Chapitre 15 – Bénédictions de la vision

22. Matsiv guevoul almana (« qui rétablis les frontières de la veuve »)

Si l’on voit des maisons juives qui ont été détruites, sur la terre d’Israël, on dit : Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, dayan ha-émet (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, juge de vérité ») (Berakhot 58b ; Choul‘han ‘Aroukh 224, 10). Il y a lieu de réciter cette bénédiction pour la vision de débris de maisons que, sous la pression des nations, des Juifs ont détruites et livrées à des étrangers – comme la localité de Yamit, dans la péninsule du Sinaï, et les villages du Gouch Katif.

À l’inverse, les Sages ont décrété que quiconque verrait des maisons d’Israël restaurées réciterait : Baroukh Ata Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, matsiv guevoul almana (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui rétablis les frontières de la veuve ») (Berakhot 58b ; Choul‘han ‘Aroukh 224, 10). Le propos de cette bénédiction est d’exprimer notre reconnaissance envers Dieu pour la restauration du peuple d’Israël sur sa terre ; car en raison de nos fautes envers Lui, nous fûmes exilés de notre terre, devînmes la proie des moqueries et de la dérision des peuples, au point que nous ressemblions à une veuve, errante, brisée et délaissée, qui n’a plus guère de chance de revenir à ses frontières et de reconstruire sa maison. Or voici qu’à présent, Dieu nous a pris en miséricorde et nous a ramenés dans notre pays, pour y construire des maisons et nous y établir, dans la tranquillité et la sûreté. Ont commencé de se réaliser en nous les paroles du prophète Isaïe :

Oui, tu t’étendras d’est en ouest, ta descendance héritera de peuples, et l’on rebâtira des villes solitaires. Ne crains rien, car tu n’auras pas lieu d’avoir honte, ne sois pas confuse, car tu ne seras point objet d’opprobre. Oui, tu oublieras la honte de ta jeunesse, et l’opprobre de ton veuvage, tu ne t’en souviendras plus ; car ton époux sera ton Créateur – l’Éternel, Dieu des armées est son nom –, et ton libérateur, le Saint d’Israël, sera appelé Dieu de toute la terre. (Is 54, 3-5)

Tout au long des dures années d’exil, lorsque le reste d’habitants juifs en terre d’Israël se trouvait dans la peine, la détresse et l’abaissement, il n’était pas d’usage de réciter cette bénédiction, car il était difficile de considérer l’établissement des Juifs dans le pays comme stable ; et l’on n’y voyait pas tellement matière à consolation. Mais lorsque le mouvement de peuplement juif en Erets Israël commença de s’agrandir, que les membres du vieux yichouv[f] sortirent des murailles de Jérusalem et que les militants du mouvement ‘Hovevé Tsion (« les Amants de Sion ») rejoignirent le pays, on commença à réciter cette bénédiction à propos des quartiers et des villages nouveaux. On rapporte ainsi que Rabbi Chemouel Salant récita cette bénédiction au sujet de Petah Tikva, et que Rabbi Mordekhaï Gimpel Yaffe la récita sur la ville de Yehoud.

Selon le Rif, c’est précisément quand on voit des synagogues restaurées que l’on récite cette bénédiction. A priori, il y a lieu de tenir compte de son opinion, et de réciter la berakha sur la synagogue du village ou du quartier. Toutefois, même si l’on a vu un village ou un quartier sans en apercevoir la synagogue, on récitera la bénédiction, conformément à l’avis de la majorité des décisionnaires (Rabbénou ‘Hananel ; Rachi ; Maïmonide ; Choul‘han ‘Aroukh 224, 10).


[f]. La vieille communauté juive formée par ceux qui habitaient la terre d’Israël envers et contre tout.

23. Pour quels villages on récite la bénédiction, et à quel moment

Suivant la directive des sages, il y a lieu de réciter Matsiv guevoul almana pour toute localité juive établie en terre d’Israël et que l’on voit pour la première fois. Par la suite, si trente jours ont passé sans qu’on l’ait vue, il faut répéter cette bénédiction (Choul‘han ‘Aroukh 224, 10 et 13). D’après cela, il faudrait même, de prime abord, réciter la bénédiction sur Tel Aviv, Rehovot et Netanya, et sur toutes les localités qui leur sont proches.

Cependant, puisque des régions entières du pays sont, par la grâce de Dieu, garnies de villes et de villages, ce depuis plusieurs générations, les peines de l’exil, relativement à ces lieux-là, ont été oubliées ; de sorte que celui qui y voit des maisons juives ne prête pas attention au peuplement du pays qui s’opère par leur biais ; et l’on n’a plus guère conscience, en de tels lieux, que « les frontières de la veuve y ont été rétablies ». Or nous tenons pour principe essentiel que les bénédictions portant sur la vision se récitent seulement pour les choses dont le spectacle présente une nouveauté. Par conséquent, dans toutes les régions où sont construites, comme il convient, de très nombreuses habitations juives, on ne récite pas la bénédiction Matsiv guevoul almana.

Mais dans les régions qui ne sont pas encore peuplées comme il conviendrait, et où il faut encore faire des efforts pour accomplir la mitsva de yichouv haarets (édification, peuplement du pays), afin que la terre d’Israël soit entre nos mains et non entre celles d’une autre nation, ni livrée à l’abandon, on récitera la bénédiction, dès lors qu’on voit une localité juive, même ancienne. Font partie de ces régions : la Judée et la Samarie, le Golan, certaines parties du Néguev et de la Galilée. Il semble que seul celui qui éprouve quelque émotion particulière en voyant cette localité puisse dire la bénédiction, la première fois qu’il la voit. De même, si l’on y vient une deuxième fois, et que l’on constate qu’entre-temps on y a construit un nouveau quartier, ce dont on s’émeut quelque peu, on récitera la berakha. Si l’on n’éprouve aucune émotion, on ne la récitera pas, puisque, comme nous l’avons vu, les Sages n’ont point prescrit de bénédiction relative à la vision lorsque celle-ci est routinière. Si l’on revient dans un village alors que trente jours ont passé depuis la visite précédente, mais sans qu’aucun nouveau quartier y ait été construit, il n’y a pas là de grande nouveauté ; par conséquent, on ne dira la berakha que si l’on est très ému par le peuplement et l’édification du pays.

Dans les nouveaux villages de ces mêmes régions, l’émotion est, en principe, plus grande, et il est plus fréquent que, au bout de trente jours, on soit ému en les revoyant ; on peut alors réciter la bénédiction. En particulier, lorsque de nouvelles habitations y ont été construites depuis lors, celui qui les voit doit dire la bénédiction. De même, il semble que, lorsqu’une nouvelle maison est inaugurée dans un nouveau village, on doive réciter Matsiv guevoul almana.

À Jérusalem, ville de notre sanctuaire et de notre gloire, pour la ruine de laquelle nous prenons le deuil, et pour la reconstruction de laquelle nous prions, il semble juste de dire la bénédiction lorsqu’on va voir un quartier nouvellement construit, si l’on s’émeut du retour d’Israël dans la ville ; cela, bien que l’aménagement et le peuplement de la ville soient chose ancienne, et que des centaines de milliers de Juifs y vivent déjà. S’agissant même de quelques bâtiments nouveaux, si une cérémonie est organisée en l’honneur de leur implantation, il convient de réciter la berakha. En effet, la reconstruction de Jérusalem exprime, mieux que toute chose, le rétablissement des « frontières de la veuve ».

Si l’on éprouve quelque doute dans l’application de ces règles, on récitera la bénédiction en l’incluant aux termes du Talmud, sur le mode de l’étude :

Tanou Rabbanan : « Haroé baté Israël bé-yichouvan, omer “Baroukh Ata Ado-naï, Elo-hénou, Mélekha ha‘olam, matsiv guevoul almana.” » (Nos maîtres ont enseigné : « Celui qui voit des maisons juives restaurées [ou contribuant à la restauration du pays] dit : “Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui rétablis les frontières de la veuve.” »)

De cette façon, il n’y aura pas de risque de prononcer une bénédiction vaine ; en effet, certains décisionnaires (tels que le Ya‘avets) estiment que, dans le cadre de notre étude de Talmud, il est permis de prononcer une bénédiction entière ; et par ailleurs, par cette citation, on se sera acquitté de l’obligation de dire la berakha, puisque l’on aura mentionné le nom et la royauté de l’Éternel[16].

Que telle soit la volonté divine que, par le rétablissement des « frontières de la veuve » et la reconnaissance que nous exprimons pour cela, s’accomplissent en nous les versets : « Comme l’époux se réjouit de l’épousée, ainsi ton Dieu se réjouira en toi » (Is 62, 5) ; « Je te fiancerai à Moi pour toujours ; Je te fiancerai à Moi par la justice et le droit, la bienfaisance et la miséricorde ; Je te fiancerai à Moi par la foi, et tu connaîtras l’Éternel. » (Os 2, 21)


[16]. Notre maître le Rav Tsvi Yehouda Kook – que la mémoire du juste soit bénie – expliquait que cette bénédiction est, fondamentalement, une louange et une expression de reconnaissance envers Dieu pour la mise en valeur et le peuplement du pays (yichouv haarets), par quoi les « frontières de la veuve » sont rétablies. Selon lui, l’opinion du Rif lui-même – d’après qui cette bénédiction se dit précisément au sujet des synagogues –, s’explique par le fait que les synagogues forment le vecteur de la sainteté d’Erets Israël (d’après Berakhot 8a). Quant aux doutes que certains expriment à l’égard de cette bénédiction, il les qualifiait de doutes portant sur la foi (Si‘hot Ha-Ratsia, Lv, p. 288-291 ; ‘Olat Réïya II, p. 422).

Dans l’absolu, il faudrait dire la bénédiction pour toute localité du pays, dès lors que trente jours ont passé depuis qu’on ne l’a vue. Mais dès lors que la vision revêt un caractère routinier, il n’y a plus d’émotion particulière à voir telle localité ; par conséquent, on s’abstient de réciter la berakha à son propos. Cela, de la même façon que si l’on habite près d’un monument idolâtre : quand même on ne l’a pas vu pendant trente jours, on ne dit pas de bénédiction à son sujet, comme l’expliquent le Rema 224, 1, l’Elyahou Rabba et le Michna Beroura 3. Lorsqu’il y a quelque élément nouveau, on récite la bénédiction la première fois qu’on le voit, comme l’indique le Choul‘han ‘Aroukh 225, 9 au sujet de créatures particulièrement belles ou étranges (cf. ci-dessus, § 13).

Deux facteurs sont déterminants pour savoir si telle vision est routinière, et ne justifie pas de réciter une bénédiction à son endroit, ou si elle est significative et requiert une bénédiction. a) Élément objectif : plus les maisons en question contribuent à la mise en valeur du territoire – c’est-à-dire qu’elles sont situées en des lieux qu’il faut encore s’efforcer d’aménager et de peupler afin que le pays soit entre nos mains, et non entre celles d’une autre nation, ou dans le délaissement –, plus grand est le degré d’obligation qui s’attache à la berakha. Quand les constructions se trouvent en des lieux déjà aménagés comme il convient, on ne la récite pas. b) Élément subjectif : s’agissant même de lieux dans lesquels les maisons revêtent une grande importance à l’égard de la mitsva de yichouv haarets, on appliquera le principe suivant : si l’observateur est impressionné de constater la mise en valeur et le peuplement du territoire auxquels contribuent ces maisons, il aura, à un plus haut degré, l’obligation de réciter la berakha (la première fois, puis au terme de trente jours). S’il n’est qu’un peu impressionné, il ne la récitera que la première fois. En effet, les berakhot relatives à la vision dépendent de l’émotion que le spectacle considéré éveille en soi (de même que celui qui ne distingue pas la beauté de telle créature, pourtant particulièrement belle, ne dit pas de berakha à son propos).

À notre humble avis, dans les régions peuplées (entre Haïfa, Ashkelon et Jérusalem), le marcheur qui prend part à une visite guidée afin d’observer le processus de retour d’Israël sur sa terre, et qui, à cette occasion, voit les maisons juives participant de ce retour, la synagogue au milieu d’elles, devra réciter la bénédiction. Cela, à condition qu’il n’habite pas dans cette région, et qu’il ne s’y soit pas rendu dans les trente derniers jours. Lors de la prochaine visite guidée, si trente jours ont passé, on ne redira la bénédiction que si l’on éprouve une grande émotion. De même, il semble qu’un Juif venu de diaspora, et qui voit pour la première fois les grandes villes de la plaine côtière, doive réciter la berakha, s’il les contemple et est impressionné par le retour d’Israël sur sa terre. Il est vraisemblable que celui qui voit pour la première fois une ville nouvelle, magnifiquement construite, doive réciter la bénédiction s’il est impressionné par la dynamique d’aménagement et de peuplement dont cette ville témoigne ; cela, bien qu’elle soit sise dans une région en elle-même peuplée.

De notre maître le Rav Avraham Shapira, nous avons entendu que, dans le cas même où telles localités se trouvent en danger sécuritaire (risques de bombardement ou d’attentat), et dans le cas même où le gouvernement tente de parvenir à un accord avec les Arabes et de les leur livrer, il y a lieu de réciter cette berakha quand on les voit. Certes, selon le Beit Yossef, on dit la berakha sur des constructions lorsque celles-ci ne font pas l’objet d’accusation ni d’attaque. Mais ces localités restent relativement sûres, si on les compare à ce que nous connaissions en diaspora, sous le joug étranger.

24. Lieux où des miracles se produisirent en faveur d’Israël

Si l’on voit un lieu où des miracles se sont produits en faveur du peuple juif, ou de la majorité du peuple juif, on dit : Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, ché‘assa nissim la-avoténou bamaqom hazé (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui fis des miracles pour nos pères en ce lieu »). Nos Sages citent à ce titre un certain nombre de lieux. a) Le lieu où les enfants d’Israël passèrent à pied sec, lorsque la mer Rouge fut fendue devant eux. b) Le lieu où les enfants d’Israël passèrent le Jourdain à pied sec. c) Le passage des torrents d’Arnon.  Quand les enfants d’Israël se rapprochèrent du pays et s’apprêtèrent à passer par la vallée de Gaï, les Amorrhéens leur tendirent une embuscade ; or un miracle se produisit : les montagnes s’encastrèrent l’une dans l’autre et écrasèrent l’ennemi. d) La pente de Beit ‘Horon, où l’Éternel lança du ciel des grêlons sur les cinq rois qui combattaient Josué, fils de Noun. e) La pierre qu’Og, roi de Basan, avait voulu lancer contre Israël. f) La pierre sur laquelle Moïse notre maître s’était assis lorsque ses mains étaient levées vers le ciel, pendant la guerre contre Amaleq. g) Les murailles de Jéricho, qui furent englouties dans le sol (Berakhot 54 ; Choul‘han ‘Aroukh 218, 1).

Quiconque n’a pas vu l’un de ces lieux pendant trente jours doit répéter la bénédiction quand il le revoit (Choul‘han ‘Aroukh 218, 3). De nos jours, nous ne savons plus avec certitude où se trouvent ces lieux ; et bien que nous sachions où sont la mer Rouge, le Jourdain et Jéricho, il est impossible de réciter la bénédiction, tant que nous ne savons pas où le miracle se produisit exactement (Kaftor Vaféra‘h ; Béour Halakha, passage commençant par Kegon). Mais il est bon de dire la bénédiction sans mentionner le nom ni la royauté de Dieu, près de l’endroit où l’on estime que le miracle eut lieu (Kaf Ha‘haïm 218, 4).

Si l’on voit l’emplacement de la fournaise d’où furent sauvés Hanania, Mishaël et Azaria, ou l’emplacement de la fosse aux lions d’où fut sauvé Daniel, ou tel autre lieu où des justes bénéficièrent d’un miracle, et où, par l’effet de ce miracle, le nom divin fut publiquement sanctifié, on dit : Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha’olam, ché‘assa ness létsadiqim bamaqom hazé (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui fis un miracle en faveur de justes, en ce lieu »). Ces endroits non plus, nous ne savons pas les localiser.

Si l’on voit un lieu où un roi d’Israël, ou un chef d’état-major d’Israël, fut sauvé, on dit : Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, ché‘assa ness lé-… [indiquer ici le nom du personnage] bamaqom hazé (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui fis un miracle en faveur de [tel personnage] en ce lieu »). (Talmud de Jérusalem, Berakhot 1, 1 ; Choul‘han ‘Aroukh 218, 7 ; cf. Béour Halakha, ad loc.)

Si l’on voit la statue de sel en laquelle fut transformée la femme de Loth, on récite deux bénédictions : a) Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, dayan ha-émet (« Béni sois-Tu… juge de vérité »), pour la mort de la femme de Loth ; b) Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, zokher hatsadiqim (« Béni sois-Tu… qui te souviens des justes »), pour le sauvetage de Loth par le mérite d’Abraham (Berakhot 54b ; Choul’han ‘Aroukh 218, 8). Nous ne savons pas non plus avec certitude l’emplacement de la statue de sel.

25. Lieux où l’on a soi-même bénéficié d’un miracle

Quand un homme s’est trouvé en danger, et qu’un miracle s’est produit en sa faveur, grâce à quoi il a été sauvé, il récitera, lorsqu’il reverra le lieu où s’est produit ce miracle, la bénédiction suivante : Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, ché‘assa li ness bamaqom hazé (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as fait pour moi un miracle en ce lieu »).

Cependant, une question se pose : quelle est la définition du miracle ? Selon certains auteurs, dès lors que l’on se trouvait réellement en danger de mort – par exemple, si l’on a subi un accident de la route, ou que l’on soit tombé d’une hauteur importante, ou que l’on ait été attaqué par des brigands –, on a l’obligation de dire la berakha pour y avoir échappé (Beit Yossef, au nom du Rivach). Selon d’autres, on ne la dit que dans le cas d’un miracle manifeste, c’est-à-dire dans le cas où le sauvetage échappait à la marche usuelle du monde – parce qu’une grande majorité de ceux qui se trouveraient dans un semblable danger en mourraient, tandis que l’on a soi-même bénéficié d’un miracle salvateur (Rabbi David Aboudraham, au nom de Rabbénou Acher de Lunel).

En pratique, on tient compte du principe selon lequel, en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent. Ce n’est donc que dans le cas où le secours faisait exception à l’ordonnancement habituel du monde que l’on prononcera la bénédiction, en mentionnant le nom et la royauté de Dieu. Dans les autres cas où l’on a été sauvé d’un danger réel de mort, on dira : Baroukh ché‘assa li ness bamaqom hazé (« Béni soit Celui qui m’a fait un miracle en ce lieu »), sans mentionner le nom ni la royauté de Dieu (Choul‘han ‘Aroukh, Ora‘h ‘Haïm 218, 9).

Quand parle-t-on d’un sauvetage faisant exception aux règles usuelles du monde ? Quand le danger était tel qu’une grande majorité de ceux qui y auraient été exposés eussent succombé. Par exemple, quand un grand bâtiment s’effondre sur un homme, et que, après avoir déblayé les décombres, on le retrouve vivant ; ou s’il est tombé d’un très haut sommet ; ou que l’on ait tiré sur lui plusieurs balles, qui l’aient blessé ; ou qu’il ait subi un très grave accident de la route : si cette personne est sauve, elle récitera la bénédiction, en mentionnant le nom et la royauté de Dieu. Mais s’il n’est pas certain qu’une majorité significative de ceux qui auraient été exposés à ce danger y eussent trouvé la mort, on dira la bénédiction sans mentionner le nom ni la royauté de Dieu. Et puisque l’on n’est pas impartial à l’égard de soi-même, on ne décidera pas seul si l’on se trouvait effectivement dans un danger tel qu’une grande majorité de gens y eussent trouvé la mort : on posera la question à un sage, lequel, en se fondant sur l’évaluation de spécialistes, tranchera si l’on doit dire la berakha dans sa version complète, avec la mention du nom et de la royauté de Dieu[17].

Une fois qu’il est admis que l’événement dont on a bénéficié est un miracle véritable, on devra, en voyant le lieu du miracle pour la première fois, réciter la bénédiction, même s’il ne s’est pas passé trente jours depuis la survenance du miracle. Après cela, si l’on revoit ce lieu trente jours après l’avoir vu, on répétera la bénédiction. Et si l’on a bénéficié de plusieurs miracles, il sera bon de mentionner, à la fin de la bénédiction, les noms des autres lieux où ces miracles sont survenus (Choul‘han ‘Aroukh 218, 5 ; Cha‘ar Hatsioun 12).

De même que la personne qui a bénéficié du miracle a l’obligation de dire la berakha, de même ses enfants et ses petits-enfants le doivent, quand ils se trouvent au lieu du miracle, dès lors qu’ils ne l’ont pas vu pendant trente jours. La bénédiction qu’ils diront sera : Baroukh Ata, Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, ché‘assa lé-avi [ou : lé-sabi] ness bamaqom hazé (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as fait pour mon père [ou : mon grand-père] un miracle en ce lieu »). (Choul‘han ‘Aroukh 218, 4) Si c’est un maître de Torah, ses disciples attitrés doivent, eux aussi, dire comme lui la bénédiction (ibid. 6). S’agissant des arrière-petits-enfants et de leurs descendants, les Richonim sont partagés. En pratique, les descendants qui sont nés grâce à ce miracle – c’est-à-dire ceux dont l’ancêtre naquit après sa survenance –, doivent réciter la bénédiction, jusqu’à la dernière génération, dès lors qu’ils sont émus à la vue dudit lieu. En revanche, ceux qui naquirent avant la survenance du miracle, à partir des arrière-petits-enfants, s’abstiendront de la réciter (Elya Rabba ; Michna Beroura 218, 16)[18].

Les A‘haronim écrivent encore que, si l’on a bénéficié d’un miracle et échappé à un danger, il convient de faire un don au Talmud-Torah et aux yéchivot, selon ses moyens, et de déclarer : Haréni noten zé la-tsedaqa ; viyhi ratson ché-yehé ne‘hchav bimqom toda chéhayiti ‘hayav bizman hamiqdach (« Je donne cela à la tsédaqa ; puisse ce don être considéré comme remplaçant le sacrifice de reconnaissance [toda] que j’aurais dû apporter à l’époque du Temple »). Il convient aussi de réciter le paragraphe (paracha) de la Torah relatif au sacrifice de toda[g]. De même, il est bon de se porter volontaire pour quelque action charitable au service de la communauté. De plus, chaque année, on se rappellera le jour de ce miracle, et l’on intensifiera son étude de Torah, sa prière et l’expression de sa reconnaissance envers Dieu (Michna Beroura 218, 32).


[17]. Selon le Méïri et le Rivach 337, on dira la berakha dans le cas même où l’on a été attaqué par des voleurs et où l’on a été sauvé, puisqu’on se trouvait alors en proie à un danger mortel. Cela laisse entendre que la berakha doit se dire, quand bien même le danger est de ceux auxquels une grande majorité de gens échappent. De prime abord, cette opinion est étonnante : comment peut-on considérer comme miraculeux des faits qui s’inscrivent dans l’ordonnancement naturel du monde ? (Maguen Avraham) D’après cela, tous les malades, toutes les parturientes recouvrant la santé devraient exprimer leur reconnaissance pour le miracle dont ils ont bénéficié ! (Gaon de Vilna) Par conséquent, il semble que ces auteurs visaient les cas de danger dans lesquels le pourcentage de personnes qui y eussent succombé est significatif, sans pour autant avoisiner les cinquante pour cent (cf. Béour Halakha 218, 9, passage commençant par Véyech).

Face à cela, Rabbi David Aboudraham, au nom de Rabbénou Acher de Lunel, estime qu’on ne dit la bénédiction que pour un miracle échappant à l’ordre habituel des choses. Puisque, en cas de doute portant sur une bénédiction, on est indulgent, c’est ce dernier avis qu’il est de coutume de suivre.

Toutefois, cette opinion requiert quelque éclaircissement. Certains expliquent simplement que, ce qui est visé ici est un miracle qui n’aurait pu survenir suivant les lois de la nature ; tel est l’avis du Yalqout Yossef 218, 4 et du Birkat Hachem IV, 6, 45. Cependant, on ne saurait adopter cette explication, car, en Berakhot 54a, sont cités trois exemples de miracle : a) avoir été attaqué par un lion et avoir été sauvé ; b) alors qu’on se trouvait dans le désert, presque mort de soif, avoir vu soudain jaillir une source salvatrice ; c) avoir été attaqué par un chameau sauvage, et en avoir réchappé. Certes, le deuxième exemple peut être vu comme un miracle échappant aux lois de la nature ; mais les deux autres, pour être des cas de grand danger, n’ont pas excipé aux lois de la nature dans leur dénouement.

C’est aussi ce que laisse entendre l’expression du Choul‘han ‘Aroukh 218, 9 : « lorsque cela sort de l’usage du monde (minhag ha‘olam) ». Or, l’auteur ne signale pas qu’il doit s’agir d’un miracle faisant exception aux lois de la nature (guéder hatéva’). Cela laisse entendre que le danger dont il est question était tel qu’une grande majorité de personnes y eussent succombé. Telle est donc la position que, en cas de doute portant sur la berakha, il faut adopter. C’est en ce sens que s’expriment, en pratique, le ‘Hayé Adam 65, 4, le Nichmat Adam, ad loc., le Mor Ouqtsi‘a, le Ben Ich ‘Haï, ‘Eqev 11, le Michna Beroura 32, le Cha‘ar Hatsioun 28 et le Chévet Halévi 7, 28. Certains des décisionnaires que nous avons mentionnés, il est vrai, pensent que, dès lors que le danger pour la vie était réel, on récite la bénédiction Ché‘assa li ness, même si l’on ne peut dire qu’une grande majorité de personnes y eussent succombé ; mais nous avons opté pour la voie médiane.

[18]. Fondamentalement, celui qui voit le bénéficiaire du miracle devrait dire une bénédiction pour le fait même de le voir. S’il s’agit de notre père : Baroukh Ata Ado-naï, Elo-hénou, Mélekh ha‘olam, ché‘assa ness lé-avi (« Béni sois-Tu, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as fait un miracle pour mon père ») ; s’il s’agit de notre maître, on terminera par ness lé-rabbi (« un miracle pour mon maître ») ; pour notre grand-père, ness lé-avi aba (« un miracle pour le père de mon père ») (Rema 218 ; Michna Beroura 21-22 ; Cha‘ar Hatsioun 17). Cependant, nous ne voyons pas que cela soit la coutume. À ce qu’il semble, voir le bénéficiaire du miracle n’émeut pas autant que de voir le lieu où celui-ci est survenu ; or, l’un des principes centraux, en matière de bénédictions relatives à la vision, est que cette vision porte sur un fait nouveau (‘hidouch) et émouvant ; et c’est ce fait que vise la bénédiction. Il faut ajouter que, selon le Raavad, le Rachba, le Mikhtam et le Méorot au nom du Raavad, cette bénédiction est facultative. Par conséquent, s’agissant du bénéficiaire du miracle, on peut dire que c’est seulement si l’on est ému, en le voyant, par le miracle qui lui a été accordé, que l’on récitera la bénédiction.

[g]. Lv 7, 12-15.

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