Il est interdit de manger à l’excès. Il y a deux raisons à cet interdit : la première est que l’excès alimentaire présente un danger pour la santé ; la deuxième est qu’il y a là un défaut moral, en ce que l’homme est trop entraîné à la suite de ses désirs matériels.
S’agissant du danger que représente pour la santé une alimentation excessive, Maïmonide écrit (Hilkhot dé‘ot 4, 2) :
On ne mangera pas au point de remplir son ventre, mais on réduira ses ingestions d’un quart par rapport à une pleine satiété.
Après avoir donné le détail des aliments nuisibles à la santé, Maïmonide ajoute (ibid. 4, 14-15) :
Tant que l’homme s’exerce physiquement et se donne beaucoup de peine, qu’il n’est point rassasié, et que ses entrailles sont libérées, aucune maladie ne peut s’abattre sur lui, et il va se renforçant, dût-il manger de mauvaises nourritures. (…) Une nourriture surabondante (akhila gassa) est pour le corps de tout être humain comme un poison mortel, et c’est là le principe de toutes les maladies. La majorité des maladies qui s’abattent sur l’homme n’ont en effet d’autre origine que l’ingestion de mauvaises nourritures, ou le fait de remplir son ventre et de manger à l’excès, même des aliments sains.
Cela est également admis par les meilleurs médecins contemporains : manger à l’excès porte grandement atteinte à la santé.
De plus, il est interdit de se laisser trop entraîner par ses désirs matériels. Na‘hmanide explique que telle est l’intention de la Torah lorsqu’elle ordonne : « Vous serez saints… » (Lv 19, 2). En effet, si la Torah ne nous ordonnait pas d’être saints, on pourrait devenir ce que les Sages appellent un « impie dans le cadre de la Torah[k] », en se goinfrant de viande sans retenue, et en buvant à l’excès du vin et des alcools, tout en prétendant ne commettre aucune faute, puisque la viande et le vin seraient garantis par un excellent certificat de cacheroute. Aussi nous est-il ordonné : « Vous serez saints », afin qu’on ne se livre pas à une consommation surabondante.
La Torah n’a pas fixé de mesure à partir de laquelle la consommation devient surabondante, car les besoins diffèrent d’une personne à l’autre. Certains ont un grand corps, d’autres un petit corps ; les uns ont un métabolisme rapide, et requièrent davantage de nourriture, d’autres ont un métabolisme lent, et ont besoin de moins de nourriture. Entre deux personnes ayant les mêmes caractéristiques corporelles, l’une se livrera à un travail corporel pénible, nécessitant une alimentation abondante, tandis que l’autre aura un travail facile, requérant moins de nourriture (Chné Lou‘hot Habrit, Maamar 7, 12).
À l’inverse, il faut avoir soin de ne pas se faire souffrir en se privant des bonnes nourritures. Le Talmud rapporte ainsi, en de nombreux endroits, que d’un certain point de vue le nazir (abstème), en s’abstenant de vin, est appelé fauteur (‘hoté), comme il est dit : « Et il sera fait expiation sur lui pour ce qu’il aura fauté envers sa personne[l] (néfech). » (Nb 6, 11) Rabbi Eléazar Haqapar dit à ce sujet : « Ne faut-il pas en tirer un raisonnement a fortiori ? Si le nazir, qui ne s’est mortifié qu’en s’abstenant de vin, est appelé fauteur, celui qui se prive de toute chose, à combien plus forte raison ! » De là, Chemouel apprend ceci : « Quiconque se livre au jeûne est appelé fauteur. » (Ta’anit 11a ; Nédarim 10a ; Nazir 19a ; 22a ; Baba Qama 91b) Bien qu’il y ait à ce propos d’autres opinions, telle est la position principale : ce n’est que pour les nécessités du repentir (téchouva), ou dans des cas particuliers, qu’il y a lieu de jeûner et de pratiquer l’abstinence ; mais en général, il convient de profiter de toutes les bonnes et diverses nourritures que le Saint béni soit-Il a créées en ce monde, et de louer Dieu pour cela. De cette manière, la sanctification du nom divin se répandra dans l’univers, tant par les bénédictions que l’on récitera en l’honneur de Dieu, que par le bon sentiment procuré par les nourritures savoureuses que l’on aura dégustées. Grâce à cela, on pourra méditer sur la Torah et le monde avec générosité, on sera joyeux et bon envers les créatures. C’est ce que disaient Rava et Rav Na‘hman d’eux-mêmes : par l’effet de leur consommation de viande et de vin, leurs yeux se sont dessillés, de manière à avoir de la Torah une compréhension plus profonde (cf. Yoma 76b ; Baba Qama 71b). De même, nos Sages enseignent que l’on devra rendre des comptes pour tout ce que nos yeux auront vu mais dont on n’aura point mangé (Talmud de Jérusalem, Qidouchin 4, 12). Mais si l’on exagère en mangeant à l’excès, on sombrera dans le chaos de la matérialité, et l’on ne pourra plus prêter attention à l’esprit et à l’âme ; finalement, on sera à la fois malade, triste et déprimé.
Un bon conseil, pour éviter de trop manger : vers la fin de son repas, observer une pause d’environ vingt minutes. Seulement après cela, si l’on en sent la nécessité, on continuera de manger. En effet, il est fréquent que, tant que l’on mange, notre appétit demeure ; et l’on pense n’avoir pas encore mangé selon ses besoins. Mais si l’on fait une petite pause, le corps commence à digérer ce qu’il a ingéré ; dès lors, on éprouve une sensation de satiété. On peut profiter de cette pause pour étudier la Torah à sa table. On peut aussi réciter le Birkat hamazon et aller vaquer à ses occupations ; puis, si l’on désire ensuite manger de nouveau, on remangera, non sans réciter les bénédictions réglementaires.
[l].‘Al hanéfech : « relativement à la personne » (cf. le verset). Suivant la lecture midrachique qui est celle du Talmud – et qui diffère du sens littéral –, c’est l’abstention même à laquelle s’astreint le nazir qui, dans une certaine mesure, est fautive. La personne dont parle le verset est, selon cette lecture, le nazir lui-même.