Chapitre 16 – Mitsvot de la joie et de la bienfaisance

11. Suite des règles de la boisson

On s’acquitte de l’obligation de boire, à Pourim, par toute espèce de boisson alcoolisée. Simplement, il est préférable de boire du vin, car le miracle de Pourim s’est produit par le biais du vin. Celui qui se réjouit davantage avec d’autres boissons prévoira de boire principalement les boissons qu’il aime, car le but essentiel de la mitsva est de se réjouir ; et si boire du vin le réjouit aussi quelque peu, il sera bon qu’il commence par boire du vin, en souvenir du miracle[12].

Les femmes, elles aussi, ont la mitsva de boire une bonne quantité de vin, car celui-ci réjouit ; simplement, il leur faut prendre garde de s’enivrer, car l’ébriété est déshonorante pour les femmes, plus que pour les hommes, et elle porte atteinte à la mitsva de la pudeur (tsni’out), qui est la gloire des femmes[13].

Si l’on sait, en son for intérieur, qu’à chaque fois que l’on boit beaucoup on commence à pleurer et à se désoler, ou que l’on a mal à la tête, il sera préférable de ne boire qu’un peu plus qu’à l’ordinaire. De cette manière, on accomplira la mitsva. En effet, la mitsva consiste essentiellement à se réjouir ; et si la boisson devait avoir pour effet que l’on s’attriste, on aurait perdu le bénéfice de la mitsva. Ce n’est que dans le cas où ces pleurs eux-mêmes s’accompagnent de joie – par exemple si l’on est heureux de pleurer pour des choses importantes, comme la situation du peuple juif et la reconstruction du Temple, ou sa situation spirituelle, du fait que l’on n’a pas encore eu le mérite d’accomplir un grand repentir – que l’on pourra accomplir la mitsva de la boisson « jusqu’à ne plus pouvoir distinguer entre maudit soit Haman et béni soit Mordekhaï ».

Si l’on sait, en son for intérieur, que, en s’enivrant, on deviendra turbulent, qu’on vexera d’autres personnes, ou que l’on en viendra à se vautrer dans son vomi et à se déconsidérer auprès des autres, on ne s’enivrera pas. On accomplira la mitsva de la boisson en buvant un peu plus qu’à son habitude. On ne s’en affligera pas. Il est vrai que nos sages ont dit : « Quand le vin entre, le secret sort » (nikhnas yayin, yatsa sod) (‘Erouvin 65a)[b], et l’on pourrait s’affliger en pensant, de prime abord, que l’on porte au fond de soi un côté tendant à la violence et à l’animalité. Mais nos sages disent aussi : « Selon l’effort, le salaire » (Maximes des Pères 5, 23) ; or, puisqu’on réussit, en pratique, à freiner dans son quotidien ces pulsions négatives, c’est bien le signe que l’on réalise un grand amendement moral (tiqoun)[14].

Pour accomplir la mitsva comme il convient, on doit savoir que l’alcool arrive à son influence maximale environ vingt minutes après qu’on a bu. Certains se méprennent : ils boivent un verre de vin ou d’un autre alcool, et comme dans les cinq minutes suivantes ils ne sentent pas de changement significatif, ils pensent qu’il leur faut prendre un verre de plus ; puis, comme ils ne sentent toujours pas qu’ils ont accompli la mitsva de la boisson, ils boivent un verre encore et, pour plus de sûreté, un autre encore. Alors, subitement, le premier verre commence à produire son effet, puis, immédiatement après, le deuxième, le troisième et le quatrième, et en un instant ils deviennent extrêmement gris, se conduisent bestialement, vomissent, et grandes sont la honte et la fureur. Aussi faut-il savoir comment boire pour se réjouir : attendre, entre une prise d’alcool et la suivante, au moins une demi-heure, et accompagner la boisson de nourriture. De cette façon, on pourra se réjouir convenablement durant toute la fête de Pourim.


[12]. Cf. Miqraé Qodech du Rav Tsvi Pessah Frank, chap. 44, qui cite différentes sources prescrivant de boire, précisément, du vin. Cependant, il semble que, halakhiquement parlant, cette directive ne soit qu’a priori ; car la mitsva mentionnée par le verset d’Esther, telle que la conçoivent la majorité des Richonim, est de boire jusqu’à « ne plus savoir », sans qu’il soit en rien précisé que l’on doit boire du vin. Le principal est de se réjouir en buvant. Cf. Pisqé Techouvot 695, 3.

[13]. Cf. Ketoubot 65a, où il est dit que le vin et l’ébriété sont pour la femme, plus que pour l’homme, un sujet d’opprobre. C’est peut-être pour cela que nos maîtres disent, en Pessa’him 109a, que, pour éveiller la joie durant les fêtes de pèlerinage, chacun utilisera ce qui lui convient : le vin pour les hommes, de beaux vêtements pour les femmes. Car les femmes ne sauraient parvenir à la joie par le biais du vin, puisque l’ébriété leur est un déshonneur. Cf. Pniné Halakha, Lois de Pessa’h 16, 7, note 3, au sujet des quatre coupes du séder. Quoi qu’il en soit, c’est une mitsva pour elles de boire quelque peu, sans se soûler.

[b]. Cet adage talmudique signifie que, lorsque l’on boit du vin, la désinhibition qui s’ensuit tend à révéler aux autres sa vraie nature, tenue jusque-là secrète.

[14]. Le Baït ‘Hadach, cité par le Béour Halakha 665, 2 ד »ה עד, précise que l’on doit prendre garde d’arriver à la faute à cause de l’ébriété. Certes, nous citerons ci-après la thèse du Rav Kook, selon qui, à celui qui est contraint de renoncer à la prière parce qu’il est trop gris, s’applique le principe : « Qui se livre à l’accomplissement d’une mitsva est dispensé d’en accomplir une autre. » Toutefois, tout le monde s’accorde à dire qu’il est interdit de s’induire soi-même à la faute. Il est vrai que le Rav Kook, dans Mitsvat Reïya, Hachmatot 695, écrit que se livrer à l’accomplissement d’une mitsva protège ; et l’auteur cite une preuve tirée du Rachba. Mais il semble que tous les avis concordent pour dire que, si l’on sait, d’expérience, que l’on en vient à fauter ou à se conduire de manière très indigne sous l’effet de l’ébriété, on s’abstiendra de s’enivrer, car ce jour doit rester un jour « de festin et de joie ».

Si, en revanche, on a tendance à pleurer pour de bons motifs, et que l’on éprouve, par cela, un sentiment délectable, ce sera permis, et participera même d’une mitsva. On en trouve une preuve dans le Chibolé Haléqet 93, qui cite une agada (récit de l’époque talmudique) où il est dit que Rabbi Aqiba pleurait le Chabbat, et disait que cela lui était un délice. Ce fait est cité par le Beit Yossef, le Rama, Ora’h ‘Haïm 288, 2 et le Michna Beroura 4.

12. La mitsva de la boisson : signification

De prime abord, il y a lieu de se demander : la Bible et les maîtres de l’époque du Talmud et du Midrach n’expliquent-ils pas que l’ébriété est chose répugnante, qui risque de faire trébucher l’homme (Nb Rabba 10, Lv Rabba 12, 1) ? Pourquoi donc nous a-t-il été prescrit de boire abondamment à Pourim ? La raison en est que tous les miracles qui furent produits à Pourim en faveur d’Israël arrivèrent par le biais du vin. La reine Vachti fut chassée de la royauté lors d’un festin où se buvait du vin, et c’est Esther qui régna à sa place. De même, les péripéties d’Haman et sa chute furent marquées par des festins arrosés de vin. Il y a lieu de dire que, si, en effet, l’ébriété est généralement chose répugnante, on ne peut pour autant nier ses aspects positifs : par elle, apparaît une joie simple, corporelle et désinhibée, pleine de puissance et de vitalité. Simplement, tout au long de l’année, la passion matérielle et la débauche liées à l’ébriété mettent dans l’ombre le bon côté de l’ivresse ; celle-ci mène donc à de nombreux écueils. Tandis qu’à Pourim, lorsque l’on boit et se réjouit du secours divin, en souvenir du miracle qui advint par le biais d’un festin, les aspects positifs de la boisson se dévoilent.

Il y a un autre sens, plus profond, à cet usage : à Pourim, se révèle la sainteté éternelle du peuple juif. Dès lors, il devient manifeste que tout ce que fait Dieu envers Israël est pour le bien, et même ce qui semble d’abord un mal se retourne finalement en bien. Par la consommation de vin, au titre de la mitsva, se dévoile le secret : même la matérialité d’Israël est, dans son intériorité, sainte. Et bien que le corps et ses sensations paraissent perturber, de prime abord, le service divin, la proposition se renverse (nahafokh hou) quand on se place du point de vue, plus élevé, de Pourim : ils aident beaucoup, au contraire, à accomplir le service de Dieu, avec joie et vitalité.

Plus profondément encore, on peut expliquer que la Torah et la sagesse doivent, en toute chose, guider l’existence. Et quand l’homme suit cette voie, il est heureux ; simplement, sa joie est limitée, par les limites mêmes de ses facultés de compréhension. En revanche, à un degré plus élevé de foi (émouna), degré auquel nous accédons à Pourim, nous savons que l’Eternel dirige le monde pour le bien ; et quoique nous ne comprenions pas toujours la façon dont Il conduit le monde, nous annulons notre ego et accueillons cette conduite avec joie. Tel est le degré de ‘ad delo yada’ (« jusqu’à ne plus savoir… ») : un attachement à Dieu, à un niveau qui dépasse tout entendement humain, et qui est entièrement lié à la foi, dans l’abnégation. Par l’effet d’une foi aussi élevée, qui est précisément la foi d’Israël, on parvient à une joie illimitée[15].


[15]. L’explication simple est apportée par le Elya Rabba et le Béour Halakha 695, 2. Cf. encore Mitsvat Reïya, Hachmatot 695. Ce n’est pas un hasard s’il y a, en ce domaine, un commentaire au-delà du commentaire, car telle est la voie du bon vin que de dévoiler le secret. Au début, il y a une explication ; puis, à l’intérieur de celle-ci, s’en révèle encore une autre… Or ces trois commentaires correspondent aux trois degrés du buveur : le premier stade est d’être seulement chatouï, sous l’effet de l’alcool, le deuxième est chikor, enivré, le troisième est grandement ivre, littéralement « au point de ne plus savoir… ». Cf. Torah Or, de Rabbi Chnéour Zalman de Liady, chapitre חייב איניש לבסומי, pp. 98a à 100b, en particulier 99, c-d. Les femmes, grâce à la modestie naturelle qui les caractérise, parviennent à tout cela par une faible quantité de boisson.

13. Quand fixer le repas

La coutume de la majorité des communautés juives est de fixer le festin de Pourim l’après-midi, après l’office de Min’ha. En effet, jusqu’à midi, on s’occupe d’adresser des mets à son prochain et de faire des dons aux pauvres, et l’on a à cœur d’exprimer avec soin son amour et son affection envers les membres de sa famille et ses amis. En milieu de journée, il est juste de faire l’office de Min’ha assez tôt, avant le repas, car, si l’on commençait le repas avant de faire Min’ha, il serait à craindre de ne pas pouvoir prier ensuite, en raison de l’ivresse.

Certains retardent de beaucoup le repas, qu’ils commencent peu de temps avant le coucher du soleil, de sorte que la majorité du repas a lieu la nuit. De nombreux auteurs critiquent cet usage, car la mitsva consiste à prendre un repas festif à Pourim même, alors que, après la tombée de la nuit, commence le jour suivant. Certains répondent à cela que tout va d’après le commencement : dès lors que l’on a commencé le repas à Pourim, la suite, qui se déroule pendant la nuit, est, elle aussi, considérée comme festin de Pourim. La règle est la même s’agissant du Birkat hamazon : si l’on a commencé le repas dans la journée, et qu’on l’ait achevé tard dans la nuit, on dit ‘Al hanissim dans le Birkat hamazon. De plus, à l’issue du Pourim des villes ouvertes, ayant eu lieu le 14 adar, il convient encore de se réjouir, car alors commence le Pourim des villes fortifiées. Quoi qu’il en soit, a priori, il est juste de débuter le repas tant qu’il fait encore grand jour ; et, si le repas se poursuit après la tombée de la nuit, on n’aura rien perdu, puisque la partie principale du repas aura eu lieu le jour.

D’autres disent qu’il est préférable de se montrer zélé, et d’accomplir le festin dès le matin, de manière que ceux-là même qui seront ivres pourront se dessoûler avant Min’ha. Mais la coutume la plus fréquente est de fixer le festin l’après-midi[16].

Il est bon d’étudier un peu la Torah avant de commencer le festin, comme il est dit : « Pour les Juifs, ce fut lumière et joie » (Est 8, 16), ce que les sages commentent, sur le mode midrachique : « La lumière (ora) est la Torah » (Méguila 16b) ; par l’étude de la Torah, on peut parvenir à une joie complète (Rama 695, 2).

Si l’on sait que, en s’enivrant, il est possible que l’on ne puisse faire ensuite la prière de Min’ha, ou celle d’Arvit, nombre de décisionnaires estiment que l’on ne devra pas s’enivrer (‘Hayé Adam, Béour Halakha). Toutefois, le Rav Kook – que la mémoire du juste soit bénie –, écrit que celui qui boit à Pourim se livre à la pratique d’une mitsva, or nous avons pour principe que celui qui s’occupe d’une mitsva est dispensé d’en accomplir une autre (Ora’h Michpat, Hachmatot 7).


[16]. L’explication de la coutume qui veut que l’on prenne le repas peu de temps avant le coucher du soleil est rapportée par le Teroumat Hadéchen 140 ; toutefois, l’auteur lui-même et ses maîtres avaient coutume de festoyer le matin. Le Chné Lou’hot Habrit encourage à faire ce repas spécialement le matin, et tel était l’usage du Gaon de Vilna, ainsi que celui de Rabbi Chalom Charabi, fondé sur la Kabbale (Kaf Ha’haïm 23). Le Rama 695, 2 écrit, se fondant sur le Maharil, qu’il est préférable de fixer le festin après l’office de Min’ha guedola [office de Min’ha du début de l’après-midi] ; telle est la directive couramment admise, et la coutume de nombreuses communautés.

Certains ont coutume de commencer le repas peu de temps avant le soir ; même parmi les A’haronim, certains ont cet usage. Si la nuit qui approche est celle du 15 adar, c’est de toute façon une mitsva que de se réjouir durant les deux jours de Pourim (Rama 695, 2, Michna Beroura 16). Mais certains, même à Jérusalem, ont l’usage de poursuivre leur repas à l’issue de Pourim. La logique de la chose est que tout est fonction du commencement. De plus, selon le Ran, il n’y a pas d’interdit de vélo ya’avor [cf. ci-après, chap. 17, note c] au sujet des mitsvot « positives » de Pourim, à l’exception de la lecture de la Méguila ; aussi, les années de Pourim haméchoulach (cf. chap. 17 § 5), on fixe [à Jérusalem] le festin au dimanche, qui tombe le 16. Par conséquent, on peut, les autres années, à l’issue du 15, prolonger la mitsva du festin pendant la nuit du 16. Cf. Pisqé Techouvot 695, 8, note 25.

14. La personne prise de boisson, les bénédictions et Arvit

Nous l’avons vu, chatouï se dit de la personne qui ressent l’influence de l’alcool, et à qui il est difficile de se concentrer, de focaliser sa pensée, mais qui serait encore capable de parler devant un roi. Quant au chikor, c’est celui qui a beaucoup bu, au point qu’il ne pourrait parler convenablement devant un roi.

L’un et l’autre peuvent réciter les bénédictions de jouissance (birkot hanéhénin). Bien que, a priori, une personne ivre (chikor) ne puisse prononcer les bénédictions, il lui est permis de prononcer celles qui, si elles n’étaient récitées maintenant, ne pourraient plus être récitées ensuite (berakhot chézmanan ‘over). Aussi un chikor peut-il dire, le jour de Pourim, les bénédictions de jouissance, ainsi que le Birkat hamazon et la bénédiction Acher yatsar.

Mais les lois de la prière sont plus rigoureuses. Si l’on a terminé son festin, et que l’heure de la prière d’Arvit soit arrivée, alors que l’on est chikor ou chatouï, on attendra de se dégriser, puis on priera en ayant recouvré sa lucidité. Quelle conduite suivre dans le cas où se tient un office public, et où, si l’on ne s’y joignait pas, on perdrait le bénéfice de la prière en minyan ? Dans le cas où l’on n’est que chatouï, on se joindra au minyan en suivant la prière dans son sidour (livre de prières) car, a posteriori, la ‘Amida récitée par le chatouï est valide. Mais si l’on est chikor, on ne pourra s’y joindre, car la ‘Amida dite par le chikor est invalide, et considérée comme une abomination (to’éva).

Si l’on ressent une grande fatigue, et qu’il soit à craindre que, sauf à prier immédiatement, on s’endorme et que l’on manque de faire la prière d’Arvit, on pourra dire toute la prière, si l’on est chatouï, tandis que, si l’on est chikor, on ne dira que le Chéma Israël sans ses bénédictions, de manière à se rendre quitte de l’obligation de réciter le Chéma, qui est toranique ; on ne pourra dire ni les bénédictions du Chéma ni la ‘Amida. Même si l’on est surpris par le sommeil sans avoir eu le temps de réciter la ‘Amida, on n’aura point commis de faute, puisque l’on se sera enivré au nom du Ciel, et que celui qui se livre à une mitsva est dispensé d’une autre. Le lendemain, on compensera la prière manquée, en récitant d’abord la ‘Amida de Cha’harit, puis en ajoutant une seconde ‘Amida au titre de Tachloumin (prière de « rattrapage ») pour ‘Arvit.

Il semble que, lorsqu’on a un doute quant au fait de savoir si l’on est chatouï ou chikor, on puisse être indulgent à Pourim, et réciter la ‘Amida. En effet, à Pourim, un roi lui-même accueillerait de bonne humeur les personnes prises de boisson, puisque telle est la mitsva du jour[17].


[17]. Sur le statut de chikor et de chatouï, cf. Choul’han ‘Aroukh et Rama, Ora’h ‘Haïm 99, Michna Beroura ad loc. et La Prière d’Israël 5, 11, ainsi que 18, 8-10 sur la prière de Tachloumin.

La permission donnée au chatouï de réciter la ‘Amida lorsque l’heure limite est sur le point de passer est expliquée par le Yam Chel Chelomo cité par le Michna Beroura 99, 3 et 17. Le Rama, lui aussi, est indulgent dans le cas où l’on a bu la mesure d’un revi’it de vin : soit parce que, de nos jours, les vins sont plus légers que jadis, soit parce que, de nos jours, on prie en s’aidant d’un sidour. Cf. Ben Ich ‘Haï 22, 18. À notre humble avis, on peut, à plus forte raison, être indulgent à Pourim, puisque telle est la mitsva du jour.

15. Heure du festin, quand Pourim tombe un vendredi

Quand Pourim tombe la veille de Chabbat, on a coutume, a priori, de commencer le festin avant le midi solaire, en raison de l’honneur dû au Chabbat. Si l’on n’a pas eu le temps de commencer le festin avant midi, on s’efforcera de commencer au moins trois heures solaires avant le coucher du soleil. A posteriori, on pourra commencer jusqu’au coucher du soleil. Quoi qu’il en soit, si l’on a commencé le festin peu de temps avant Chabbat, on s’efforcera de limiter sa consommation, afin de pouvoir manger avec appétit le repas du soir de Chabbat.

Il existe une autre coutume, consistant à joindre le festin de Pourim au repas du soir de Chabbat. Certains grands maîtres suivent cet usage, mais d’autres disent qu’il ne faut l’emprunter qu’a posteriori. Cet usage consiste à faire la prière de Min’ha avant le festin et à faire débuter celui-ci durant la journée de Pourim ; puis, une demi-heure environ avant le coucher du soleil, on accueille le Chabbat en allumant les veilleuses sabbatiques ; on recouvre le pain d’un couvre-pain, et l’on récite le Qidouch de Chabbat sur le vin. Puisque l’on a déjà récité la bénédiction du vin pendant le festin de Pourim, on omet, dans le Qidouch, la bénédiction Boré peri haguéfen. Après le Qidouch, on continue le repas, et l’on doit alors manger un kabeitsa de pain, ou, à tout le moins, un kazaït, au titre du repas de Chabbat. À l’issue du repas, on récitera, dans le Birkat hamazon, le passage spécifique au Chabbat, Retsé véha’halitsénou ; quant au passage de Pourim, ‘Al hanissim, on l’inclura dans la série des phrases commençant par Hara’haman, qui figurent à la fin du Birkat hamazon. Après le repas, on fera la prière d’Arvit[18].


[18]. Selon les responsa du Maharil 56, lorsque Pourim tombe un vendredi, on peut commencer le festin peu de temps après l’heure de Min’ha qetana (environ trois heures avant la fin de la journée). Selon le Rama 695, 2, on fera le festin le matin, et le Michna Beroura 10 écrit qu’on le fera a priori avant le midi solaire. A posteriori, on pourra le commencer tant que le soleil n’est pas couché (cf. Michna Beroura 529, 8).

La coutume consistant à « étendre un couvre-pain » (prissat hamapa) sur les pains de Chabbat, puis à faire le Qidouch au cours du festin commencé, a sa source dans le traité Pessa’him 100a, et est expliqué par le Choul’han ‘Aroukh 271, 4. Le Méïri adoptait cette coutume a priori, quand Pourim tombait un vendredi (Méïri sur Ketoubot 7a), et certains A’haronim ont pareille coutume : cf. Pisqé Techouvot 695, 6. Mais selon le Kaf Ha’haïm 271, 22, se fondant sur Rabbi Isaac Louria, on ne fait pas ainsi a priori, car le Qidouch doit se faire après la prière d’Arvit.

S’agissant du passage ‘Al hanissim, dans le cas où l’on fait cette jonction des deux repas en un seul : le Méïri et le Maguen Avraham 695, 9 estiment qu’on dira aussi bien Retsé que ‘Al hanissim à la place habituelle que prévoit le rituel. Pour le Michna Beroura 15, qui s’appuie sur le ‘Hayé Adam, on ne dira pas ‘Al hanissim. Nous écrivons ci-dessus qu’on l’intègrera à la série des phrases commençant par Hara’haman, car, à cet endroit, il est certain que cet ajout n’invalide pas la lecture des bénédictions précédentes.

16. Déguisement ; interdit de porter un habit féminin pour un homme, et vice-versa

Nombreux sont ceux qui ont coutume de porter des masques et de se déguiser à Pourim. Quoiqu’il n’y ait pas à cela de source dans les propos de nos sages, de mémoire bénie, et que les ouvrages des A’haronim eux-mêmes ne mentionnent pas de devoir de se déguiser, différentes explications ont été apportées à cet usage. La première est que cela participe de l’accroissement de la joie, car une apparence étrange fait rire et divertit. De plus, en sortant de la routine de sa vestimentation, l’homme peut se libérer, se réjouir, et révéler son affection à l’égard de ses camarades. Par ailleurs, l’aspect vestimentaire extérieur, qui diffère d’une personne à l’autre, produit un sentiment de séparation ; par le changement de tenue, les barrières tombent, et l’unité augmente. En outre, par le déguisement, nous nous rendons compte à quel point nous sommes influencés par l’extériorité ; grâce à cela, nous pouvons observer l’intériorité qui se dévoile à Pourim. Le déguisement contient une autre allusion : même quand les Juifs ont l’air, extérieurement, semblables aux nations, ils restent Juifs dans leur intériorité, comme il est apparu à Pourim.

Le Mahari Mints (responsum 16) rapporte que l’on avait coutume, chez de grands maîtres et de pieuses gens d’Allemagne, de se déguiser : les hommes portaient des vêtements de femme, et les femmes des vêtements d’homme. L’auteur écrit qu’il ne faut pas protester contre cet usage, où, à l’évidence, n’est à craindre aucun interdit ; car l’interdit de lo yilbach (Dt 22, 5 : « Un vêtement d’homme ne sera pas porté par une femme, ni un homme ne revêtira une robe de femme… ») ne s’applique que lorsqu’on change de vêtements dans le but de relations adultères ou de débauche ; en revanche, quand le but est de se réjouir, il n’y a point d’interdit. Le Rama 696, 8 écrit que telle est la coutume.

Cependant, pour la majorité des décisionnaires, il est interdit à l’homme de se déguiser en femme, et il est de même interdit à la femme de se déguiser en homme (Baït ‘Hadach, Yoré Dé’a 182, Touré Zahav 4). Se fondant sur ces sources, de nombreux A’haronim écrivent qu’il faut protester quand quelqu’un porte des vêtements du sexe opposé. Il est juste de se conformer à ces avis. Certains soutiennent que, si l’on a mis un seul vêtement spécifique au sexe opposé, et que, d’après ses autres vêtements, son identité sexuelle demeure visible, il n’y a pas lieu de protester (Peri Mégadim)[19].


[19]. Selon le Baït ‘Hadach, ce n’est que lorsqu’il y a une nécessité réelle de porter un vêtement spécifique au sexe opposé qu’il est permis d’être indulgent. C’est le cas, par exemple, d’un homme qui n’a d’autre manteau pour se protéger de la pluie qu’un manteau de femme : puisque le propos n’est ici que de se protéger, il est permis de le mettre, comme l’écrit le Touré Zahav. Le Yad Haqetana, par contre, est rigoureux : pour lui, en tout état de cause, il est interdit de porter des vêtements du sexe opposé, même pour répondre à un besoin réel. Cf. Yabia’ Omer VI Yoré Dé’a 14. Selon le Rama 696, 8, on peut s’appuyer sur les auteurs indulgents pour se déguiser à Pourim. Le Knesset Haguedola et le Chné Lou’hot Habrit avaient soin de s’abstenir de cet usage ; le Birké Yossef et le Ye’havé Da’at V 50 vont dans le même sens.

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