Les mesures dont ont parlé les Sages sont des mesures de volume et non de poids. Il est en effet certain que les Juifs ne se déplaçaient pas avec une balance en poche ; aussi les Sages ont-ils fixé leurs mesures en fonction de denrées courantes, telles que l’olive et l’œuf, que l’on peut évaluer d’un simple regard. Comme nous l’avons vu, la directive à suivre en pratique assimile la mesure de kazaït (« comme une olive ») à la moitié du volume d’un œuf. Si un aliment comprend de grands espaces vides, on ne prend pas en compte ces vides dans l’évaluation du volume ; mais quand il s’agit de petits espaces vides, auxquels on ne prête pas tellement attention, on ne modifie pas l’évaluation, et dès lors qu’il semble que le volume d’un aliment équivaut à la moitié de celui d’un œuf, petits creux compris, on récite sur lui la bénédiction finale.
Il est vrai que certains décisionnaires séfarades avaient l’usage de mesurer les quantités suivant le poids, parce qu’il est difficile d’évaluer un volume : parfois un aliment est allongé, d’autres fois il est carré ; et quelquefois, on y trouve de grands vides, qui ne s’adjoignent pas au volume. De plus, certains auteurs estiment qu’il faut déduire du volume les petits creux eux-mêmes, or il est très difficile d’en évaluer le volume. Aussi s’aidait-on d’une balance. Mais ces décisionnaires reconnaissaient eux-mêmes que, en principe, la mesure dépend du volume et non du poids ; et telle était la coutume des communautés juives, depuis toujours, que d’évaluer le volume, d’y inclure les petits creux et d’en exclure seulement les grands vides, qui ne font point partie de la structure de l’aliment. Et telle est la halakha.
Pour le pain, par exemple, on ne prend pas en compte, dans l’évaluation du volume, les grands creux qui s’y trouvent parfois ; mais on y inclut, pour déterminer la mesure d’un demi-œuf, les petits creux qui accompagnent sa structure d’ensemble. La règle est la même pour les galettes de riz, les popcorns, les snacks au beurre de cacahuète (Bamba), la crème fouettée et ces sortes de choses : puisqu’il ne s’y trouve pas de grands vides, on va d’après le volume que l’on a devant soi.
Chacun doit apprendre à évaluer les aliments par comparaison avec un « demi-œuf ». Nous l’avons vu, il n’y a pas lieu de craindre une erreur, car les Sages ont donné à chacun autorité pour évaluer la mesure par soi-même, bien qu’il soit très probable que l’on se trompe quelque peu, au-delà ou en deçà du volume réel[7].
Seuls les grands creux ne s’adjoignent pas au volume ; comme le disent les Sages dans la suite de la michna : « S’il s’y trouve un espace vide, on “écrase” cet espace. » C’est en ce sens que se prononcent le Guinat Vradim, le Maguen Avraham 486, 1, le ‘Aroukh Hachoul‘han 486, 2 et d’autres. En revanche, les responsa Zéra’ Emet I, 29 sont d’avis que l’on n’adjoint pas les petits orifices. Le Ma‘haziq Berakha 210, 3, entre autres auteurs, partage cette opinion. D’après cela, et compte tenu des autres problèmes liés à la mesure du volume, une partie des décisionnaires séfarades ont écrit qu’il fallait mesurer selon le poids, car le calcul peut ainsi se faire d’une manière plus fidèle à la réalité. Tel est l’avis du Ben Ich ‘Haï, Mass‘é 2 ; en ce sens, le Rav Ovadia Yossef et le Rav Mordekhaï Elyahou ont estimé qu’un kazaït équivaut à 29 grammes.
Il est cependant admis que l’essentiel tient dans le volume, car, s’il n’en était pas ainsi, la michna du traité ‘Oqtsin citée plus haut, d’après laquelle un pain spongieux s’évalue tel qu’il est, n’aurait plus aucun effet. Ce n’est qu’en raison de la difficulté à calculer le volume sans espaces vides que l’on s’est aidé du poids. C’est bien ce qu’écrit le Rav Ovadia Yossef en matière de ‘hala (Ye‘havé Da‘at I, 16 et IV, 55). Quant au Rav Abba-Chaoul (Or lé-Tsion II, 14, 17) et au Rav Chalom Messas (Yalqout Chémech 137), ils estiment, en pratique, que l’on calcule selon le volume et non selon le poids, conformément à l’opinion de la majorité des décisionnaires séfarades des générations précédentes (comme le rapporte le Ma‘haziq Berakha 486, 2, et comme l’écrivent le Ziv‘hé Tsédeq et le Peri Toar ; cf. Pniné Halakha – Les Lois de Pessa‘h 16, 23-24).
Il semble, en pratique, qu’il y ait toujours lieu de se fonder sur le volume présent devant nous – contrairement aux propos du Zéra’ Emet –, faute de quoi les Sages auraient relativisé leurs propres paroles ; or les Sages ont voulu donner à leurs paroles une pleine autorité, et non les soumettre à un doute constant. Et tel est bien l’usage. S’il n’en était pas ainsi, il eût été impossible de confier aux gens le soin d’évaluer leur kazaït. C’est aussi ce qui semble ressortir des paroles de Rav Cherira Gaon (citées par l’Echkol, dans les lois de la ‘hala) : « La mesure est remise entre les mains de chacun, pour qu’il évalue selon son opinion, suivant l’évaluation de l’œil. » De même, il est rapporté dans les responsa des Guéonim (Zikhron Larichonim 268) : « Chacun, dès lors qu’il agit selon son opinion, se rend quitte de son obligation. » Seuls les grands espaces vides, qui ne sont pas constitutifs de la structure de l’aliment, ne s’adjoignent pas à la mesure. Telle est l’opinion de la majorité des décisionnaires de notre époque ; et le Vézot Haberakha (explication 1) rapporte que le Rav Ovadia Yossef s’accordait à dire que les petits orifices s’associent à la mesure.
Il faut ajouter à ces considérations l’opinion d’après laquelle l’olive dont il est question dans la mesure dite de kazaït est semblable à celle que nous connaissons de nos jours, et le fait que plusieurs grands A‘haronim en usaient ainsi. De même, il faut associer à cela l’opinion d’après laquelle l’olive en question est d’un volume inférieur au tiers d’un œuf. Et quoique nous soyons rigoureux à cet égard, en prenant pour base le volume de la moitié d’un œuf, il n’y a pas lieu de pousser plus loin la rigueur, en calculant la mesure de la moitié d’un œuf selon le poids, ou en déduisant les petits creux aérant la texture de l’aliment. Quant à ceux qui veulent être rigoureux en toute chose et calculer suivant le poids, ils doivent avoir soin de ne pas manger un aliment dont le volume soit d’un demi-œuf et dont le poids soit inférieur à celui d’un « demi-œuf », car, s’ils le faisaient, la rigueur qu’ils observent les conduirait en définitive à une indulgence inopportune : ils auraient en effet mangé un aliment requérant, de l’avis de tous, une bénédiction finale, et ils ne la diraient pas.