Un malade qui a guéri ne récitera la bénédiction Hagomel que si sa maladie comportait un danger qui aurait justifié la transgression du Chabbat. Certes, autrefois, suivant la coutume séfarade, tout malade qui se trouvait contraint de s’aliter récitait Hagomel après son rétablissement (Choul‘han ‘Aroukh 219, 8). Mais cela s’explique par le fait que presque toute maladie faisait craindre jadis un danger, car on ne savait s’il s’agissait de grippe ou de quelque maladie de cœur, d’une légère déshydratation ou d’un dangereux diabète. De nos jours, grâce au développement de la science médicale, et aux possibilités de diagnostic, permettant de savoir si l’état du patient est dangereux, il n’y a lieu de réciter la bénédiction Hagomel que pour une maladie qui présentait un certain danger, lequel eût justifié de transgresser le Chabbat[3].
Pour une opération sous anesthésie locale, il n’y a pas lieu de réciter Hagomel, car il n’y a pas là de danger. Pour une opération sous anesthésie générale, si l’on s’en tient à la position médicale contemporaine à l’égard d’une telle intervention, il y a lieu de réciter la bénédiction[4].
Mais il semble que, dans ces textes, les décisionnaires séfarades parlaient de maladies présentant un certain danger. En effet, ces décisionnaires s’appuyaient en cela sur les propos du Talmud de Jérusalem (Berakhot 4, 4) : « Toutes les routes sont présumées dangereuses. (…) Toute maladie est présumée dangereuse. » C’est aussi ce qui ressort des propos de Maïmonide, de Na‘hmanide et du Rachba, ainsi que l’expliquent le Tour et le Beit Yossef, ad loc., selon qui, pour tout malade, il existe un certain danger, à la façon de celui qui monte sur l’échafaud : peut-être sera-t-il finalement exposé à un danger mortel. Dans cette perspective, même une indisposition chronique, qui se manifeste de temps à autre, pourrait présenter un danger. Le Beit Yossef cite ainsi un responsum du Rachba (I, 82) : « Au contraire, tout ce qui est régulier est plus fort. Et bien qu’un miracle ait de nombreuses fois été accordé à ce patient, et qu’il ait été sauvé de ce mal, c’est du Ciel qu’on l’a pris en miséricorde ; or ce n’est pas en tout temps que survient un miracle. » (Méguila 7b) Nous apprenons aussi du responsum de Rav Haï Gaon (cité par le ‘Aroukh) que la maladie porte en soi un certain danger. On peut déduire de cela que celui qui guérit d’une maladie ordinaire, connue pour n’être pas dangereuse, doit précisément s’abstenir de réciter la bénédiction. Et, en vertu du principe « regarde comment le peuple se conduit [et fais de même] », nous voyons que tel est l’usage des Séfarades.
On peut certes soutenir que, selon le Choul‘han ‘Aroukh, il y a lieu de réciter la bénédiction dans le cas même où la maladie ne présente pas de danger, comme l’enseignent plusieurs grands décisionnaires. Mais outre qu’en cas de doute portant sur une bénédiction, on s’abstient de la réciter, il faut préférer une explication tendant à limiter la controverse, et selon laquelle, de l’avis de tous, on ne récite pas la berakha à moins d’un danger vital – ladite controverse portant sur les cas où, jadis, on était contraint de s’aliter sans connaître la nature ni la dangerosité de sa maladie.
Il faut ajouter que, dans les dernières générations, nous sommes devenus plus douillets, et nombreux sont ceux qui s’alitent pour des maladies qui, par le passé, n’étaient considérées que comme des indispositions ne justifiant pas l’alitement. C’est peut-être pour cette raison que le Ben Ich ‘Haï (‘Eqev 7) donne pour instruction de ne réciter Hagomel que dans le cas où l’on a été alité trois jours. Certes, de nombreux auteurs estiment qu’il faut réciter la berakha, même si l’on a été alité moins de trois jours (Kaf Ha‘haïm 219, 46 ; ‘Hazon Ovadia p. 371 ; Or lé-Tsion II, 14, 44). Mais il y a lieu de dire qu’il est ici question d’une maladie présentant un danger vital.
Il arrive que, dans le doute, on conduise en voiture un malade à l’hôpital le Chabbat, puis qu’il s’avère que l’état du malade n’était finalement pas dangereux. En ce cas, quoique l’on ait conduit ce malade de façon permise – puisque même un cas douteux de danger vital repousse l’observance du Chabbat –, la bénédiction Hagomel ne sera pas récitée, puisque, en pratique, il apparaît que la maladie ne présentait pas de danger.
[4]. Les décisionnaires sont partagés quant à la personne ayant commis le péché de tenter de se suicider, et qui est restée en vie. Selon certains, tout le propos de la Birkat hagomel est d’exprimer notre reconnaissance envers Dieu pour avoir été préservé de dangers survenus naturellement, et non de choses que l’homme s’est volontairement infligé à lui-même. De plus, comment une telle personne pourrait-elle avoir le front de louer Dieu publiquement de l’avoir sauvée de sa propre faute ? Une telle berakha serait une profanation (Ma‘haziq Berakha 219, 1 ; Ye‘havé Da‘at IV, 14 ; Tsits Eliézer X, 25, 23). D’autres auteurs pensent qu’une telle personne devra réciter la berakha, puisque, en définitive, elle était en danger et a été sauvée (Lev ‘Haïm III, 53). En pratique, il convient à cette personne d’écouter la berakha récitée par un autre, et de lui demander préalablement de former l’intention de l’acquitter. Bien sûr, on devra opérer une grande téchouva pour son péché.