuple spécial. Lors du Qidouch de la nuit du séder, nuit durant laquelle nous sortîmes d’Egypte, et où il nous est ordonné d’en faire le récit, la grandeur du Qidouch s’en trouve encore augmentée. Aussi convient-il que ce soit le Qidouch qui ouvre le séder[2].

Toutefois, à la différence des autres Qidouch, où seul celui qui le récite doit tenir une coupe de vin et boire la majorité de cette coupe, tandis que les autres participants écoutent et répondent amen, le soir du séder on sert du vin à chaque convive ; une fois le Qidouch achevé, chacun des convives s’accoude et boit la majorité du vin qui est en sa coupe. C’est la première des quatre coupes du séder.

Un grand principe trouve son expression dans le Qidouch fait sur le vin, qu’instituèrent nos sages. Généralement, on a tendance à penser que la sainteté ne se révèle que dans le monde de l’esprit, par la prière et l’étude de la Torah, et que plus l’homme mortifie son corps, plus il mérite d’atteindre à la sainteté. Or voici que nos sages décident que la proclamation de la sainteté du Chabbat et des fêtes se fait sur le vin, cela afin de nous apprendre que la sainteté se répand et se dévoile également par le biais de la nourriture matérielle ; ce n’est pas seulement par des nourritures de base, indispensables à la subsistance de l’homme, que la sainteté se manifeste, mais même par le vin, destiné à réjouir. Nous pouvons apprendre de là que c’est précisément par une vie complète, contenant la vérité de la Torah et de la foi jointe à la joie et à l’allégresse, que l’on peut révéler dans sa plénitude la sainteté d’Israël ; c’est pourquoi nous récitons le Qidouch sur le vin, qui réjouit.

Comme chaque jour de fête, nous disons la bénédiction Chéhé’héyanou (« Béni sois-Tu… qui nous as fait vivre, nous as maintenus et nous as fait parvenir à cette époque » : Baroukh Ata… chéhé’héyanou, véqiyemanou, véhiguiyanou lazman hazé). Le jour de fête (Yom tov) est en effet une mitsva qui se renouvelle à intervalle régulier, d’année en année. Les sages ont fixé cette bénédiction à la fin du Qidouch car, après avoir pris conscience de la sainteté du jour, il convient de bénir Dieu et de lui exprimer notre reconnaissance pour nous avoir fait atteindre cette date consacrée. Si l’on a oublié de dire Chéhé’héyanou au cours du Qidouch, on le dira quand on s’en souviendra car, tant que la fête de Pessa’h n’est pas terminée, on peut encore réciter cette bénédiction.

Il ne faut pas dire, après le Qidouch et avant de boire le vin, le texte Hinéni moukhan, ni le texte Léchem yi’houd, que certains récitent avant la première des quatre coupes, car cela constituerait une interruption (hefseq) entre la bénédiction et la boisson. On pourra dire Léchem yi’houd avant le Qidouch. De même pour les autres coupes : on ne dira Léchem yi’houd qu’avant la bénédiction sur le vin (Michna Beroura 473, 1).

Si le premier jour de Pessa’h a lieu le Chabbat, on ajoute, dans le Qidouch, la mention du Chabbat. Si cela tombe à l’issue de Chabbat, on y ajoute une bénédiction sur la bougie et sur la distinction (havdala) entre sainteté du Chabbat et sainteté de la fête (Choul’han ‘Aroukh 473, 1).


[2]. Le Chabbat, il est certain que le fait de proclamer la sainteté du jour est une obligation toranique, comme il est dit : « Souviens-toi (zakhor) du jour du Chabbat pour le sanctifier » (Ex 20, 8). Selon Maïmonide et la majorité des décisionnaires, on s’acquitte de cette obligation toranique – proclamer le souvenir et la sainteté du Chabbat – par la prière du soir de Chabbat [qui contient, au centre de la ‘Amida, la bénédiction : « Sois loué Eternel… qui sanctifies le Chabbat »] ; ce sont les sages qui ont prescrit de mentionner également la sainteté de Chabbat lors d’un Qidouch, récité sur une coupe de vin, le soir de Chabbat. Mais selon plusieurs autres Richonim, la mitsva toranique consiste à sanctifier le Chabbat sur une coupe de vin (Pniné Halakha, Les Lois de Chabbat I, chap. 6, note 1).

S’agissant du Qidouch de Yom tov, cependant, les décisionnaires sont partagés. Selon le Maguid Michné (Chabbat 29, 18), le Qidouch des fêtes est entièrement une norme rabbinique ; c’est aussi l’avis du Maguen Avraham 271, 1 et de la majorité des A’haronim. Cependant, de nombreux Richonim estiment que cette norme est de fondement toranique, comme il est dit : « Voici les fêtes de l’Eternel, que vous proclamerez convocations saintes » (Lv 23, 37) ; c’est ce qui ressort du Cheïltot, du Halakhot Guedolot, du Raavia, du Maharam de Rothenburg (cf. Pniné Halakha, Mo’adim – Fêtes et solennités juives II, chap. 2, note 4 ; responsa ‘Hazon ‘Ovadia 2).

06. Les quatre coupes

Nos sages ont institué la consommation de quatre coupes de vin, le soir du séder, afin d’exalter la joie de la Délivrance, et de donner expression à la liberté. Il est vrai que la mitsva de se réjouir en buvant du vin existe pour toutes les fêtes ; mais à Pessa’h, les sages ont prescrit de boire quatre coupes à l’occasion de la lecture de la Haggada, afin que le thème de la joie trouve une expression concrète à chaque étape du soir du séder. Chaque grande partie de la Haggada est donc récitée sur une coupe de vin. Le Qidouch se dit en tenant la première coupe ; aussi sert-on le vin dans la coupe de chaque convive avant la récitation du Qidouch. Le récit de la sortie d’Egypte et la première partie de la louange qu’est le Hallel se disent sur la deuxième coupe, aussi la sert-on avant de commencer la lecture de la Haggada, afin que toute la Haggada soit récitée sur une coupe de vin. On récite le Birkat hamazon (actions de grâces après le repas) sur la troisième coupe ; on verse donc celle-ci avant le commencement du Birkat Hamazon. Après cela, on sert la quatrième coupe, afin de réciter sur elle la deuxième partie du Hallel, ainsi que cette autre louange qu’est le Hallel hagadol (grand Hallel). Nous voyons donc que tout ce que l’on dit durant la soirée du séder se dit en présence d’une coupe de vin.

Si l’on a bu quatre coupes de vin d’affilée, cela n’est considéré que comme la consommation d’une seule coupe (Choul’han ‘Aroukh 472, 8). Même si l’on a marqué une pause entre la consommation d’une coupe et la suivante, plusieurs décisionnaires (Rachbam, Ran, Peri ‘Hadach) estiment que l’on n’est pas quitte de son obligation, tant que l’on n’a pas récité, entre elles, les paroles de la Haggada ; en effet, la consommation des coupes de vin doit se faire tout en se livrant activement au souvenir de la sortie d’Egypte (cf. cependant Béour Halakha, passage commençant par Chélo, où il apparaît que, aux yeux du Beit Yossef, on est quitte a posteriori, tant que l’on a marqué une pause entre chaque coupe et la suivante).

Selon les maîtres du Talmud, le nombre des coupes que l’on boit au séder, quatre, fait allusion à plusieurs thèmes : les quatre coupes renvoient aux quatre expressions de Délivrance qu’énonce la Torah, à l’occasion de la sortie d’Egypte ; elles font encore allusion aux quatre empires qui ont asservi les Juifs, une fois que ceux-ci furent devenus un peuple, à savoir : Babylone, la Perse, la Grèce et Rome ; chaque fois, le Saint béni soit-Il nous sauva de leurs mains. Il est fait également référence aux quatre coupes de calamité que le Saint béni soit-Il fera boire aux méchants parmi les nations, et aux quatre coupes de consolation dont Il abreuvera Israël (Talmud de Jérusalem, Pessa’him 10, 1).

Généralement, il faut savoir que le chiffre quatre exprime l’idée de manifestation complète, dans tout l’univers : chaque chose, en ce monde, a quatre côtés, en regard des quatre points cardinaux, ouest, est, nord et sud. Or dans la mesure où la sortie d’Egypte a amené une révolution totale dans le monde, elle s’exprime par le biais de quatre expressions de Délivrance, ainsi qu’il est dit : « Aussi, dis aux enfants d’Israël : “Je suis l’Eternel. Je vous ferai sortir de dessous les fardeaux de l’Egypte, et Je vous sauverai de leur asservissement, et Je vous délivrerai par un bras étendu et par de grands prodiges ; et Je vous prendrai pour peuple, et Je vous serai Dieu, et vous saurez que Je suis l’Eternel votre Dieu, qui vous soustrais de dessous les fardeaux de l’Egypte » (Ex 6, 6-7). La servitude d’Israël en Egypte n’était pas seulement celle des Israélites qui s’y trouvaient alors ; elle était aussi celle de la spiritualité à l’égard de la matérialité. En effet, toute possibilité de dévoiler le spirituel dans le monde dépend du peuple juif ; or celui-ci était asservi au plus matérialiste des royaumes, l’Egypte. Pour libérer Israël, pour qu’il pût recevoir la Torah, éclairer le monde et l’amender, il était nécessaire de briser toutes les barrières qui l’asservissaient, des quatre coins du monde ; et c’est à cela que font référence les quatre expressions de Délivrance.

Le verset de l’Exode mentionne une cinquième expression de Délivrance, comme il est dit : « Et Je vous amènerai sur la terre que J’ai juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob, et Je vous la donnerai pour héritage, Je suis l’Eternel » (v. 8). Mais puisque cette expression n’a pas trait à la sortie d’Egypte elle-même, les sages n’ont pas prescrit de boire une cinquième coupe, qui lui eût correspondu. Toutefois, on a coutume de servir une cinquième coupe, appelée coupe du prophète Elie (kos chel Elyahou), dont le propos est de faire allusion à la Délivrance finale, dont le processus commence par l’entrée en terre d’Israël (cf. ci-après § 36).

07. Le vin

Nos sages ont dit que, pour accomplir la mitsva dans sa perfection, il faut couper d’eau le vin des quatre coupes, faute de quoi il serait lourd et conduirait à l’ivresse. Et quoiqu’un tel vin réjouisse également, grâce à l’alcool qu’il contient, la mitsva consiste à boire le vin en tant qu’hommes libres (dérekh ‘hérout), c’est-à-dire comme des gens riches, qui disposent de leur temps, et qui peuvent se permettre de boire le vin le plus savoureux, s’appliquant à son mélange comme il convient, de façon qu’il réjouisse et n’enivre point. Mais de nos jours, les vins sont moins forts, et il n’est plus obligatoire de les couper ; seul celui qui éprouve une amélioration de son goût ou de son effet en le coupant aura la mitsva de le faire (Michna Beroura 472, 29 ; certains, cependant, ont coutume de couper le vin, pour apporter à la mitsva un supplément de perfection).

Par conséquent, le hidour (supplément de perfection) destiné à refléter la liberté s’accomplit de nos jours en achetant un vin de qualité, dont la teneur en alcool est susceptible d’enivrer, et par lequel s’éveilleront l’émotion et la joie, le sentiment d’affranchissement et de liberté. Toutefois, il faut prendre garde que le vin ne soit trop fort, faisant obstacle à la concentration lorsqu’on récitera la Haggada et que l’on fera les différentes mitsvot de la nuit du séder. Il faudra donc boire les quatre coupes de vin de manière telle que le vin réjouisse, mais ne fatigue ni ne soûle. Si l’on a peine à boire un plein verre de vin, ou que cela risque de perturber l’accomplissement des mitsvot du séder comme il convient, on mêlera le vin de jus de raisin ou d’eau, ou des deux à la fois, à condition que l’eau ne devienne pas majoritaire. Par cela, on bénéficiera, d’un côté, du vin qui a la capacité d’enivrer, et de l’autre, on se réjouira de cette boisson, et l’on pourra convenablement accomplir toutes les mitsvot de la soirée pascale. De même, on pourra utiliser un vin faiblement alcoolisé.

Bien que, a posteriori, on s’acquitte de son obligation en prenant du jus de raisin, il faut savoir que, lorsque les sages du Talmud ont ordonné la consommation de quatre coupes, ils n’ont pas envisagé que l’on bût du jus de raisin : à leur époque, il n’était pas possible de conserver le jus de raisin, depuis les vendanges à l’automne jusqu’à la fête de Pessa’h, sans qu’il fermentât. Même si l’on n’aimait pas le vin, ou que l’on fût sujet aux maux de tête quand on en buvait, on devait boire quatre coupes. On rapporte ainsi que Rabbi Yehouda fils de Rabbi Ilaï devait attacher un foulard à sa tête, de Pessa’h à Chavou’ot, en raison du mal de tête que lui causait la consommation des quatre coupes. Seul celui que le vin rendait malade et obligeait à s’aliter était dispensé de la mitsva (Nédarim 49b, Choul’han ‘Aroukh 472, 10, Michna Beroura 35). Nous voyons donc que l’intention des sages, dans leur directive, était que l’on récitât la Haggada et que l’on racontât la sortie d’Egypte tout en buvant du vin, qui a la propriété de réjouir ; en buvant du jus de raisin, on n’accomplit donc pas la mitsva telle que l’ont instituée nos sages. Cependant, puisque nous disposons aujourd’hui de jus de raisin, ceux que le vin fait souffrir – par exemple s’il leur cause des maux de tête – peuvent s’acquitter de leur obligation avec du jus de raisin.

Les femmes, elles aussi, sont tenues de boire quatre coupes, de même qu’elles sont tenues à toutes les mitsvot de la soirée du séder (Choul’han ‘Aroukh 472, 14). Là encore, la mitsva consiste à boire du vin, qui réjouit[3].

C’est une mitsva que d’embellir sa pratique en choisissant, pour les quatre coupes, un vin de qualité, et qui réjouisse. Il y a un avantage à ce qu’il soit rouge ; mais un vin blanc de qualité est préférable à un vin rouge de moindre qualité. A posteriori, on s’acquitte par toute sorte de vin, même blanc et de faible qualité (Choul’han ‘Aroukh 472, 11).


[3]. Autrefois, ce n’est qu’à l’époque des vendanges que l’on pouvait avoir du jus de raisin. Et comme, à l’époque des vendanges, il ne restait plus de vin de la saison précédente, et que quarante jours devaient passer avant de pouvoir préparer un vin nouveau, nos maîtres enseignèrent que, a posteriori, on pouvait dire le Qidouch sur du jus de raisin (Baba Batra 97b, Choul’han ‘Aroukh 272, 2). Mais cela n’est dit qu’a posteriori ; en particulier à Pessa’h, où le décret des sages a principalement pour objet de susciter la joie durant la lecture de la Haggada, comme l’écrit le Miqraé Qodech II 35. Toutefois, dans ce même livre, p. 130, l’auteur défend la cause des femmes qui veulent s’acquitter de leur obligation par du jus de raisin : l’obligation de boire un vin susceptible d’enivrer, dit-il, a essentiellement pour but d’accomplir la mitsva de se réjouir ; or la halakha stipule que la joie, chez les hommes, se réalise principalement par la consommation de vin et, chez les femmes, par de beaux vêtements (Pessa’him 97a ; Choul’han ‘Aroukh 529, 2, Béour Halakha ad loc.).

Quoi qu’il en soit, il demeure certain que les femmes ont l’obligation de se réjouir, durant les fêtes, par la consommation de vin, comme le dit le premier Tanna en Pessa’him 97a (cf. Pniné Halakha, Mo’adim – Fêtes et solennités juives II chap. 1 § 9-10, note 5). Non seulement cela : elles doivent encore boire les quatre coupes, comme les hommes, car « elles aussi ont bénéficié de ce même miracle » (Pessa’him 108b). Et telle était la coutume des femmes, jusqu’il y a quelques générations. Toutefois, l’ivresse étant une source d’opprobre pour la femme, plus encore que pour l’homme (Ketoubot 65a), celles qui craignent l’ivresse sont autorisées à mêler davantage de jus de raisin dans leur vin.

08. Quantité de vin et mesure du verre

Afin d’accomplir la mitsva des quatre coupes (ainsi que toute consommation d’une coupe de vin à l’occasion d’une mitsva : Qidouch, Havdala, Birkat hamazon, bénédictions d’un mariage…), il faut que la quantité de vin présente dans la coupe ait une certaine importance. Nos sages ont fixé qu’il faut y verser au moins un quart de log (= un revi’it) ; si l’on y a versé moins de cette quantité, on n’est pas quitte de son obligation (Pessa’him 108b).

Un quart de log, c’est la mesure correspondant au volume d’un œuf et demi. D’après le calcul de Rabbi ‘Haïm Naeh, basé sur Maïmonide et d’autres Richonim, cela fait 86 millilitres. Cependant, suivant des calculs révisés, plus précis, il s’avère que la mesure équivaut en réalité à 75 ml (cf. dans la série Pniné Halakha, le volume consacré aux Bénédictions, chap. 10, note 11). Toutefois, cette mesure n’est pas acceptée par tous les décisionnaires, car, à la suite des exils, des doutes sont apparus concernant ce que l’on entend par « mesure d’une olive » (kazaït) ou « mesure d’un œuf » (kabeitsa). Certains décisionnaires ashkénazes (Noda’ Biyehouda, ‘Hazon Ich) sont rigoureux, et estiment que la taille des œufs, de nos jours est plus petite, de moitié environ, que celle des œufs à l’époque talmudique. Par conséquent, si la mesure d’un revi’it était, à l’époque, d’un œuf et demi, il faut compter que, de nos jours, elle approche trois œufs, ce qui fait environ 150 ml ; c’est cette mesure que l’on appelle, de nos jours, mesure du ‘Hazon Ich.

En pratique, la position principale, parmi les décisionnaires, tend à l’indulgence, et c’est en ce sens qu’est fixée la coutume séfarade. Quant à la coutume ashkénaze, le Michna Beroura (271, 68 et 486, 1) écrit que, s’agissant de mitsvot dont le fondement est toranique, telles que le Qidouch du soir de Chabbat, ou la Havdala, il est bon, a priori, de tenir compte de l’opinion rigoureuse. Pour des mitsvot de rang rabbinique, en revanche, telles que les quatre coupes du séder, ou la mesure de revi’it pour déterminer si l’on doit dire la bénédiction finale, on peut accomplir la mitsva par le biais de la petite mesure, conforme à l’opinion de la grande majorité des décisionnaires. Cependant, a priori, il ne convient pas d’accomplir la mitsva par le biais de la plus petite mesure : on remplit une belle coupe, qui contient beaucoup plus.

Il faut encore observer avec soin les directives des sages à l’égard de la coupe sur laquelle on dira les bénédictions : qu’elle soit intacte, sans ébréchure ; et qu’on la remplisse, même si sa contenance est nettement supérieure à la quantité par laquelle on s’acquitte de la mitsva (un revi’it, 75 ml). Il faut remplir la coupe sans parcimonie. Le propos n’est pas qu’elle soit remplie à ras-bords – de façon telle qu’il serait à craindre que le vin n’en vienne à se renverser –, mais qu’elle soit remplie généreusement, près du bord (environ un demi-centimètre en-dessous).

La coupe doit être propre, bien rincée, à l’extérieur et à l’intérieur. Cette exigence ne vaut que pour la première des quatre coupes ; mais quand on s’apprête à boire la coupe suivante, et à moins qu’elle n’ait été salie, il n’est pas nécessaire de la relaver ; en effet, la consommation des quatre coupes est considérée comme un seul et même ensemble, et ce n’est qu’au début de la boisson que la coupe doit avoir été rincée (Michna Beroura 473, 68). Certains sont cependant pointilleux à cet égard, et rincent leur coupe avant chacune des quatre consommations (Kaf Ha’haïm 473, 1)[4].


[4]. Le Kaf Ha’haïm 472, 1, qui se fonde sur le Zohar, estime qu’il convient simplement de rincer la coupe avant le Birkat hamazon (actions de grâce après le repas). Pour le Ben Ich ‘Haï, Tsav 29, il faut la rincer avant chacune des quatre consommations ; dans certaines familles, rapporte-t-il, on avait l’usage de préparer une jatte d’eau, où l’on plongeait les coupes entre les différentes consommations.

Mais de nos jours, cela serait moins considéré comme un hidour (embellissement de la mitsva), parce que l’eau de la jatte se salit, de sorte que la coupe qui en sortirait ne serait plus considérée comme propre à nos yeux. Si l’on veut donc être rigoureux, il est préférable de rincer la coupe dans l’évier. Suivant la majorité des décisionnaires, il n’est cependant pas nécessaire de rincer sa coupe au cours du séder.

09. Mesure de la boisson

A priori, il est bon d’apporter à la mitsva un supplément de perfection (hidour), en buvant tout le vin qui est en la coupe. Même si la coupe est grande, et contient beaucoup plus d’un revi’it (75 ml) il y a lieu, a priori, d’en boire tout le vin. Mais si l’on ne veut pas boire autant, on s’efforcera de boire au moins la majorité de la coupe. À tout le moins, il faut boire la majorité du revi’it, et ce que l’on appelle mesure de melo lougmav[e]. En d’autres termes, deux conditions sont nécessaires à la réalisation de la mitsva : a) boire la majorité du vin que la coupe doit contenir, c’est-à-dire la majorité d’un revi’it (38 ml) ; b) que cette quantité « emplisse la bouche » du buveur, c’est-à-dire que la mesure de vin puisse emplir la bouche quand on gonfle une joue. Cette quantité est en effet propre à donner au buveur une sensation de satiété. Pour un homme dont la bouche est moyenne, la mesure de melo lougmav est d’un peu plus de la moitié d’un revi’it ; si l’on a une grande bouche, melo lougmav est proche d’un revi’it ; pour un adolescent de treize ans, dont la bouche est petite, melo lougmav est certes moins que la moitié d’un revi’it ; mais il lui faudra boire au moins la majorité d’un revi’it pour remplir la première condition (Choul’han ‘Aroukh 472, 9, Michna Beroura 30, Béour Halakha, passage commençant par Véyichté)[5].

Même aux enfants qui ont atteint l’ « âge de l’éducation[f]», on donne quatre coupes (Choul’han ‘Aroukh 472, 15). En ce qui concerne les usages du séder, on appelle « âge de l’éducation » l’âge où l’on peut éduquer les enfants à la compréhension de ce qui se dit « sur la coupe », c’est-à-dire le Qidouch, la Haggada, le Birkat hamazon, le Hallel et les louanges (Choul’han ‘Aroukh Harav 472, 25). En général, autour de cinq ou six ans, les enfants parviennent à l’âge de l’éducation. Il n’est pas nécessaire de leur faire boire la majorité d’un revi’it : il suffit qu’ils boivent la mesure de melo lougmav (Michna Beroura 472, 47).

Autre donnée qu’il est nécessaire de connaître : la majorité du verre doit être bue « en une fois » (chtia a’hat). Si l’on boit d’abord la moitié de cette quantité, puis, plus tard, l’autre moitié, il est certain que cette consommation ne peut être considérée comme faite « en une fois » ; il s’ensuit que l’on n’aura pas bu la quantité de vin nécessaire à la consommation de l’une des quatre coupes. Mais les grands Richonim et A’haronim sont partagés quant au fait de savoir ce qu’est la portion de temps durant laquelle la boisson peut être considérée comme faite « en une fois ». Selon Maïmonide, puisqu’on a l’habitude de boire de façon continue, en ne marquant que de brèves pauses, destinées à respirer ou à avaler, il faut également boire sa coupe, au séder, de façon continue – comme on a l’habitude de boire, généralement, un revi’it de vin –, et c’est seulement en ce cas que l’on considère que la consommation est faite en une fois. En d’autres termes, le temps de consommation de la mesure de vin que l’on doit boire à chaque coupe est semblable au temps nécessaire à la consommation d’un revi’it entier. Si la consommation a duré plus de temps, la mitsva ne sera pas accomplie. Face à cela, le Raavad estime que, tant que la consommation ne dure pas plus que la mesure appelée akhilat pras, c’est-à-dire six ou sept minutes, chaque gorgée s’adjoint aux autres pour constituer une boisson faite « en une fois ».

En pratique : a priori, il y a lieu d’être rigoureux, conformément à l’avis de Maïmonide, et de boire de façon continue la mesure de vin par laquelle on s’acquitte de son obligation, en ne faisant que de légères pauses destinées à respirer et à avaler. A posteriori, si l’on boit cette mesure dans le laps de temps dit akhilat pras (six ou sept minutes), on est quitte de son obligation : puisque la règle des quatre coupes est rabbinique, la halakha est conforme à l’opinion indulgente. Certains, cependant, ont l’usage d’être rigoureux[6].


[e]. Littéralement, « plénitude de bouche ». Majorité de la quantité de liquide que peut contenir la bouche.

[5]. Selon Na’hmanide, cité comme opinion alternative par le Choul’han ‘Aroukh 472, 9, il est obligatoire de boire la majorité de la coupe, même si celle-ci est grande ; mais pour la majorité des décisionnaires, cela n’est pas indispensable. A priori, il est bon, cependant, de tenir compte de l’opinion de Na’hmanide, comme l’explique le Michna Beroura 33.

Quoique la position principale de la halakha suive l’usage habituel, nous avons davantage mis l’accent, ci-dessus, sur le hidour consistant à tenir également compte de la position du ‘Hazon Ich ; en effet, le supplément de boisson constitue ici un supplément de perfection apporté à la mitsva de la joie ; la mesure de revi’it est petite, et ceux qui veulent embellir la mitsva boivent davantage. Aussi, pour être quitte aux yeux de tous, on prendra a priori une coupe d’une capacité de 150 ml, et l’on en boira la majorité ; de cette façon, on aura bu la mesure de melo lougmav suivant tous les avis, et, puisque l’on aura bu la majorité du verre, on sera également quitte d’après Na’hmanide.

S’il est difficile de boire toute la coupe, quand elle est de taille « ‘Hazon Ich » (150 ml), on perdra certes le bénéfice du hidour consistant à boire tout le verre – mais nous avons vu que l’on pouvait, a priori, se rendre quitte en consommant la mesure habituelle de 75 ml. Quoi qu’il en soit, si l’on veut embellir la mitsva, il semble préférable de s’accorder, prioritairement, avec toutes les opinions, plutôt que de s’attacher à boire l’intégralité d’un verre de taille standard, perdant ainsi le bénéfice de s’acquitter selon le ‘Hazon Ich. Toutefois, si l’on est heureux de boire du vin, le mieux est certes de boire l’intégralité d’un verre de taille « ‘Hazon Ich » (150 ml). Si l’on craint d’être enivré, on y mêlera, si l’on veut, du jus de raisin ou de l’eau : ainsi, on pourra boire.

[f]. Précision de l’auteur pour l’édition française : l’âge de l’éducation (guil ‘hinoukh) débute quand l’enfant commence à développer sa compréhension. Dans de nombreux domaines, on vise par-là l’âge de six ou sept ans, mais dans les domaines où les enfants comprennent plus tôt, l’âge de l’éducation commence lui aussi plus tôt.

[6]. Pour plus de précisions : la mesure dite akhilat pras est une mesure de temps nécessaire à une consommation continue. La controverse porte sur le fait de savoir si la règle, en matière de boisson, est semblable à celle qui s’applique aux aliments solides. Selon Maïmonide, puisqu’on a l’habitude de boire plus vite qu’on ne mange, la règle de la boisson est différente : seule une consommation assez continue du liquide peut être considérée comme constituant un seul ensemble. Selon le Raavad, la boisson a même règle que les solides : dès lors que l’on a bu dans le délai d’akhilat pras, la consommation est considérée comme faisant un seul ensemble.

A priori, il faut boire de façon continue, conformément aux vues de Maïmonide. Si l’on a bu dans le délai d’akhilat pras, on ne sera pas quitte aux yeux de Maïmonide, mais on le sera aux yeux du Raavad. Toutefois, suivant le principe qui veut que, en cas de doute portant sur une règle rabbinique, on suive la voie indulgente, il ne sera pas nécessaire de reboire. C’est la position du ‘Aroukh Hachoul’han 472, 13 et des responsa ‘Hazon ‘Ovadia 12. Bien plus, selon certains, les propos de Maïmonide ne visent que la boisson d’une chose interdite : on ne sera passible de sanction (malqout) que dans le cas où l’on aura consommé une boisson interdite de façon continue ; mais pour ce qui concerne les questions ayant trait aux bénédictions de jouissance, Maïmonide, lui aussi, reconnaîtrait que les différentes gorgées, absorbées dans le délai d’akhilat pras, s’associent les unes aux autres, puisque, dans un tel cas, on jouit de la boisson. C’est l’opinion du Knesset Haguedola, du Choul’han ‘Aroukh Harav et du ‘Hatam Sofer. Selon eux, il se peut bien que, dans notre cas également, Maïmonide reconnaîtrait que les différentes gorgées s’associent les unes aux autres.

Cependant, nous trouvons dans d’autres sources que, lorsqu’il est facile d’être quitte selon toutes les opinions, certains décisionnaires prescrivent, même en cas de doute portant sur une norme rabbinique, d’être rigoureux. Aussi, le Maguen Avraham, le Choul’han ‘Aroukh Harav 472, 20 et le Michna Beroura 34 estiment-ils que, s’il s’agit de la deuxième coupe, on devra reboire. En revanche, s’agissant des deux dernières coupes, on ne reboira pas, car on semblerait alors ajouter au nombre de coupes prescrites par les sages ; on s’appuiera donc, pour ces deux coupes, sur l’opinion du Raavad – pour lequel on est quitte, même quand on s’est interrompu –à condition de ne pas avoir dépassé le délai d’akhilat pras. (Concernant, la première coupe, cf. Michna Beroura 472, 21.) Si l’on se place du point de vue de ceux qui, comme le Choul’han ‘Aroukh, estiment qu’il n’est pas à craindre de paraître ajouter au nombre de coupes, il conviendrait cependant d’être rigoureux pour chacune des quatre coupes, et de boire de nouveau, comme l’écrit le Ben Ich ‘Haï 96, 29. Aussi écrivons-nous ci-dessus que certains sont rigoureux, bien que nous soyons dans le cas d’un double doute (sfeq sfeqa) en matière rabbinique. En effet, pour le Raavad, on est évidemment quitte ; et pour Maïmonide lui-même, il se peut qu’on le soit (certains auteurs ont peut-être tendance, pour cette mitsva spécialement, à pousser la rigueur au-delà des principes généraux de la halakha, parce que cette mitsva exprime la joie).

Cf. encore ci-après, § 25 et note, où sont rapportées différentes opinions quant à l’évaluation du délai d’akhilat pras, la mesure moyenne étant de six à sept minutes. Mais a priori, il est bon de suivre l’évaluation rigoureuse : quatre minutes ; a posteriori, on est quitte jusqu’à neuf minutes.

10. L’obligation de s’accouder

Nos sages prescrivent de s’accouder, le soir du séder, au moment de la consommation de la matsa et du vin. En effet, à chaque génération, on doit se considérer soi-même comme étant libéré, maintenant, de la servitude d’Egypte, comme il est dit : « Et nous, il nous fit sortir de là » (Dt 6, 23) ; or, pour que ce sentiment de liberté soit également manifesté par l’attitude du corps, nos sages ont prescrit l’accoudement (hassava) (Maïmonide, ‘Hamets et matsa 7, 6-7).

Quand un homme est sous le joug d’autrui, il s’assied généralement redressé, afin de pouvoir se lever dès qu’il devra accomplir son travail. Bien que cette posture requière un effort, imperceptible, des muscles dorsaux, et entraîne une tension constante, la nécessité d’être prompt à la tâche oblige l’esclave à s’asseoir ainsi dressé. Si l’on n’est sous le joug de personne, en revanche, on peut s’appuyer en arrière, et s’accouder de côté, confortablement et tranquillement, reposant tous les muscles dorsaux. C’est de cette façon que l’on mange, le soir du séder : à la façon d’hommes libres.

Cependant, autrefois, on avait l’usage de s’asseoir sur des coussins ou des édredons, de sorte que s’asseoir dressé exigeait effectivement un effort. Face à cela, ce que les sages appellent hassava était une posture intermédiaire, entre la posture assise et la posture couchée où tout le corps s’appuie sur le lit, ou sur des coussins ou édredons. Cette position était très confortable, et donnait un sentiment de liberté. Mais de nos jours, on a l’habitude de s’asseoir sur des chaises, et l’on n’a plus du tout l’usage de s’installer sur des lits pour manger à demi-allongé ; si l’on voulait manger ainsi, cela ne serait d’ailleurs plus ressenti comme un confort, mais comme une charge. Aussi, de l’avis du Raavia et du Raavan, deux des plus grands Richonim, il n’y a plus, de nos jours, d’obligation de s’accouder.

Toutefois, la majorité des Richonim estiment que, puisque les sages ont prescrit de manger accoudé le soir du séder, cette directive est toujours en vigueur, et c’est une mitsva, de nos jours encore, que de manger la matsa et de boire les quatre coupes accoudé (Maïmonide, Roch, Tour). C’est ainsi que tranche, en pratique, le Choul’han ‘Aroukh (472, 2) : de nos jours encore, il est obligatoire de s’accouder. Cet accoudement se fait, aujourd’hui, en s’appuyant sur le dossier de la chaise et en se penchant du côté gauche.

L’obligation de s’accouder s’applique lorsque l’on mange son premier kazaït de matsa, puis son kazaït de korekh (sandwich de matsa et d’herbes amères), puis son kazaït d’afikoman (dernier morceau de matsa, mangé à la fin du séder), et quand on boit les quatre coupes. Le reste du repas, celui qui s’accoude est digne d’éloge ; mais celui à qui il n’est pas confortable de s’accouder durant le reste du repas n’y est pas obligé (Maïmonide, ‘Hamets et matsa 7, 8). Quand on mange le maror (herbes amères), il n’est pas besoin de s’accouder (Beit Yossef, Michna Beroura 475, 14). Quand on récite le Birkat hamazon, il ne faut pas s’accouder, car on doit réciter cette bénédiction avec crainte et ferveur (Choul’han ‘Aroukh 183, 9) ; de même, quand on récite la Haggada, on a coutume de ne point s’accouder, afin de la réciter de manière concentrée et sérieuse (Chné Lou’hot Habrit, Michna Beroura 473, 71).

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