13 – Chavou’ot

01 – La fête de Chavou’ot et sa relation avec Pessa’h

Cette fête possède quatre noms : 1) ‘Hag ha-Chavou’ot (la fête des semaines), comme il est dit : « Tu célébreras la fête des semaines en l’honneur de l’Éternel ton Dieu » (Dt 16, 9-10). 2) ‘Hag ha-qatsir (la fête de la moisson), comme il est dit : « Et la fête de la moisson, prémices de tes œuvres, que tu auras semées au champ » (Ex 23, 16) ; 3) Yom ha-bikourim (jour des prémices), comme il est dit : « Au jour des prémices, quand vous présenterez une offrande nouvelle à l’Éternel, au terme de vos semaines » (Nb 28, 26) ; 4) ‘Atséret (clôture), appellation introduite par les sages. Nous commencerons par expliquer le nom principal : ‘Hag ha-Chavou’ot.

Le moment où a lieu la fête de Chavou’ot est particulier. Toutes les autres fêtes ont lieu à une date définie, Pessa’h le 15 nissan, Roch hachana le 1er tichri, Kipour le 10 tichri, Soukot le 15 tichri. Tandis que le temps de Chavou’ot n’est pas défini par une date : il est fixé en fonction du compte de l’omer[a]. Le temps de l’offrande de l’omer est le lendemain du premier Yom tov de Pessa’h ; depuis ce jour, on compte sept semaines, qui font quarante-neuf jours. Le lendemain de ces sept semaines, au cinquantième jour, on célèbre la fête de Chavou’ot. C’est bien ce que dit le verset : « Vous compterez, depuis le lendemain du jour chômé [littéralement du Chabbat], du jour où vous aurez offert la gerbe du balancement, sept semaines, qui seront intègres. Jusqu’au lendemain de la septième semaine, vous compterez cinquante jours. Et vous présenterez une offrande nouvelle à l’Éternel » (Lv 23, 15-16). De même, il est écrit : « Tu compteras sept semaines ; dès le moment où la faucille sera aux blés, tu commenceras à compter sept semaines. Et tu feras une fête des semaines en l’honneur de l’Éternel ton Dieu » (Dt 16, 9-10). Certes, de nos jours, la fête de Chavou’ot tombe toujours le 6 sivan ; mais cela est dû au fait que l’ancienne ordination rabbinique s’est interrompue, et que nous consacrons les mois suivant un calendrier fixe[b]. Tandis qu’au temps où les tribunaux rabbiniques consacraient les mois suivant l’observation de la nouvelle lune, la date de la fête pouvait aussi être le 5 ou le 7 du mois.

Cela signifie que le temps de Chavou’ot est fonction de celui de Pessa’h ; et ce n’est que du sein de Pessa’h que l’on peut parvenir à Chavou’ot et au don de la Torah. Deux principes, liés l’un à l’autre, furent révélés à Pessa’h : l’élection d’Israël, et le dévoilement de la foi simple dans le monde. En effet, lorsque l’Éternel choisit Israël pour lui être un peuple spécial, qu’Il frappa les Égyptiens et fit sortir d’Égypte son peuple Israël, pour que celui-ci accédât à la liberté, la présence d’un Créateur, d’un Dirigeant, fut manifeste en ce monde. Telle est la foi (émouna) simple, qui se révéla parmi le peuple d’Israël. Cependant, pour que la foi trouve sa pleine expression, et que nous puissions par son biais faire progresser le monde vers sa Délivrance, il nous faut recevoir la Torah, où apparaissent toutes les valeurs, les mitsvot et les directives nécessaires à l’amendement du monde. C’est à ce propos que nous disons, dans les bénédictions de la Torah : « Béni sois-Tu… qui nous as choisis d’entre tous les peuples »… à Pessa’h ; puis, à partir de là, « nous a donné ta Torah »… à Chavou’ot. Et il est impossible d’atteindre à la foi profonde et complexe, propre à la fête de Chavou’ot, sans s’appuyer sur le fondement de la foi naturelle, qui réside au sein du peuple d’Israël, et se révèle à Pessa’h. De même, il est impossible à la foi naturelle et à l’élection d’Israël de se maintenir sans la Torah, qui fut donnée à Chavou’ot (cf. Pniné Halakha, Les Lois de Pessa’h, chap. 1 § 1 ; Zemanim – Fêtes et solennités juives I, chap. 2 § 1-2).

Le Saint béni soit-Il nous conféra ce mérite : il nous donna la fête de Pessa’h et celle de Chavou’ot, afin que nous méritions, chaque année, de revenir au grand événement de la sortie d’Égypte, et de révéler en nous-mêmes, une nouvelle fois, l’élection d’Israël et la foi simple ; puis, à partir de là, que nous nous élevions, en un processus graduel, par le biais du compte de l’omer, jusqu’au jour sanctifié du don de la Torah, où nous accédons à la plénitude de la foi. De cette façon, nous nous élevons d’année en année, jusqu’à ce que soit amendé le monde, par la justice et par le droit, par la bienfaisance et par la miséricorde, et que la terre soit emplie de la connaissance de l’Éternel[c].


[a]. Sur l’omer, première gerbe dont la moisson suivait le premier jour de Pessa’h, et sur la mitsva de compter les jours séparant Pessa’h de Chavou’ot, cf. Pniné Halakha, Zemanim – Fêtes et solennités juives I, chap. 2.

[b]. Cf. op. cit. chap. 1.

[c]. Allusion à Is 11, 9.

02 – Préparation et purification graduelles par le compte de l’omer

Le lien unissant le Saint béni soit-Il à l’assemblée d’Israël[d] est comparé à la relation du fiancé (‘hatan) et de la fiancée (kala), ainsi qu’il est dit : « Comme le fiancé se réjouit de la fiancée, ainsi ton Dieu se réjouira » (Is 62, 5). De même, il est dit : « Ainsi parle l’Éternel : “Je me souviens en ta faveur de la grâce de ta jeunesse, de mon amour au temps de tes fiançailles, quand tu allais à ma suite dans le désert, sur une terre non ensemencée » (Jr 2, 2). La sortie d’Égypte est considérée comme l’amorce du mariage (éroussin) ; en effet, lors de la sortie d’Égypte, Dieu nous distingua de tous les peuples, et nous sanctifia pour lui être un peuple particulier. Le jour du don de la Torah, lui, est considéré comme le jour des noces et du parachèvement du mariage (nissouïn) (Ta’anit 26b) car, par le biais de la Torah, nous vivons dans l’attachement au Saint béni soit-Il.

Nos maîtres disent que, après que les Israélites eurent quitté l’Égypte, ils ne pouvaient encore recevoir la Torah car, au temps de leur servitude égyptienne, ils étaient plongés dans les quarante-neuf degrés de l’impureté. Et à l’exemple d’une femme isolée par son flux, qui doit compter sept jours afin d’être de nouveau pure pour son époux, Israël dut compter sept semaines afin de se purifier de l’impureté d’Égypte, et d’être apte à se relier au Saint béni soit-Il (Zohar, Emor 97).

Le chiffre sept fait allusion à la réalité naturelle, dans toutes ses composantes ; le monde, en effet, fut créé en sept jours. De même, en pratique, toute chose matérielle a six faces : quatre côtés, correspondant aux points cardinaux, le dessus et le dessous, plus une dimension septième, qui est le centre intérieur. Aussi, le temps que prend à l’homme l’ascension de l’impureté à la pureté est de sept jours ; car en sept jours l’homme se prépare, sous toutes ses facettes, à s’élever de l’état d’impureté à celle de pureté. Aussi, la femme nida compte-t-elle sept jours afin de se purifier pour son mari. Cependant, pour que les enfants d’Israël pussent s’attacher à Dieu et recevoir la Torah divine, qui appartient au monde supérieur, ils durent tenir un compte beaucoup plus profond. Au lieu de sept jours, sept semaines. Au sein de ce compte, chacun des sept chiffres apparaît, lui aussi, sous chacune des sept dimensions, afin que tous les degrés inclus en ce monde-ci soient exprimés jusqu’à leur terme. Par cela, la purification, à l’approche du don de la Torah, se fait avec perfection ; chaque aspect de notre caractère est épuré, et exprime son aspiration à recevoir la Torah, son espoir à cette perspective. Par ce biais, nous avons le mérite de nous élever jusqu’au plus haut degré, qui se trouve au-delà de la nature, et de recevoir la Torah divine, par laquelle nous amendons et élevons le monde vers sa Délivrance.

Tout au long de ces sept semaines, les enfants d’Israël guettaient, aspiraient à la Torah. Comme l’explique le Midrach, lorsque Moïse annonça à Israël que, après être sortis d’Égypte, ils serviraient l’Éternel au mont Sinaï[e] et recevraient la Torah, ils l’interrogèrent : « Quand ce service aura-t-il lieu ? » Moïse répondit : « Au terme de cinquante jours. » Et pour manifester leur affection, ils comptaient chaque jour et disaient : « Le premier jour est passé, le second jour est passé… », et ainsi de chaque jour (Chibolé Haléqet 236). Par cela, la Torah s’affermissait en eux ; comme le disent nos sages : « Tout homme chez qui la crainte de la faute précède la sagesse, sa sagesse se maintient ; et tout homme chez qui la sagesse précède la crainte de la faute, sa sagesse ne se maintient pas » (Maximes des pères 3, 9).

La purification à l’approche du don de la Torah, la préparation à cet événement, sont si importantes, que c’est cela qui a donné son nom principal à la fête : ‘Hag ha-Chavou’ot, fête des semaines, comme il est dit : « Tu compteras sept semaines ; dès le moment où la faucille sera aux blés, tu commenceras à compter sept semaines. Et tu feras une fête des semaines en l’honneur de l’Éternel ton Dieu » (Dt 16, 9-10). Il est dit, de même : « Tu feras une fête des semaines, prémices de la moisson de blé » (Ex 34, 22).

Puisque la préparation est d’une si grande importance, il faut avoir soin de ne pas réciter la prière d’Arvit de Chavou’ot avant la tombée de la nuit, cela afin que les sept semaines soient accomplies jusqu’à leur terme ; ainsi, la préparation au don de la Torah sera complète (Michna Beroura 494, 1).


[d]. Knesset Israël : être collectif résumant l’ensemble du peuple juif, par-delà les siècles.

[e]. Référence à Ex 3, 12.

03 – Le temps du don de la Torah

Depuis le début de la Création, la terre était dans la crainte, car « le Saint béni soit-Il émit une condition auprès des œuvres de la Création, leur disant : “Si Israël reçoit la Torah, vous vous maintiendrez ; sinon, Je vous renverrai au tohu-bohu” » (Chabbat 88a). C’est à ce propos qu’il est dit : « Dieu considéra tout ce qu’Il avait fait, et voici que c’était très bien ; il fut soir, il fut matin, le sixième jour » (Gn 1, 31). L’article défini ה (le) s’ajoute à la mention du sixième jour[f], afin de nous enseigner que le maintien du monde dépend d’un certain sixième jour, le 6 sivan, où Israël parviendra au mont Sinaï et recevra la Torah.

En pratique, la Torah nous fut donnée au cinquante-et-unième jour du compte de l’omer ; en effet, lorsque l’Éternel ordonna à Moïse de faire savoir aux enfants d’Israël qu’ils auraient à se sanctifier pendant deux jours, à l’approche du don de la Torah, lequel aurait lieu le sixième jour de la semaine, Moïse notre maître ajouta un jour, et donna pour directive au peuple de se sanctifier pendant trois jours. Le Saint béni soit-Il agréa cette initiative ; Il se révéla sur le mont Sinaï au jour de Chabbat (Chabbat 86b-87a). De ce fait extraordinaire, nous apprenons quel est le statut de la Torah orale, sans laquelle la Torah écrite ne peut se révéler. La Torah orale est en effet l’intermédiaire entre la Torah écrite, suprême, et nous ; aussi, le don de la Torah lui-même fut-il repoussé d’un jour, sur les instructions de la Torah orale, c’est-à-dire d’après la lecture que fit Moïse notre maître de la Torah écrite.

Toutefois, de prime abord, cela semble problématique. Car s’il en est ainsi, pourquoi disons-nous, dans la ‘Amida, que Chavou’ot est le « temps du don de notre Torah » (zeman matan Toraténou) (Choul’han ‘Aroukh 494, 1) ? La fête de Chavou’ot n’a-t-elle pas lieu le cinquantième jour de l’omer, alors que nous avons reçu la Torah le cinquante-et-unième jour, depuis le début du compte de l’omer ?

En réalité, après l’achèvement du compte de l’omer, arriva le jour sanctifié[g], où l’Éternel nous gratifia de la Torah. Ainsi fut-il fait dans les cieux, où, dès le cinquantième jour, la Torah nous fut donnée. Simplement, nous avions, quant à nous, besoin d’un jour supplémentaire afin de la recevoir concrètement. En revanche, pour les générations suivantes, le jour du don de la Torah[h] fut fixé au jour que le Saint béni soit-Il avait d’abord sanctifié à cette fin, jour où la Torah nous avait été donnée potentiellement (Maharal, Tiféret Israël 27)[1].


[f]. À la différence des précédents jours, où il est simplement dit : jour un, deuxième jour, troisième jour…

[g]. Le cinquantième.

[h]. C’est-à-dire le jour de la fête de Chavou’ot.

[1]. Selon l’opinion la plus répandue, la mitsva de prendre un agneau comme sacrifice fut donnée le Chabbat 10 nissan, la sortie d’Égypte eut lieu un jeudi, et le don de la Tora le cinquante-et-unième jour, qui tombait un Chabbat, 7 sivan. Telle est l’opinion de Rabbi Yossé en Chabbat 86b ; et c’est conformément à cette opinion que s’exprime le Choul’han ‘Aroukh, Yoré Dé’a 196, 11. C’est aussi ce qu’écrit le Maharal dans le Tiféret Israël, chap. 27. Et c’est ce que nous retenons dans le corps de texte. Cependant, on trouve deux autres opinions : suivant la conclusion de la Guémara (Chabbat 88a), les sages estiment que la Torah fut donnée le Chabbat, qui tombait le cinquantième jour, 6 sivan, et que les enfants d’Israël étaient sortis d’Égypte un vendredi ; selon le Maguen Avraham 494, il se peut que ce soit d’après cette position des sages que nous disons, dans la prière, « temps du don de notre Torah ». Pour le Talmud de Jérusalem, Chabbat 9, 3 et Pirqé de-Rabbi Eliézer 45, les Israélites sortirent d’Égypte un jeudi, et la Torah fut donnée un vendredi 6 sivan, qui était le cinquantième jour de l’omer.

04 – ‘Hag haqatsir (fête de la récolte)

Les noms des fêtes signalent aussi les saisons agricoles durant lesquelles elles prennent place, ainsi qu’il est dit : « Tu célébreras trois fêtes par an en mon honneur. Tu garderas la fête des azymes : sept jours durant, tu mangeras des azymes, comme Je te l’ai ordonné, au retour du mois de la germination, car c’est alors que tu sortis d’Égypte. Et l’on ne paraîtra pas les mains vides devant ma face. La fête de la moisson, prémices de tes œuvres, que tu auras semées au champ ; et la fête de la récolte [Soukot], à l’issue de l’année, quand du champ tu rassembleras tes œuvres » (Ex 23, 14-17). La fête de Pessa’h prend place au printemps, au moment où tout commence à germer ; Chavou’ot a lieu quand s’achève la moisson et que débute la cueillette des fruits ; Soukot tombe lorsque s’achève le rassemblement des fruits. Le processus naturel qui se produit en ce monde reflète le processus spirituel à l’œuvre dans les mondes supérieurs. Par les fêtes, ce contenu spirituel se révèle dans le monde, et élève le cycle annuel de la nature. Pessa’h est le temps du commencement et du renouvellement ; c’est donc alors que nous sortîmes d’Égypte et que nous devînmes un peuple. Chavou’ot est le temps du mûrissement du processus de germination, jusqu’à son sommet ; aussi est-ce à cette époque que nous avons reçu la Torah. Soukot est le temps de la conclusion, où nous donnons à notre existence sa pleine expression, à l’ombre de la providence divine (cf. ci-dessus, chap. 1 § 2).

Nos sages disent aussi que la fête de Chavou’ot est le jour du jugement prononcé sur les fruits de l’arbre (Roch Hachana 16a). Cela, parce que, aux alentours de Chavou’ot, les premiers fruits commencent d’être mûrs, et tous les autres fruits vont mûrissant au long de l’été, jusqu’à l’approche de Soukot. À Chavou’ot, nous sommes donc jugés pour tous ces fruits de l’arbre. Par conséquent, Chavou’ot est une sorte de Roch hachana du monde végétal, céréales et fruits à la fois : Roch hachana des céréales, car c’est alors que s’achève la croissance de celles-ci, qui constituent la base de l’alimentation humaine. L’orge mûrit en effet aux alentours de Pessa’h, et, de là à Chavou’ot, s’achève la croissance du blé ; aussi cette fête est-elle appelée ‘hag ha-qatsir, fête de la moisson. Roch hachana des fruits de l’arbre, ainsi que nous venons de le voir, le jugement sur les fruits ayant lieu à Chavou’ot.

C’est pour cela qu’Ezra décréta que le peuple d’Israël lirait les malédictions de la paracha Bé’houqotaï avant la fête de Chavou’ot, et celles de la paracha Ki tavo avant Roch hachana ; cela, afin que l’année s’achève avec ses malédictions, et que l’on s’éveille ainsi au repentir (téchouva) (Méguila 31b). Cependant, en pratique, on a coutume de nos jours de lire le passage des malédictions l’avant-dernier Chabbat avant Chavou’ot, et l’avant-dernier Chabbat avant Roch hachana, car nous ne voulons pas juxtaposer véritablement les malédictions à un jour de l’an (Tossephot ad loc. ; cf. Torat Hamo’adim du Rav Goren, p. 437).

De même que, lors de la fête de la moisson, les cultivateurs fauchent le fruit de leur labeur, achèvent la moisson céréalière et commencent la cueillette des fruits de l’arbre, de même, d’un point de vue spirituel, le peuple d’Israël moissonna, à Chavou’ot, le fruit du labeur des patriarches, et eut le mérite de recevoir la Torah. Deux processus furent achevés, à Chavou’ot, lors du don de la Torah : un processus long, qui avait commencé par l’abnégation des patriarches, marchant dans les chemins de Dieu, et qui se poursuivit par l’abnégation de toutes les générations qui furent asservies à l’Égypte ; et un processus court, marqué par le compte de l’omer.

05 – Yom habikourim, le jour des prémices

La fête de Chavou’ot est également appelée Yom habikourim (jour des prémices), comme il est dit : « Le jour des prémices, quand vous présenterez une offrande nouvelle à l’Éternel, au terme de vos semaines, une convocation sainte aura lieu pour vous ; vous ne ferez aucun travail servile » (Nb 28, 26). Il y a à cela deux significations :

La première est que, à Chavou’ot, on apporte en offrande deux pains faits de farine de blé de la nouvelle année. Ils sont appelés bikourim (prémices), car ils constituaient la première offrande provenant de la récolte de l’année nouvelle. L’oblation de la gerbe d’orge, qui se faisait à Pessa’h, rendait permise à tout Israël la consommation de la récolte de l’année nouvelle, tandis que l’offrande des deux pains (cheté halé’hem) de Chavou’ot permettait d’apporter à l’autel des offrandes issues de cette récolte (Michna Mena’hot 10, 6). Une loi particulière régit ces deux pains : bien que le ‘hamets (pâte levée) soit interdite au Temple tout au long de l’année, les deux pains étaient ‘hamets. Toutefois, on ne les hissait pas sur l’autel : ils étaient seulement consommés par les prêtres (cf. ci-après, § 7).

La seconde signification du nom Yom habikourim est que, après l’offrande des deux pains, vient le temps de la mitsva des bikourim proprement dits. À l’époque du Temple, une mitsva incombait à quiconque possédait un champ où poussaient des fruits des sept espèces[i], d’apporter les prémices de ses fruits au Temple et de les donner aux cohanim. Quand on voyait, en son champ, les premiers fruits qui commençaient de mûrir, on attachait un morceau d’osier sur la queue du fruit, et l’on disait : Haré, élou bikourim (« Voici, ce sont les prémices »). Et quand ils étaient mûrs, on les prenait, afin de les apporter au Temple. Tous les gens des villages, qui prévoyaient de se rendre en pèlerinage au Temple, se rassemblaient et dormaient sur la place du village ; puis, quand l’aube se levait, le préposé disait : « Levons-nous et montons à Sion, à la maison de l’Éternel notre Dieu. » Alors, on se mettait en marche, en caravane ornée, au son d’instruments de musique. Quand on arrivait à proximité de Jérusalem, on envoyait des émissaires, pour porter la nouvelle que l’on s’apprêtait à entrer dans la ville. Des prêtres importants, en compagnie d’Israélites, sortaient alors pour accueillir les pèlerins ; et lorsqu’on passait dans les rues de la ville, les ouvriers interrompaient leur travail, se tenaient devant les pèlerins et leur demandaient comment ils allaient : « Nos frères, gens de telle ville, êtes-vous bien arrivés ? » On montait ensuite sur le mont du Temple, au son des chants et des instruments, portant à l’épaule le panier de prémices, que l’on présentait au prêtre, et l’on disait : « Je déclare aujourd’hui à l’Éternel ton Dieu que je suis venu au pays que l’Éternel a promis à nos pères de nous donner. » Le cohen prenait le panier et le plaçait devant l’autel. L’Israélite continuait de réciter le texte rituel consigné dans la Torah, et qui raconte les tribulations que traversa le peuple d’Israël, dès sa naissance, jusqu’au moment où « l’Éternel nous fit sortir d’Égypte, d’une main forte, d’un bras étendu, par une grande terreur, par des signes et des prodiges. Et Il nous mena en ce lieu, et nous donna ce pays, pays où coulent le lait et le miel. À présent, voici, j’ai apporté les premiers fruits de la terre que Tu m’as donnée, ô Éternel » (Dt 26, 3-15). À l’occasion de l’offrande des prémices, on avait coutume de se réjouir, en offrant un sacrifice rémunératoire (chelamim) (Michna Bikourim 3, 1-6).

Le temps de la mitsva d’offrir les prémices courait après l’achèvement de l’oblation des deux pains offerts à Chavou’ot, et se terminait à ‘Hanouka (Michna Bikourim 1, 3 ; 6). Il se trouve donc que les premiers fruits pris d’entre les épis de blé et d’orge et apportés au Temple étaient apportés à Chavou’ot ; aussi cette fête est-elle également appelée Yom habikourim.


[i]. Mentionnées spécifiquement par la Torah pour caractériser la terre d’Israël (Dt 8, 8).

06 – ‘Atséret, fête de clôture

Dans la terminologie des sages du Talmud, la fête de Chavou’ot est appelée ‘Atséret (« clôture »). De prime abord, cela semble étonnant : dans la Torah, ne trouve-t-on pas ce nom, ‘Atséret, appliqué au dernier jour de Pessa’h, d’une part, et bien sûr à Chemini ‘Atséret, qui suit immédiatement Soukot ? Pourquoi les sages modifient-ils l’usage biblique et appellent-ils aussi ‘Atséret la fête de Chavou’ot ? Afin de répondre à cette question, il nous faut d’abord réfléchir au sens du mot ‘atséret.

‘Atséret est proche de ‘atsara (réunion publique) : de nombreuses personnes cessent toute occupation, se rassemblent avec solennité, recueillent et intègrent le contenu de la réunion. Aussi est-il compréhensible que, à l’issue de la fête de Pessa’h et de celle de Soukot, la Torah ait ordonné de célébrer un Yom tov, afin que tous les pèlerins se rassemblassent solennellement autour du Temple, pour une réunion de conclusion et de séparation. Par cela, ils recueillent et préservent en leur cœur l’expérience de ces jours saints que sont les jours de fête. Celui-là même qui n’a pas eu le mérite de faire le pèlerinage de Jérusalem doit cesser son travail, au dernier Yom tov, et thésauriser en son cœur tous les fruits spirituels et toute la joie qu’il aura atteints durant la fête, afin que ceux-ci le renforcent et l’élèvent, tout au long des jours profanes qui s’annoncent.

D’après cela, il n’y eut pas plus grand jour de ‘Atséret au monde que la révélation du Sinaï, où tout Israël se rassembla, en une pleine unité, pour recevoir la Torah ; ainsi qu’il est dit : « Et Israël campa là, face à la montagne » (Ex 19, 2), ce que nos sages commentent : « Comme un seul homme, d’un seul cœur ». En effet, lors de toutes les stations d’Israël dans le désert, c’est le pluriel qui est employé – car en toute collectivité, il y a toujours des controverses et des disputes – ; ce n’est qu’en cette occurrence, face à la montagne, que grâce à l’intention des Israélites de recevoir la Torah, ils devinrent tous unis, ce que signale le singulier : « Israël campa ». Rabbi Aqiba dit à ce propos : « “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” », c’est là un grand principe de la Torah » (Sifra, Qedochim). Car, par la Torah, se révèlent l’amour et l’unité scellant le peuple d’Israël, de même que c’est par l’unité que se révèle la Torah. Et ce n’est pas seulement l’Israël de cette génération qui se tint près du mont Sinaï, mais toutes les âmes d’Israël, de toutes les générations, de même que la racine des âmes de tous les prosélytes, se rassemblèrent près du mont Sinaï et reçurent la Torah. Grâce à cela, la souillure induite par la faute d’Adam, le premier homme, se détacha d’eux (cf. Chabbat 146a).  De fait, la Torah elle-même nomme le jour du don de la Torah : yom haqahal, jour de l’assemblée, c’est-à-dire le jour de réunion de toute l’assemblée ; comme il est dit : « … toutes les paroles que vous dit l’Éternel sur la montagne, du sein du feu, au jour de l’assemblée » (Dt 9, 10 ; également 10, 14 et 18, 16).

À la vérité, le nom même de Chavou’ot (les semaines) exprime la notion de ‘atséret, puisqu’il signifie la conclusion et le rassemblement de tous les degrés acquis au cours du compte des sept semaines. Et puisque le compte commence à Pessa’h, il se trouve que Chavou’ot résume et scelle le processus à l’œuvre depuis Pessa’h.

On comprend donc que, en appelant ‘Atséret la fête de Chavou’ot, les sages n’ont rien changé. Car en vérité, se trouvent en Chavou’ot les notions de rassemblement et de conclusion. Simplement, la Torah a mis l’accent, par le nom de ‘hag ha-Chavou’ot, sur les préparatifs d’Israël à l’approche du don de la Torah ; tandis que les sages, par le nom de ‘Atséret, ont insisté sur le rassemblement des Israélites afin de recevoir l’abondance que le Saint béni soit-Il nous dispense après l’achèvement du compte de l’omer.

07 – Effusion de joie, spirituelle et matérielle

La joie propre à la fête de Chavou’ot est grande et particulière ; aussi, Rabbi Eliézer lui-même – qui pense qu’il convient aux hommes de haute stature spirituelle de consacrer les jours de Yom tov à l’étude de la Torah, et que l’on n’y mange que pour ne pas être considéré comme jeûnant (cf. ci-dessus, chap. 1 § 6) – reconnaît que, à Chavou’ot, on doit faire un important repas, parce qu’il s’agit du « jour où fut donnée la Torah » (Pessa’him 68b). En effet, puisque la Torah vient amender les deux mondes, le spirituel et le matériel, la joie doit aussi se répandre en ce monde-ci, par la nourriture et la boisson. Telle est l’entière réparation (tiqoun), qui comprend l’âme et le corps, ce par quoi il se révèle qu’il n’est rien qui soit détaché, ni éloigné, de Dieu, béni soit-Il. De plus, il est de profondes notions, enfouies dans le corps et dans ses sensations, dont on ne peut prendre conscience que lorsque le corps se joint à l’âme. Aussi le plein attachement à Dieu inclut-il l’âme et le corps, de même que, après la résurrection des morts, l’âme reviendra dans le corps, afin que la notion du divin se révèle avec plénitude, à tous les degrés (Chné Lou’hot Habrit, Chevou’ot, Ner mitsva 9 ; Torah Or 19).

Le Talmud (Pessa’him 68b) parle ainsi d’un ‘hassid (homme pieux), qui jeûnait toute l’année, à l’exception de trois jours : Chavou’ot, Pourim et la veille de Yom Kipour. De même, Rav Yossef demandait aux membres de sa maisonnée de préparer, en l’honneur de Chavou’ot, trois veaux de choix. C’est, expliquait-il, grâce à la Torah seule qu’il avait eu le mérite d’accéder à son niveau particulier ; aussi lui revenait-il de se réjouir spécialement à Chavou’ot.

Par conséquent, c’est avec une grande perfection qu’il faut se livrer à la joie de Chavou’ot ; car, par le biais de la Torah, le côté matériel de l’existence parvient lui-même à sa réparation. On trouve une allusion à ce principe dans le fait que, à Chavou’ot, on apportait l’offrande de deux pains levés (‘hamets). Comme on le sait, le ‘hamets fait allusion à l’orgueil et au mauvais penchant ; mais par la Torah, le mauvais penchant lui-même se voit amendé ; aussi fait-on l’offrande de ‘hamets à Chavou’ot. C’est à ce propos que nos sages disent, en Qidouchin 30b, que la Torah est un élixir de vie ; car elle transforme toutes les choses susceptibles de nuire en bonnes choses. Le Saint béni soit-Il dit ainsi à Israël : « Mes enfants, J’ai créé le penchant au mal, mais Je lui ai créé la Torah comme antidote. Si vous vous livrez à l’étude de la Torah, vous ne serez pas livrés en la main du mauvais penchant. » Le Talmud emploie le terme d’antidote (tavlin, littéralement épice) pour nous apprendre que la Torah n’annule point le penchant au mal, mais l’assaisonne, jusqu’à ce qu’il se retourne en bien. Il semble que la coutume de manger des plats lactés et du miel, en plus des plats festifs habituels, soit elle-même destinée à accroître la joie de Chavou’ot, d’une manière particulière. Ces aliments, provenant d’abord d’une chose impure[j], sont eux-mêmes transformés en choses pures et savoureuses. En cela, ils expriment la vertu de la Torah (cf. ci-après, § 14).


[j]. Le sang pour le lait, l’abeille pour le miel.

08 – Étude de la nuit de Chavou’ot

Nombreux sont ceux qui ont coutume d’étudier la Torah, dans la joie, tout au long de la nuit de Chavou’ot. Le fondement de cette coutume est expliqué dans le Zohar (III 98a) :

Les hommes pieux de jadis ne dormaient pas, toute cette nuit, et se livraient à l’étude de la Torah. (…) Ainsi disait Rabbi Chimon [bar Yo’haï], au moment où ses camarades d’étude se rassemblaient chez lui, à la nuit : « Allons, réparons les bijoux de la fiancée, afin que, demain, en présence du Roi, elle se trouve parée de ses bijoux, comme il lui convient. Heureuse sera la part des compagnons[k], lorsqu’à la reine le Roi demandera qui donc lui a agencé ses joyaux et a illuminé sa couronne ! Or, personne au monde que les compagnons ne sait réaliser les agencements nécessaires à la fiancée. Heureuse leur part en ce monde-ci et dans le monde futur ! »

Le Zohar (I 8a) raconte encore :

Rabbi Chimon et tous les compagnons chantaient en étudiant la Torah, et chacun d’entre eux mettait au jour de nouveaux enseignements de Torah. Rabbi Chimon se réjouissait, et avec lui, tous les autres compagnons. Rabbi Chimon leur dit : « Mes fils, heureuse est votre part car, demain, ce n’est qu’avec vous que la fiancée viendra sous le dais nuptial ; car tous ceux qui s’adonnent aux agencements nécessaires à la fiancée durant cette nuit, et qui s’y réjouissent, tous seront inscrits dans le livre du souvenir. Et le Saint béni soit-Il leur accorde soixante-dix bénédictions et couronnes émanant du monde d’en-haut.

Pour comprendre les paroles du Zohar, il faut expliquer que le jour du don de la Torah (matan Torah) est appelé jour des noces (yom ‘hatouna), car, en ce jour, le Saint béni soit-Il s’est lié à l’Assemblée d’Israël comme un fiancé s’unit à sa fiancée (Ta’anit 26b). Chaque année, à Chavou’ot, cette notion de don de la Torah se révèle à nouveau, et l’Assemblée d’Israël se réunit au Saint béni soit-Il, comme une fiancée à son fiancé. Les kabbalistes disent que l’étude de la Torah, la nuit de Chavou’ot, prépare l’Assemblée d’Israël à la réception de la Torah[l], de la manière la plus belle. De cette façon, quand vient le jour, elle a le mérite de s’élever vers le Saint béni soit-Il, de se lier et de s’unir à Lui davantage. Grâce à cela, Israël mérite abondance de Torah, de vie et de bénédiction pour toute l’année.

Rabbi Isaac Louria (le saint Ari) enseigne que toute personne qui se livre à l’étude de la Torah toute cette nuit, ne dormant pas même un instant, se voit assuré de terminer son année, et qu’aucun dommage ne lui arrivera cette année-là, car toute la vie de l’homme dépend de cela.

Une autre raison est donnée à cette coutume : le jour où les enfants d’Israël reçurent la Torah, ils dormirent longtemps, et Moïse notre maître dut les réveiller à l’approche du don de la Torah, comme il est dit : « Moïse fit sortir le peuple du camp, au-devant de la divinité ; et ils se tinrent au pied de la montagne » (Ex 19, 17). Or il y avait en cela un défaut, car les enfants d’Israël ne s’étaient pas préparés ni n’avaient attendu comme il convient le don de la Torah (Chir Hachirim Rabba 1, 56). Afin de réparer cette faute, on a coutume de s’adonner à l’étude de la Torah toute cette nuit, en guettant et en désirant ardemment la lumière du don de la Torah, lumière qui se dévoile de nouveau chaque année à Chavou’ot (Maguen Avraham 494).

Autrefois, seuls quelques hommes pieux avaient coutume d’étudier cette nuit ; mais il y a quatre cents ans, suite aux propos de Rabbi Isaac Louria, la coutume commença de se répandre, au point de devenir l’héritage d’un grand nombre. Cependant, les kabbalistes ont grandement mis en garde le peuple, afin que ceux qui resteraient éveillés se livrassent à l’étude de la Torah toute la nuit, sans gaspiller leur temps en vaines paroles (Ben Ich ‘Haï, Bamidbar 3).

Quoi qu’il en soit, il n’est pas obligatoire de suivre cette coutume, et ceux à qui il est difficile de rester éveillés et d’étudier toute la nuit sont autorisés à dormir. Certains des plus grands maîtres eux-mêmes préféraient dormir, la nuit de Chavou’ot, car ils estimaient en leur for intérieur que, s’ils restaient éveillés toute la nuit, ils ne pourraient se concentrer convenablement pendant la prière de Cha’harit et celle de Moussaf, ou qu’ils ne pourraient étudier, la nuit, de manière suffisamment éveillée, ou qu’ils seraient contraints de rattraper ces heures de sommeil, au point que cela entraînerait une perte de temps d’étude (bitoul Torah), ou bien encore qu’ils ne pourraient se réjouir convenablement pendant la fête, à cause de la fatigue.

Toutefois, ceux qui restent éveillés estiment que, même si l’étude de cette nuit n’est pas d’une grande qualité, et s’il est difficile de se concentrer pendant la prière du matin, cette coutume sainte est l’expression de l’amour de Dieu et de l’amour de la Torah, et que, bien au contraire, elle dénote un degré particulier d’abnégation en l’honneur du Ciel et en l’honneur de l’Assemblée d’Israël. Il est juste que chacun choisisse sa coutume au nom du Ciel (léchem Chamayim).


[k]. ‘Havérim, nom donné aux maîtres de la Torah.

[l]. Figurée par la lecture, à l’office du matin, des versets se rapportant à la révélation sinaïtique.

09 – Contenu de l’étude nocturne

Il existe deux coutumes, quant à l’étude de la nuit de Chavou’ot, et l’une et l’autre sont bonnes. D’après la première, instituée par les kabbalistes, on lit les trois premiers et les trois derniers versets de chacune des parachot[m] de la Torah ; certains paragraphes sont cependant lus dans leur intégralité, comme celui de la révélation du Sinaï et les Dix commandements. Après le Pentateuque, on lit les trois premiers et les trois derniers versets de chaque livre des Prophètes et des Hagiographes. Puis on lit la première michna et la dernière de chaque traité de la Michna ; cependant, certains n’ont pas coutume de lire des textes de la Michna. Ensuite, on fait la lecture des six cent treize mitsvot. Puis, des textes midrachiques sur le don de la Torah. Viennent alors la Idra Rabba et d’autres extraits du Zohar. Outre ceux qui suivent constamment les coutumes kabbalistiques, cet usage a été adopté par d’autres communautés. C’était en particulier la coutume du Gaon de Vilna, du ‘Hatam Sofer et du Rav Elyahou David Rabinowitz-Teomim (Adéret). Certains disent qu’il est bon de réciter cet ensemble de textes, nommé Tiqoun, dans le cadre d’un minyan (Chné Lou’hot Habrit, ‘Hida)[2].

La seconde coutume consiste, pour chacun, à étudier ce que son cœur désire, comme le disent les sages : « L’homme ne saurait étudier la Torah qu’au lieu que désire son cœur » (‘Avoda Zara 19b). De nombreux étudiants de yéchiva ont l’usage d’étudier la Guémara, comme ils en ont l’habitude en toutes leur sessions d’étude. Certains choisissent d’étudier des textes évoquant la valeur de la Torah ou la sainteté de ce jour. On raconte que l’auteur du Teroumat Hadéchen (qui vivait il y a environ six cents ans) étudiait le Séfer Mitsvot Qatan, et parfois les Lois de l’étude de la Torah de Maïmonide. D’autres ont l’usage d’étudier le Séfer Hamitsvot de Maïmonide ; le Rav Kook avait ainsi coutume, la nuit de Chavou’ot, de donner une longue leçon basée sur le Séfer Hamitsvot. D’autres ont l’usage d’étudier quelque sujet qui les intéresse, afin de pouvoir se concentrer malgré la fatigue.


[m]. Péricopes hebdomadaires lues le Chabbat, telles que Béréchit, Noa’h, Lekh lekha, etc.

[2]. Selon le Chné Lou’hot Habrit (traité Chevou’ot, Ner Mitsva 4), le Tiqoun consiste à réciter la première et la dernière des michnayot de chaque traité. Tel était l’usage de Rabbi Yossef Caro ; et c’est grâce à son étude de la Michna qu’il mérita la révélation. C’est aussi ce que l’on trouve, en pratique, dans de nombreux rituels. Face à cela, le ‘Hida écrit, se fondant sur la Kabbale, qu’il n’y a pas lieu d’étudier la Michna pendant la nuit de Chavou’ot, le Tiqoun devant consister en versets bibliques et en textes ésotériques. Tel est aussi l’avis du Ben Ich ‘Haï, Bamidbar 4 et du Kaf Ha’haïm 494, 9. Selon certains, il n’y a pas d’intérêt à ce que les femmes récitent le Tiqoun (Rav Pe’alim, Sod Yecharim 9). Cependant, suivant la logique, le don de la Torah et les préparatifs qui le précèdent ressortissent aux femmes comme aux hommes. Cf. Har’havot.

10 – Bénédictions du matin et autres règles, pour ceux qui veillent la nuit

Même si l’on n’a pas dormi durant la nuit, on récite les bénédictions du matin (Birkot hacha’har), car ces bénédictions ont été instituées comme expression de notre reconnaissance pour les bienfaits généraux et quotidiennement renouvelés dont jouissent les êtres humains. Aussi, ceux-là même qui ne jouissent pas personnellement de telle chose particulière récitent la bénédiction y afférente (La Prière d’Israël 9, 3). Toutefois, à l’égard de quelques-unes de ces bénédictions, il y a des différences de coutume.

S’agissant de l’ablution matinale des mains (nétilat yadaïm) : il est admis qu’il faut se laver les mains avant l’office de Cha’harit ; mais les décisionnaires sont partagés quant au fait de savoir s’il faut réciter la bénédiction relative à cette ablution. Selon la coutume ashkénaze, le mieux est d’aller aux toilettes avant la prière, et de toucher à cette occasion l’un des endroits du corps qui sont ordinairement couverts ; car, depuis sa précédente douche, on y aura quelque peu transpiré. De cette manière, l’ablution des mains et la bénédiction correspondante seront une obligation. Mais selon la coutume séfarade, en tout état de cause, on ne prononcera pas la bénédiction pour cette ablution (La Prière d’Israël 8, 1, note 1).

En ce qui concerne les bénédictions de la Torah (birkot ha-Torah) : il est admis que, si l’on a dormi au moins une demi-heure au cours du jour précédent, on devra dire ces bénédictions, une fois le matin venu. Si l’on n’a pas du tout dormi de la journée, la grande majorité des décisionnaires estiment que l’on devra pourtant réciter les bénédictions de la Torah ; néanmoins, puisqu’on trouve quelques décisionnaires qui estiment qu’il ne faut pas les réciter, il sera bon, a priori, de les entendre réciter par une autre personne, qui aura dormi, et de former l’intention de s’en acquitter par cette écoute (cf. La Prière d’Israël 10, 7).

Concernant les bénédictions Elo-haï néchama et Hama’avir chéna, certains disent que seul celui qui a lui-même dormi peut les réciter ; aussi est-il juste de les écouter de la bouche d’un de ses camarades qui, lui, a dormi, et de former l’intention de s’en acquitter par cette écoute. S’il n’y a personne qui s’apprête à les réciter, la majorité des décisionnaires estiment qu’on les récitera soi-même ; tel est l’usage de tous les Séfarades et d’une partie des Ashkénazes. D’autres Ashkénazes ont coutume d’être rigoureux, en raison du doute, et de réciter ces bénédictions sans mention du nom de Dieu ni de sa royauté[n]. Quand un Ashkénaze ne sait pas à quelle coutume il se rattache, il est autorisé à agir comme la majorité d’Israël et à réciter toutes les bénédictions lui-même.

En résumé : suivant la coutume de la majorité d’Israël, ceux qui restent éveillés toute la nuit récitent toutes les bénédictions matinales, et les bénédictions de la Torah. Ceux qui veulent apporter à leur pratique un supplément de perfection (hidour) s’acquittent, quand ils le peuvent, des bénédictions de la Torah, d’Elo-haï néchama et de Hama’avir chéna en les écoutant réciter par une personne qui a dormi pendant la nuit (cf. La Prière d’Israël 9, 6).

S’agissant du temps des bénédictions : suivant la halakha, nous récitons les Birkot hacha’har et les Birkot ha-Torah à l’approche de l’office de Cha’harit. Suivant la Kabbale, il est de coutume de dire les Birkot hacha’har après le milieu de la nuit (‘hatsot) et les Birkot ha-Torah après le lever de l’aube (‘amoud hacha’har) (Kaf Ha’haïm 46, 49 ; cf. La Prière d’Israël 9, 5, note 4)[3].

Au cours de la nuit, il est permis de manger et de boire, sans limitation. À partir de l’aube, il est interdit de manger, ou de boire du café ou du jus de fruit. Même si l’on a commencé à manger ou à boire avant cela, on devra s’interrompre. Il est seulement permis, après le lever de l’aube, de boire de l’eau. Dès avant cela, dans la demi-heure qui précède le lever de l’aube[o], il sera interdit de commencer un repas proprement dit, de crainte de le poursuivre au-delà de l’aube. À ce titre, il est interdit de manger du pain, ou des pâtisseries dans une mesure supérieure à un kabeitsa. Mais il reste permis, dans cette demi-heure, de manger, sans que cela s’inscrive dans un repas formel, des légumes, des fruits ou des plats de céréales, cela sans limitation (La Prière d’Israël 12, 8).

L’heure de la prière, pour ceux qui veillent la nuit, est conforme à l’usage de Vatiqin, où les fidèles récitent la ‘Amida de Cha’harit quand brille le premier rayon du soleil (hanets ha’hama). À cette fin, il faut commencer la lecture des Pessouqé dezimra environ trente à quarante minutes avant le lever du soleil (La Prière d’Israël chap. 11 § 1-2 et 5-6).


[n]. Par exemple, en disant : Baroukh hama’avir ‘hévlé chéna… (au lieu de Baroukh Ata etc.).

[3]. Il faut avoir soin de réciter les bénédictions de la Torah après l’aube.  Certains pensent même que, si on les a dites avant cela, on n’est pas quitte (responsa Haélef Lékha Chelomo 33, Kaf Ha’haïm 47, 29). Le Tsla’h (sur Berakhot 11b) émet des doutes à ce sujet. Si, par erreur, on a dit ces bénédictions avant l’aube, on ne les répétera pas, ce pour deux raisons : a) il se peut que l’on en soit déjà quitte, précisément par ce que l’on aura récité avant l’aube ; b) peut-être la halakha est-elle conforme à l’opinion du Roch, selon qui, tant que l’on n’a pas dormi, il n’est pas besoin de dire ces bénédictions. Toutefois, on formera l’intention de s’en acquitter au moment de la bénédiction Ahavat ‘olam [qui précède le Chéma Israël ; dans ce texte, nous exprimons aussi notre reconnaissance envers Dieu pour le don de la Torah, et lui demandons de nous accorder la sagesse pour la comprendre] (cf. Michna Beroura 47, 28, Yalqout Yossef 47, 9). Certains, pointilleux, s’abstiennent d’étudier la Torah à partir du lever de l’aube ; en effet, nous savons par ailleurs qu’il est interdit d’étudier avant les bénédictions (Choul’han ‘Aroukh 46, 9). Dans la mesure où l’heure du lever de l’aube est elle-même douteuse, ceux qui sont pointilleux dans l’observance des mitsvot ont coutume de réciter, tout le temps que règne le doute, des louanges, et de ne pas étudier la Torah (Ben Ich ‘Haï, Vayichla’h, première année 3).

Cependant, en pratique, il semble que la position halakhique principale consiste à dire que les Birkot ha-Torah sont efficaces jusqu’au moment qui précède l’office de Cha’harit du jour suivant ; aussi n’est-il pas nécessaire d’être pointilleux en la matière. Il faut joindre à ce motif la position du Roch et de ceux qui partagent son avis ; selon eux, dès lors que l’on n’a pas dormi, on n’a point l’obligation de dire les bénédictions, quoiqu’on ait l’usage de les réciter chaque jour, et que la coutume veuille qu’on les récite juste avant l’office. Cf. Hilkhot ‘Hag Be’hag p. 68 et Yalqout Yossef 47, 9, d’après qui l’aube paraît soixante-douze minutes avant le premier rayon du soleil ; cf. aussi La Prière d’Israël 11, 1, note 1, où il est dit que ce n’est pas exact, car cela dépend des saisons de l’année, et que cette mesure de soixante-douze minutes est le temps minimal séparant l’aube du lever du soleil.

[o]. Il s’agit d’une demi-heure « relative » (zmanit) et non d’une demi-heure fixe (telle que la montre l’indique).

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