Il arrive que l’on ait l’intention de manger, dans les heures prochaines, plusieurs fruits, ou plusieurs pâtisseries, ou de boire plusieurs verres. La question se pose alors : convient-il de réciter au début une bénédiction initiale unique, couvrant tout ce que l’on a l’intention de manger et de boire, puis, à la fin, une bénédiction finale unique pout tout ce que l’on aura mangé et bu ? Ou bien est-il préférable de réciter, pour chaque consommation de nourriture et pour chaque verre, la bénédiction initiale et la bénédiction finale ? Le principe est que, si les prises de nourriture et de boisson peuvent être considérées comme formant une continuité, il est préférable de dire une unique bénédiction pour l’ensemble ; si elles doivent être considérées comme distinctes – par exemple si l’on s’interrompt longuement entre elles, ou que ces nourritures soient prises en différents lieux –, il est préférable de dire une bénédiction nouvelle à chaque prise de nourriture. Il arrive que des facteurs supplémentaires aient une influence en la matière. Par exemple, le fait que les aliments soient placés devant soi au moment de la bénédiction initiale, ou le fait d’être attablé avec ses amis. Exposons cette halakha plus en détail.
Si l’on est attablé en un seul et même endroit, et que l’on ait l’intention de s’interrompre, entre les différentes prises de nourriture et entre les différentes prises de boisson, moins d’une demi-heure, il sera juste de considérer comme jointes les unes aux autres toutes ces consommations. On récitera donc, au début, une bénédiction initiale sur l’ensemble[h], puis à la fin une bénédiction finale unique sur l’ensemble[i]. S’il est vraisemblable que l’on s’interrompra plus d’une demi-heure, il est préférable – puisque l’interruption est relativement longue – de réciter pour chaque prise de nourriture ou de boisson la bénédiction initiale et la bénédiction finale. Quoi qu’il en soit, a posteriori, dès lors que l’interruption reste en-deçà de soixante-douze minutes entre une prise de nourriture et la suivante, ou entre une prise de boisson et la suivante, on peut encore dire sur l’ensemble de ces consommations une seule et même bénédiction initiale, et une seule et même bénédiction finale.
Si l’on a posé devant soi une assiette de fruits, ou de gâteaux, ou une carafe de boisson, tout ce que l’on prendra de cette assiette ou de cette carafe, puisqu’elles sont devant soi et que l’on a l’intention de continuer d’en manger ou d’en boire, sera considéré comme un même ensemble. Aussi, dans le cas même où l’on s’interrompt parfois plus d’une demi-heure, il est préférable de ne réciter qu’une bénédiction initiale sur l’ensemble, et une bénédiction finale après avoir terminé de manger ou de boire. Mais si l’on sait que l’on s’interrompra plus de soixante-douze minutes, on dira une bénédiction initiale et une bénédiction finale pour chaque prise de nourriture ou de boisson.
Quand un groupe s’est rassemblé pour une fête, et qu’un buffet présentant différents mets et boissons est proposé aux convives, le fait que ces derniers soient assis ensemble, en plus du buffet qu’ils ont face à eux, unit tous ce qu’ils mangeront et boiront en une seule et même collation. Ils diront donc, d’abord, les bénédictions relatives à tout ce qu’ils mangeront et boiront, puis, après avoir fini de manger et de boire, ils réciteront la bénédiction finale. Par exemple, s’ils ont devant eux des gâteaux, des fruits et des jus de fruits, ils diront d’abord Mézonot, Ha‘ets et Chéhakol ; puis, à la fin, ‘Al hami‘hia et Boré néfachot. Même si plusieurs heures passent, entre la première prise de nourriture et la fin de la fête, les convives n’auront pas perdu la possibilité de dire la berakha relative à leur consommation du début, dès lors qu’ils ont fixé leur présence en ce lieu et que, de temps en temps, ils goûtent quelque nourriture et prennent quelqu’une des boissons placées devant eux. Certains apportent à leur pratique un supplément de perfection, en ayant soin de ne pas laisser passer soixante-douze minutes sans manger et boire quelque chose. Quoi qu’il en soit, même si l’on s’est interrompu soixante-douze minutes sans rien manger ni boire, on n’a point perdu la possibilité de dire la bénédiction finale, puisque l’on n’aura pas ressenti de faim ou de soif entre-temps ; en effet, si l’on avait eu faim ou soif, il est probable que l’on aurait encore mangé ou bu de ce qui se trouvait devant soi[16].
[i]. Là encore, comprendre : sur l’ensemble des aliments dont la bénédiction finale est identique.
[16]. En ce domaine, il y a une différence entre berakha initiale et berakha finale. S’agissant de la berakha initiale, Maïmonide écrit (Bénédictions 4, 7) que, tant que l’on a l’intention de continuer à manger, et même si l’on s’est interrompu toute la journée, on n’a pas besoin de réciter de nouveau cette bénédiction. Certes, selon le Maguen Avraham 184, 9 et ceux qui partagent son avis, si le temps de digestion est passé dans l’intervalle, on a perdu le bénéfice de la bénédiction initiale. Cependant, la majorité des décisionnaires ne partagent pas cette opinion, comme le notent le Michna Beroura 184, 17, le Tsits Eliézer XII, 1 et le Ye‘havé Da‘at VI, 11. Mais s’agissant de la bénédiction finale, de nombreux A‘haronim tiennent comptent des propos du Maguen Avraham : si le temps de digestion est passé, on a perdu la possibilité de dire la berakha finale sur ce que l’on a mangé et bu. Même si, par la suite, on mange quelque autre mets, ou que l’on prenne quelque autre boisson, et que l’on récite sur eux la bénédiction finale, cette dernière ne couvrira pas ce que l’on avait mangé ou bu avant l’interruption (Béour Halakha 190, 2, ד »ה אחר).
Puisque, de l’avis de nombreux décisionnaires, dont le Michna Beroura, le temps de digestion d’une collation légère est d’environ 72 minutes (cf. ci-dessus, note 15), celui qui a l’intention de s’interrompre 72 minutes entre deux prises de nourriture ou de boisson doit, pour chacune d’elles, réciter séparément la bénédiction finale. Dès lors, on récitera aussi la bénédiction initiale, pour chaque consommation de nourriture ou de boisson. Mais si la bouteille est devant soi, ou l’assiette de fruits ou de gâteaux, de sorte que, tant que l’on a un peu faim ou soif, on boive et goûte de ce que l’on a devant soi, il n’est pas à craindre que le temps de digestion soit passé. En effet, si l’on avait eu quelque peu faim ou soif, on aurait mangé ou bu de ce que l’on avait devant soi. Malgré cela, a priori, il est bon de ne pas dépasser 72 minutes entre une prise de nourriture et la suivante, et entre une prise de boisson et la suivante.
Quant au fond de la question – est-il préférable de dire les bénédictions séparément pour chaque prise de nourriture et de boisson, ou bien une fois pour l’ensemble ? –, il existe de nombreux débats (cf. Min‘hat Yits‘haq V, 102 ; Tsits Eliézer XII, 1 ; Yabia’ Omer VI, 27 ; Pisqé Techouvot 184, 11). À notre humble avis, s’il semble parfois y avoir controverse entre A‘haronim, ceux-ci parlent en réalité de situations différentes. La règle avec laquelle tout le monde s’accorde est que, si toutes les prises de nourriture et de boisson forment une suite unitaire aux yeux du consommateur, une même bénédiction le rendra quitte de l’ensemble. Si, malgré cela, le consommateur divisait artificiellement les différentes prises de nourriture ou de boisson, on considérerait qu’il se met dans le cas de dire une bénédiction non nécessaire (berakha ché-eina tsrikha). Mais s’il considère chaque prise de nourriture ou de boisson comme une chose nettement distincte, il devra dire la bénédiction sur chaque prise de nourriture ou de boisson (cf. Choul‘han ‘Aroukh 169, 3, quant à la règle du chamach, le serveur qui apporte les mets).
D’après cela, si l’interruption est inférieure à une demi-heure, il se trouve qu’il n’y a presque pas d’interruption, puisqu’une période d’une demi-heure est considérée comme contiguë à la consommation première ; dès lors, la reprise est regardée comme une suite immédiate. Si l’interruption est supérieure à une demi-heure, en revanche, elle est effective, et toute prise de nourriture ou de boisson est autonome. Toutefois, si la nourriture et la bouteille sont devant soi, elles unifient les différentes prises de nourriture et de boisson. Quoi qu’il en soit, si l’on a l’intention d’attendre plus de 72 minutes pour continuer à manger ou boire, c’est qu’il y a interruption réelle, et il sera juste de réciter la bénédiction pour chaque collation séparément, bien que l’on n’ait pas ressenti de faim ou de soif après la collation précédente. De plus, il faut prendre en compte la possibilité que l’on ait effectivement eu une légère sensation de faim ou de soif, mais que l’on n’ait pas pensé à manger ou à boire. Dès lors que le temps de digestion est passé, on a perdu la possibilité de dire la bénédiction finale sur ce que l’on avait mangé ou bu d’abord.
Si l’on est en compagnie, c’est le groupe qui a pour effet d’unifier les différentes consommations (comme nous l’apprenons de la nuit du Séder ; cf. Rabbi A. Botchatch, Echel Avraham 474, qui explique que, même si le temps de digestion a expiré, la commensalité a le pouvoir de tout unifier).
Dans le cas d’une fête qui dure des heures, toute prise de nourriture crée une continuité à l’égard d’une autre. Aussi, dans le cas même où l’on a d’abord mangé des gâteaux, puis, plus de 72 minutes plus tard, des fruits, ces différentes prises de nourriture créent une continuité jusqu’à la bénédiction finale, tant que l’on n’éprouve pas de nouveau une sensation de faim entre les deux (selon Maguen Avraham 184, 9 ; Peri Mégadim, Echel Avraham 9 ; c’est aussi l’opinion du Choul‘han ‘Aroukh Harav 473, 10 et d’autres A‘haronim).
Certains auteurs, il est vrai, se fondant sur les termes du Michna Beroura 184, 18, ont tenté de distinguer entre un repas accompagné de pain et la consommation d’autres nourritures. Dans ce dernier cas, selon eux, la consommation des différents mets ne crée pas de continuité (Chévet Halévi VII, 27). Mais il semble que l’intention du Michna Beroura fût de dire que, si l’on ne se considère pas comme fixement établi à cette fête, que l’on y mange des fruits, puis qu’on n’ait plus l’intention de continuer d’en manger, et que l’on se mette, dans ces circonstances, à manger des pâtisseries, alors seulement, aux yeux du Maguen Avraham et de ceux qui partagent son avis, on aura perdu l’occasion de réciter la berakha finale sur lesdits fruits. Mais quand on se considère comme pleinement partie prenante à la fête, le rassemblement des différents participants a pour effet d’unifier leurs consommations diverses en une unique consommation : tant que l’on n’a pas « retiré les mains » des mets et boissons présents devant soi (c’est-à-dire signifié son intention de ne plus en consommer), le repas n’est pas clos, et l’on peut prononcer la bénédiction finale pour tout ce que l’on a ingéré, du début à la fin.
Si l’on veut donner à sa pratique un supplément de perfection, on mangera, avant chaque expiration de 72 minutes, de chaque catégorie de nourriture sur laquelle on prévoit de dire la bénédiction finale. (Il y a quatre catégories de bénédiction finale : a) Mé‘ein chaloch sur des mets mézonot ; b) sur le vin ; c) sur les fruits au sujet desquels la Torah fait l’éloge de la terre d’Israël ; d) Boré néfachot.)