Voir un roi engendre de l’émotion. Voilà un homme issu de la poussière et appelé à y retourner. Lui aussi est « né d’une femme[d] », comme les autres hommes, mais tout le monde l’honore, et il possède le pouvoir de gouverner ses semblables. Afin d’orienter convenablement notre pensée à cet égard, les Sages ont institué une bénédiction exprimant notre foi dans le fait que la royauté appartient à Dieu, et que c’est Lui qui a accordé une étincelle de son honneur à un être de chair et de sang. Cette bénédiction ne prend pas position pour ou contre tel roi, ni ne nous indique s’il est juste ou impie ; elle exprime simplement notre foi dans le fait que c’est Dieu qui dirige le monde. Il arrive que, à cause des fautes de la génération, Dieu fasse apparaître un roi mauvais, tel Nabuchodonosor, afin de châtier le peuple et de l’éveiller au repentir. Pour tout roi, on récite donc la bénédiction, qu’il soit juste ou impie (responsa Lev ‘Haïm III, 55). Il convient de remarquer que, en récitant cette bénédiction, nous renforçons notre indépendance spirituelle à l’égard de ce roi, puisque nous disons là que c’est l’Éternel qui est la source de l’autorité et de la majesté ; dès lors, la Torah divine et ses valeurs éternelles ont priorité sur les commandements du roi.
Si l’on voit un roi d’Israël, on dit : Baroukh Ata Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, ché-‘halaq mikhvodo liréav (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as donné part à ta gloire à ceux qui te craignent »). Si l’on voit un roi non juif, on dit : Baroukh Ata Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, ché-natan mikhvodo lé-vassar vadam (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as donné de ta gloire à des êtres de chair et de sang »).
En général, les rois des peuples non juifs étaient jadis orgueilleux et cruels, tandis que les rois d’Israël étaient réputés pour être bienfaisants (cf. 1R 20, 31), et pour considérer leur règne comme une mission divine, consistant à transmettre au peuple les valeurs de la Torah et de la morale. Certes, suivant le jugement rigoureux des prophètes d’Israël, nombre de nos rois furent considérés comme pécheurs ; mais comparés aux rois non juifs, ils eussent été majoritairement regardés comme craignant Dieu. Quoi qu’il en soit, en pratique, pour ceux des rois d’Israël qui sont connus pour être impies, il est juste de dire Chénatan mikhvodo lé-vassar vadam (« … qui as donné de ta gloire à des êtres de chair et de sang »), et non ché-‘halaq mikhvodo liréav. Il semble aussi que, si le roi est très méchant, bien au-delà de ce qui est courant, au point qu’il serait légitime de se révolter contre lui, nulle bénédiction ne soit à dire à son sujet, qu’il soit juif ou non juif[11].
Nos Sages enseignent : « C’est une mitsva que d’aller voir un roi, même quand il s’agit d’un roi des nations. » Il importe en effet que l’on médite sur l’ordonnancement du monde, que l’on connaisse la puissance et l’honneur qui s’attachent au pouvoir. Ce savoir nous fera mieux comprendre la valeur de la Torah et de la foi, dont la grandeur est éternelle et l’élévation bien supérieure à celle des règnes humains. Si l’on est méritant, on pourra distinguer entre l’honneur des rois de ce monde et celui, véridique, du roi messie (Berakhot 58a ; Choul‘han ‘Aroukh 224, 9). Si l’on a déjà vu tel roi, il n’y a point de mitsva à le voir de nouveau ; ce n’est que si le monarque vient entouré d’une suite plus élevée en dignité que cette vision nouvelle sera constitutive d’une mitsva (Séfer ‘Hassidim ; Michna Beroura 224, 13).
[d]. Suivant l’expression de Job 14, 1.
[11]. Selon la majorité des décisionnaires, même à propos de rois impies, on dit la bénédiction. C’est la position de Rabbi Haïm Falagi en Lev ‘Haïm III, 55 et en Kaf Ha‘haïm 224, 29. Toutefois, selon le Yafé Lalev 4, cité par le Kaf Ha‘haïm, ad loc., s’il s’agit d’un roi juif impie, c’est la bénédiction usuellement prononcée au sujet d’un roi non juif que l’on dira, puisque l’on ne peut compter un tel roi parmi « ceux qui craignent » l’Éternel. C’est ce qu’écrit le Birkat Hachem IV, 3, note 86. C’est aussi en ce sens qu’incline le Mikhtevé Torah (de Gour, chap. 64).
D’autres estiment, en revanche, qu’il n’y a pas lieu d’honorer un roi impie ; cf. ‘Hazon Ovadia, Berakhot, pp. 411-412 et Cha‘ar Ha‘ayin, p. 358. Le ‘Hazon Ovadia conclut que, pour un roi impie, il faut réciter la bénédiction sans mention du nom ni de la royauté de Dieu. On peut certes adopter leur opinion quand il s’agit d’un roi particulièrement méchant, bien au-delà des autres rois impies. En effet, selon la halakha, le statut d’un tel roi n’est autre que celui d’un usurpateur, et il serait pleinement légitime de se révolter contre lui ; dès lors, il ne convient pas de reconnaître sa royauté, ni de réciter une bénédiction à son sujet.
En revanche, on ne saurait prétendre que, dès lors qu’un roi transgresse les sept commandements noa‘hides, on doive s’abstenir de réciter la berakha à son sujet. En effet, tous les rois de jadis étaient idolâtres, et la plupart d’entre eux ne se privaient pas de verser le sang, de voler et d’avoir des relations adultères ; or, malgré cela, les Sages prescrivirent une bénédiction à leur endroit.
En revanche, s’agissant des rois d’Israël, il est vraisemblable que l’on soit plus rigoureux, car on exige d’eux d’être des justes et d’observer les mitsvot particulières au roi : avoir un rouleau de la Torah qu’ils prennent avec eux en tout endroit, ne pas se croire supérieur à leurs frères, ne pas avoir de nombreuses femmes, ni quantité d’argent et de chevaux. Du reste, la bénédiction est, à leur endroit, bien libellée en ce sens : « qui as donné part à ta gloire à ceux qui te craignent ». Dès lors, s’ils n’observent pas la Torah et les mitsvot, il y a lieu de s’abstenir de prononcer la bénédiction à leur endroit.