Parmi les sites dont la vue frappe l’esprit, il y a les tombeaux : leur vue éveille en l’homme des pensées sur sa propre finitude et le caractère éphémère de sa vie. Afin d’ordonner notre pensée et de l’orienter convenablement, les Sages ont prescrit, lorsqu’on voit des tombes juives, de réciter la bénédiction suivante : Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, acher yatsar etkhem bé-din, vé-zan etkhem bé-din, vékhilkel etkhem bé-din, vé-he‘hya etkhem bé-din, vé-assaf etkhem bé-din, vé-yodéa’ mispar koulkhem, vé-‘atid léha‘hayotekhem bé-din lé-‘hayé ha‘olam haba ; baroukh Ata, Ado-naï, mé‘hayé hamétim. (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers ; Il vous créa selon la justice, vous nourrit selon la justice, vous sustenta selon la justice, vous fit vivre selon la justice et vous fit disparaître selon la justice ; Il sait le nombre que vous tous formez, et Il vous ressuscitera pour la vie du monde futur ; béni sois-Tu, Éternel, qui ressuscites les morts[13]. ») Après cette bénédiction, certains ont coutume d’ajouter ces mots, empruntés à la ‘Amida : Ata guibor lé‘olam… jusqu’à Vé-nééman Ata léha‘hayot métim (« Tu es puissant à jamais… Et Tu ressusciteras fidèlement les morts »), sans prononcer la formule finale de bénédiction.
Cette berakha ne se récite que lorsqu’il y a au moins deux tombes, puisque le texte est rédigé au pluriel, et vise donc le cas où l’on voit plus d’une sépulture (Michna Beroura 224, 16).
Si l’on voit des tombeaux d’impies ou d’idolâtres, on dit : Bocha imekhem, méod ‘hafra yoladtekhem, hiné a‘harit goyim midbar, tsia va‘arava (« Votre mère est fort honteuse, couverte d’opprobre celle qui vous enfanta ; voici, les peuples sont voués au désert, à la ruine et à la solitude ») (Jr 50, 12 ; Choul‘han ‘Aroukh 224, 12).
Si l’on a déjà vu ces tombeaux dans les trente jours, on ne redit pas la bénédiction en les revoyant. Mais si l’on constate qu’une nouvelle tombe est apparue au cimetière, ou que l’on voie un autre cimetière, on dira la bénédiction, même s’il n’est pas passé trente jours depuis qu’on l’a récitée. Si l’on a l’intention de visiter plusieurs cimetières le même jour, il est juste, au moment de réciter la bénédiction dans le premier d’entre eux, de porter également son intention sur les autres, que l’on verra le même jour. Si, le lendemain, on visite d’autres cimetières, on redira la berakha ; en effet, la berakha récitée tel jour ne peut couvrir tel autre jour (Birkat Hachem IV, 4, 42-43).
Si l’on s’apprête à entrer dans un cimetière, il est préférable de réciter la bénédiction sur le seuil, afin qu’elle guide nos pensées et nos sentiments quand on sera entré. Si l’on n’a pas prononcé la bénédiction avant d’entrer, il reste obligatoire de le faire, tant que l’on voit encore les tombes. Dans le cas même où l’on voit les tombes de loin, pour peu qu’on les voie bien et qu’on les contemple, on doit réciter la bénédiction (‘Aroukh Hachoul‘han 224, 8). Si, au cours d’un trajet en auto, on passe près d’un cimetière, que l’on contemple les tombes et que l’on pense aux défunts, on récite la bénédiction. Mais tous les autres voyageurs, qui ne contemplent pas les tombeaux, s’abstiennent de la dire. Si, même dans les trente jours qui suivent, ils entrent dans ce cimetière (qu’ils avaient vu depuis la route sans y prêter attention), ils diront la bénédiction[14].
Même si c’est un Chabbat ou un jour de Yom tov que l’on voit le cimetière, il faut réciter la bénédiction. Certes, ces jours-là, on ne récite pas le Tsidouq hadin[e]; mais la bénédiction dont nous parlons ici n’est pas considérée comme un texte de Tsidouq hadin (responsa du Mahari Assad sur Yoré Dé‘a 371 ; Péta‘h Hadvir 224, 14)[15].
[13]. Telle est la version séfarade. Quant à la version ashkénaze, elle diffère quelque peu : Baroukh Ata… acher yatsar etkhem bé-din, vé-zan vé-khilkel etkhem bé-din, vé-hémit etkhem bé-din, vé-yodéa’ mispar koulkhem bé-din, vé-Hou ‘atid léha‘hayotekhem oulqayem etkhem bé-din ; baroukh Ata, Ado-naï, mé‘hayé hamétim. (« Béni sois-Tu, Éternel… Il vous créa selon la justice, vous nourrit et vous sustenta selon la justice, et vous fit mourir selon la justice. Il sait, selon la justice, le nombre que vous tous formez, et c’est selon la justice qu’Il vous ressuscitera et vous fera vivre ; béni sois-Tu, Éternel, qui ressuscites les morts »).
[14]. Cela, pour un ensemble de raisons : a) parce que, la première fois, ils n’avaient pas prêté attention à ce qu’ils voyaient ; b) de prime abord, il y a lieu de penser qu’une nouvelle tombe sera apparue entre-temps ; c) il est vraisemblable que, la première fois, on n’aura pas vu toutes les tombes depuis la route (cf. ci-dessus, § 5).
[e]. Texte du rituel, exprimant la confiance du fidèle en la décision divine d’avoir repris l’âme des défunts.
[15]. Certains ont coutume de visiter les tombeaux des justes (tsadiqim) afin de s’attacher à leur tradition. En particulier, il est de coutume d’aller sur le tombeau des patriarches à Hébron, sur celui de Rachel notre mère à Bethléem, sur celui de Joseph le juste à Sichem. On raconte ainsi que Caleb, fils de Yephouné, alla se recueillir sur le tombeau des patriarches, afin d’être préservé, grâce à ce mérite, du conseil des explorateurs (Sota 34b). Le Talmud note encore que, les jours de jeûne, après l’office du matin, il est de coutume d’aller au cimetière (Ta‘anit 16a). Il y a à cela deux motifs : a) se souvenir du jour de la mort et s’éveiller au repentir ; b) que les justes enterrés là intercèdent en notre faveur et demandent pour nous miséricorde (cf. Choul‘han ‘Aroukh, Ora‘h ‘Haïm 579, 3 ; 581, 4).
Certains ont l’usage d’adresser une prière aux défunts ; mais, contre cet usage, nombreux sont ceux qui craignent qu’il n’y ait en cela quelque trace de paganisme. En effet, il n’est rien en dehors de Dieu, et c’est à Lui seul qu’il faut adresser notre prière. Telle est l’opinion du Maharil (Béer Hétev 581, 17), du Maharal de Prague (Netiv Ha‘avoda 12), du ‘Hayé Adam 138, 5, selon qui la prière prononcée auprès des tombeaux des tsadiqim doit être adressée au Saint béni soit-Il seul. En revanche, on peut demander à Dieu de daigner écouter notre prière en faveur du mérite des justes – à la tradition de qui nous voulons nous attacher.
Face à cela, de nombreux décisionnaires (Peri Mégadim 581 ; Maharam Shik, Ora‘h ‘Haïm 293) estiment qu’il est même permis de s’adresser à l’âme des justes à la tradition de qui nous nous attachons, afin qu’ils sollicitent en notre faveur la miséricorde du Saint béni soit-Il. Selon ces auteurs, puisque notre requête est que les justes prient le Saint béni soit-Il en notre faveur, notre démarche est claire : nous reconnaissons que nous nous trouvons dans la main de Dieu seul. En pratique, a priori, il est bon d’être rigoureux ; mais ceux qui, indulgents, s’adressent aux justes défunts pour qu’ils intercèdent en leur faveur auprès de Dieu, béni soit-Il, ont sur qui s’appuyer.