Chapitre 05 – Croissez et multipliez

21. Vente d’un rouleau de la Torah pour les besoins d’un mariage

Etant donnée l’éminente sainteté du rouleau de la Torah (séfer-Torah), nos sages enseignent qu’il n’y a pas lieu de le vendre ; et que celui qui le vend ne voit jamais de signe de bénédiction (Méguila 27a). Même quand le propriétaire du rouleau de la Torah n’a de quoi manger qu’avec peine, il ne vendra pas son rouleau. Même quand il manque d’argent pour acheter des objets nécessaires à l’accomplissement d’une mitsva – tels que des téphilines ou une mézouza –, il ne vendra pas son séfer-Torah (Choul’han ‘Aroukh, Yoré Dé’a 270, 1). Cependant, il existe deux mitsvot qui, en raison de leur grande importance, justifient que l’on vende un séfer-Torah et que l’on utilise le produit de la vente afin de les accomplir, si l’on n’a pas de possibilité de les accomplir autrement : ce sont l’étude de la Torah et le mariage (Choul’han ‘Aroukh, Even Ha’ezer 1, 2, Ora’h ‘Haïm 153, 6). La communauté elle-même est autorisée à vendre un rouleau de la Torah dont elle est propriétaire afin de marier un orphelin ou une orpheline (Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 153, 6).

Le rang particulier de ces deux mitsvot tient au fait que, par elles, on réalise ce vers quoi tend la Torah. L’étude : par elle, les paroles de la Torah se font vivantes dans les cœurs. Le mariage : grâce à lui, naissent les enfants, qui accompliront la Torah (Méguila 27a).

Cette règle n’est pas d’application fréquente, de nos jours, car il n’existe presque aucune situation dans laquelle un homme soit empêché de se marier en raison de sa pauvreté. Il se trouvera toujours de bons Juifs, en effet, qui l’aideront à combler les besoins élémentaires pour qu’il puisse se marier. Cependant, nous apprenons de cette règle combien grande est la valeur de ces mitsvot que sont la procréation et le mariage.

Selon certains, cette autorisation n’a cours que pour celui qui n’a pas encore accompli la mitsva de procréer, en ayant un fils et une fille ; mais il est interdit à celui qui a déjà un fils et une fille de vendre un rouleau de la Torah afin de pouvoir se marier (Choul’han ‘Aroukh, Even Ha’ezer 1). Mais selon de nombreux avis, il est permis, même à celui qui a accompli la mitsva en ayant un fils et une fille, de vendre un rouleau de la Torah afin d’épouser une femme et d’avoir d’autres enfants. Tel est l’avis de la majorité des Richonim et des A’haronim.

Dans le cas où, même en vendant le rouleau de la Torah, l’homme ne parviendrait pas à réunir l’argent nécessaire pour épouser une femme qui puisse encore enfanter, certains estiment qu’il est interdit de vendre le rouleau de la Torah afin d’épouser une femme qui ne peut enfanter (Nimouqé Yossef, Ritva). D’autres estiment qu’il est permis de vendre le rouleau de la Torah, ne serait-ce que pour le fait même de se marier et de pouvoir accomplir la mitsvat ‘ona, car l’homme n’est pas complet sans ces mitsvot, et il importe aussi de le préserver de la pensée de la faute (Na’hmanide, ‘Hokhmat Moché, Even Ha’ezer 1, 10)[21].


[21]. Plusieurs Richonim comprennent, des propos du Rif, que celui-ci interdit de vendre un séfer-Torah, si ce n’est pour accomplir la mitsva de procréer, en engendrant un fils et une fille. Telle est, en pratique, l’opinion du Choul’han ‘Aroukh, Even Ha’ezer 1, 8. Mais la majorité des Richonim estiment que l’on vend un séfer-Torah, même pour avoir des enfants supplémentaires ; c’est l’opinion du Chéïltot, du Halakhot Guedolot et du Roch. C’est aussi celle de Na’hmanide, qui explique que le Rif lui-même le reconnaîtrait. C’est l’avis du Beit Chemouel 1, 16, en pratique. Si la vente du séfer-Torah ne peut servir qu’à épouser une femme inapte à enfanter, le Nimouqé Yossef et le Ritva interdisent de le vendre ; pour Na’hmanide et le Maharchal, on le vendra. C’est aussi ce qu’exprime le ‘Helqat Me’hoqeq 10, afin de sauver l’homme des pensées fautives ; car le Teroumat Hadéchen 263 écrit que la nécessité d’écarter les pensées fautives est plus grande encore que la mitsva de lachévet yetsarah [mitsva de peupler le monde, comme il est dit : « C’est pour qu’elle (la terre) fût habitée qu’Il la forma », Is 45, 18]. C’est aussi l’avis des responsa Méchivat Nafech I 41, Pné Yehochoua’ 42, et d’autres.

De même que l’on vend un séfer-Torah pour les besoins du mariage d’un homme, de même le fait-on pour aider une femme à se marier et à avoir des enfants, même si elle a déjà des enfants d’un premier mariage. Certes, le ‘Helqat Me’hoqeq, Even Ha’ezer 1, 1 estime que l’on ne vend pas un séfer-Torah pour une femme, car celle-ci n’a pas l’obligation de procréer. Cependant, selon le Beit Chemouel 1, 2, on le fait, puisque l’autorisation d’une telle vente est fondée sur la mitsva de lachévet yetsarah (« C’est pour qu’elle fût habitée qu’Il la forma »), mitsva plus fondamentale encore que la procréation ; or la femme est obligée, à l’égard de cette mitsva, au même titre que l’homme. C’est en ce sens que, en pratique, tranchent le Maharam Alachkar 72, Knésset Haguedola, Maguen Avraham 153, 9, Elya Rabba 12, Michna Beroura 24. Bien plus, il est dit, au traité Ketoubot 67b – et la halakha est ainsi tranchée en Choul’han ‘Aroukh, Yoré Dé’a 251, 8 – que l’on marie l’orpheline avant l’orphelin, car il faut davantage tenir compte de la honte qu’elle éprouve, et qui est grande.

Selon Maïmonide, il est interdit, même à un particulier, de vendre son séfer-Torah. Toutefois, selon le Roch, cela est permis au particulier ; et cela ne lui est interdit que dans le cas où il l’a consacré à la communauté. Le Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 153, 10 mentionne les deux opinions. Quoi qu’il en soit, le Roch lui-même s’accorde à dire que cela n’est pas convenable ; c’est pourquoi celui qui vend son séfer-Torah ne voit jamais de signe de bénédiction (‘Olat Tamid, Elya Rabba, Michna Beroura 153, 60). Aussi, nous écrivons ci-dessus, sans distinguer entre particulier et communauté, qu’il n’y a pas lieu de vendre un rouleau de la Torah.

22. Bénédiction du peuple et héritage de la terre

Grande est la mitsva de croître et de multiplier car, par elle, s’accomplit la bénédiction divine adressée au peuple d’Israël, et par elle le peuple d’Israël hérite de la terre sainte ; ainsi qu’il est dit à Abraham, notre père : « Lève les yeux et vois, depuis le lieu où tu te trouves, vers le nord, le sud, l’orient et la mer. Car tout le pays que tu vois, à toi Je le donnerai, et à ta descendance, pour toujours. Je rendrai ta descendance pareille à la poussière de la terre, de sorte que, si l’on pouvait compter la poussière de la terre, ta descendance aussi pourrait être comptée » (Gn 13, 14-16). De même, il lui est dit, après l’épreuve de la ligature d’Isaac : « Car assurément Je te bénirai, et Je multiplierai ta descendance, comme les étoiles du ciel, et comme le sable qui borde la mer, et ta descendance héritera de la porte de ses ennemis » (ibid. 22, 17).

Il est également dit à Isaac notre père : « Je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel, et Je donnerai à ta descendance toutes ces terres-là ; et tous les peuples du monde se béniront par ta descendance » (ibid. 26, 4).

De même, il est annoncé à Jacob notre père, à Bethel, alors qu’il s’apprête à partir pour Haran : « La terre sur laquelle tu reposes, à toi Je la donnerai et à ta descendance. Et ta descendance sera comme la poussière de la terre, et tu t’étendras vers la mer et l’orient, au nord et au midi, et seront bénies par toi toutes les familles de la terre, et par ta descendance » (ibid. 28, 13-14). Après son retour de Haran en terre d’Israël, « Dieu lui dit : “Je suis Dieu tout-puissant. Croîs et multiplie ; peuple et assemblée de peuples proviendront de toi, et des rois sortiront de tes hanches. Et le pays que J’ai donné à Abraham et à Isaac, à toi Je le donnerai ; et à ta descendance après toi, Je donnerai le pays” » (ibid. 35, 11-12).

De même, l’Éternel promit au peuple d’Israël que, lorsqu’il marcherait selon ses lois, il mériterait abondance de bénédictions, l’une d’elles étant : « Je me tournerai vers vous, et Je vous ferai croître et vous multiplierai ; et Je maintiendrai mon alliance avec vous » (Lv 26, 9).

Quand Israël était sur le point d’entrer en terre promise, le projet divin n’était pas que les Israélites héritassent de la rive orientale du Jourdain ; ce n’est qu’après que la tribu de Ruben et celle de Gad eurent demandé d’en hériter, que leur demande fut agrée. De prime abord, il y a lieu de s’interroger : la rive orientale du Jourdain, elle aussi, fait partie de la terre d’Israël ; pourquoi n’aurait-on pas eu l’intention d’en hériter ? La réponse est que la population d’Israël n’augmenta pas, durant les quarante années d’errance dans le désert, de sorte qu’il n’y avait pas assez de personnes pour hériter également, de façon satisfaisante, de la rive orientale ; par conséquent, le propos initial consistait tout d’abord en une prise de possession de la partie principale du pays : le flanc occidental du Jourdain. Ce n’est qu’après l’accroissement de leur nombre, qu’Israël devait hériter également de la rive orientale.

Dans le même sens, il est dit : « Je ne le renverrai pas [le Cananéen] de devant toi en une seule année, de crainte que la terre ne devienne une désolation, et que les bêtes des champs ne soient nombreuses face à toi. C’est peu à peu que Je le renverrai de devant toi, jusqu’à ce que tu croisses, et que tu prennes possession du pays. Je tracerai ta frontière de la mer des Joncs à la mer des Philistins, et du désert au fleuve ; car Je livrerai entre vos mains les habitants du pays, et les renverrai de devant toi » (Ex 23, 29-31). La conséquence de ce manque d’Hébreux pour peupler tout le pays fut que des ennemis y restèrent ; et le verset des Nombres se réalisa en eux : « Si vous ne dépossédez pas à votre profit les habitants du pays, ceux d’entre eux que vous aurez laissés seront des épines dans vos yeux et comme des ronces dans vos flancs. Et ils vous persécuteront, sur la terre que vous habiterez » (Nb 33, 55).

Aussi, peu avant sa mort, lorsqu’il prescrivit aux Israélites de conquérir le pays, Moïse leur adressa la bénédiction de la fécondité, ainsi qu’il est dit : « Allez, partez, et rendez-vous aux monts de l’Amorrhéen et aux contrées voisines, dans la vallée, la montagne, la plaine et le midi, et le rivage de la mer, la terre du Cananéen et le Liban, jusqu’au grand fleuve, le fleuve Euphrate. (…) Venez hériter du pays. (…) L’Éternel votre Dieu vous a multipliés, et vous voici aujourd’hui nombreux comme les étoiles du ciel [grâce à quoi vous pourrez conquérir le pays]. Que l’Éternel, Dieu de vos pères, vous rende mille fois plus nombreux, et qu’Il vous bénisse comme Il vous l’a annoncé » (Dt 1, 7-11), ce par quoi vous pourrez hériter de la terre de façon parfaite.

En pratique, le retard pris dans l’accomplissement de la mitsva de procréer, au niveau de perfection qui convient, fut l’une des causes du délai de plus de trois cents ans avant que ne fût fondée la monarchie davidique et que ne fût construit le Temple à Jérusalem.

23. La Délivrance dépend de cette mitsva

Grande est la mitsva de croître et de multiplier, car, par elle, Israël fut délivré de l’Égypte, comme il est dit : « Or les enfants d’Israël fructifièrent, pullulèrent, multiplièrent et devinrent extrêmement puissants ; et le pays en fut rempli » (Ex 1, 7). Il est dit encore : « Et plus on l’opprimait, plus il multipliait et faisait brèche » (ibid. 12). Les maîtres enseignent qu’aucune génération d’Israël ne doit compter moins de soixante myriades ; aussi, ce n’est qu’une fois atteint ce nombre que les Hébreux devinrent un peuple, purent sortir d’Égypte et recevoir la Torah (Zohar, Ra’ya Méhemna III 216b, Tiféret Israël 29). S’ils ne s’étaient renforcés dans l’accomplissement de la mitsva, et qu’il leur eût manqué ne fût-ce qu’un seul Israélite, ils n’auraient pas eu le mérite de sortir d’Égypte, ni de recevoir la Torah (Dt Rabba 7, 8). Nos sages disent à ce propos : « Par le mérite des femmes justes qui vivaient en cette génération, Israël fut délivré d’Égypte » (Sota 11b) : en effet, par le mérite de leur effort à accomplir la mitsva, elles mirent sur pied « toutes ces légions » (Tan’houma, Péqoudé 9 ; cf. ci-dessus, chap. 1 § 8).

On se doit d’ajouter que, après la terrible Choa qui détruisit six millions des fils et filles de notre peuple, c’est une mitsva d’autant plus grande que de s’efforcer d’agrandir nos familles autant qu’il est possible, de « combler » tout le manque, afin que le peuple juif puisse réaliser sa destinée divine (cf. Na’hmanide sur Dt 30, 2).

Nos sages disent : « De même qu’Israël fut délivré de l’Égypte par le mérite de la procréation, de même sera-t-il délivré dans l’avenir par le mérite de la procréation. D’où tire-t-on cela ? Sache qu’il en est ainsi : Israël n’est point délivré qu’il ne croisse, multiplie, et emplisse le monde entier, comme il est dit : “Car de droite et de gauche tu te répandras ; ta descendance héritera de peuples, et elle repeuplera les villes désolées” (Is 54, 3) » (Elyahou Zouta 14).

Dans le même sens, Rabbi Assi a enseigné : « Le fils de David ne viendra que lorsque se seront incarnées toutes les âmes qui sont dans la réserve des âmes d’Israël, comme il est dit : “Car Je ne disputerai pas sans trêve, ni ne garderai une colère perpétuelle ; car c’est par Moi qu’environne l’esprit, et les âmes, Je les ai faites” (Is 57, 16) » (Yevamot 62a). Le sens midrachique de ce verset est qu’il existe un trésor des âmes de l’Assemblée d’Israël, et tout Juif qui naît révèle une étincelle de ce trésor. Même celui qui meurt tout de suite après sa naissance dévoile, dans le monde, quelque chose, et grâce à lui la Délivrance se rapproche. Aussi, même si, à Dieu ne plaise, le peuple juif ne faisait pas convenablement repentance, toutes les réparations spirituelles nécessaires s’additionneraient néanmoins les unes aux autres, du moment que toutes les âmes émanant du trésor s’incarneraient ; et le processus de la Délivrance avancerait, grâce à quoi Israël ferait repentance. Mais si Israël s’éveillait d’abord à la pleine repentance, l’Éternel hâterait notre Délivrance, et Israël mériterait que chaque femme eût davantage d’enfants (Tossephot sur Nida 13b, passage commençant par ‘Ad), et que chaque Juif révélât de plus nombreuses étincelles saintes. Par cela, toutes les âmes qui siègent dans les corps se réaliseraient pleinement, et la Délivrance adviendrait rapidement (Maharcha ad loc.).

Nous voyons donc que, par le biais de la mitsva de croître et de multiplier, on rapproche la Délivrance, et c’est par l’effet de sa bénédiction que la Délivrance s’accomplit, ainsi qu’il est dit : « Je rassemblerai le reste de mon troupeau, d’entre tous les pays où Je les ai relégués, et Je les rétablirai sur leur pâturage ; ils croîtront et multiplieront » (Jr 23, 3). De même, il est dit : « Quant à vous, montagnes d’Israël, vous donnerez vos branches, et vous porterez vos fruits pour mon peuple Israël, car ils sont près de venir. Car me voici allant vers vous, me tournant vers vous ; vous serez cultivés et ensemencés. Je multiplierai parmi vous la population, la maison d’Israël tout entière, et les villes seront repeuplées, et les ruines reconstruites. Je multiplierai parmi vous homme et bête, ils foisonneront et fructifieront ; Je vous édifierai comme en vos temps d’autrefois, Je vous ferai plus de bien qu’en vos commencements, et vous saurez que Je suis l’Éternel » (Ez 36, 8-11).

Il est dit également (ibid. 37-38) : « Ainsi parle l’Éternel-Dieu : “Ceci encore, il me sera demandé de le faire en faveur de la maison d’Israël : Je multiplierai l’homme comme un troupeau. Comme un troupeau de saintetés, comme le troupeau de Jérusalem en ses fêtes, ainsi les villes détruites seront remplies d’un troupeau humain ; et ils sauront que Je suis l’Éternel.” »

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