04. La coutume ashkénaze : hommes, femmes et enfants

Selon la coutume ashkénaze, pour accomplir la mitsva de la façon la plus accomplie (méhadrin min haméhadrin), il faut que chacun des membres de la maisonnée procède à l’allumage, sur sa propre ‘hanoukia, en assortissant cet allumage de sa bénédiction. Le premier jour, chacun allume une veilleuse, le deuxième jour, chacun en allume deux, et ainsi de suite jusqu’u huitième jour où chacun allume huit veilleuses. On ne craint pas que le nombre des veilleuses correspondant au jour ne soit plus connaissable, parce que l’on a soin de séparer les chandeliers l’un de l’autre[1].

Même les enfants, quand ils sont parvenus à « l’âge de l’éducation », allument leurs veilleuses et récitent la bénédiction. Ce qu’on appelle âge de l’éducation se situe à peu près autour de six ans, car alors les enfants comprennent le récit du miracle, ainsi que la mitsva.

Les femmes mariées ont l’usage de ne pas allumer de veilleuses, car l’allumage accompli par leur mari est aussi considéré comme le leur, car la femme est comme une autre partie de l’homme (ichto kegoufo). Dans de nombreuses familles, même les filles parvenues à l’âge de l’éducation et les jeunes filles ont l’usage de ne pas allumer de veilleuses. Quoi qu’il en soit, si elles le veulent, elles sont autorisées à allumer et à réciter la bénédiction. Il semble bienvenu d’encourager les filles, à partir de l’âge de l’éducation, à allumer les veilleuses, au moins jusqu’à leur majorité religieuse (bat mitsva), car l’allumage les relie à la Torah et aux mitsvot. Si elles veulent continuer d’allumer après être devenues majeures, elles seront bénies pour cela. Même une femme mariée, dont le mari fait l’allumage des veilleuses, est autorisée, si elle souhaite allumer elle-même, à le faire et à prononcer la bénédiction[2].


[1]. La compréhension simple du Talmud conduit à dire que, si la coutume appelée méhadrin veut que chacun des membres de la famille allume personnellement une veilleuse unique, la coutume dite méhadrin min haméhadrin voudra que chaque membre de la famille allume, là encore personnellement, un nombre de veilleuses correspondant au jour. Tel est l’avis de Maïmonide, ‘Hanouka 4, 1-3, et tel est l’usage ashkénaze. Mais Rabbénou Yits’haq (Tossephot sur Chabbat 21b) estime que seul un membre de la famille doit allumer une ‘hanoukia unique car, si chaque membre de la maisonnée faisait son propre allumage, on ne saurait plus quel jour on est, parmi les huit que dure ‘Hanouka ; selon lui, le propos essentiel de la coutume dite méhadrin min haméhadrin consiste à illustrer le miracle de façon correspondante au nombre des jours. Tel est l’usage séfarade, et c’est en ce sens que se prononce le Choul’han ‘Aroukh 671, 2. (Rabbi Aharon Halévi explique qu’il y a là un plus grand embellissement car, dans la majorité des maisons, il n’y a que peu de personnes, si bien que, en allumant en nombre croissant, on allume davantage de veilleuses. Pas bien compris. Que veut-il dire par בדרך זו ? On peut encore expliquer que, même si cette méthode a pour effet d’allumer moins de veilleuses, l’embellissement consiste dans le fait de devoir être précis sur le jour de ‘Hanouka dans lequel on se trouve).

De nombreux auteurs expliquent que la différence entre coutumes résulte essentiellement de l’emplacement de l’allumage. Les Séfarades ont pris l’usage d’allumer la ‘hanoukia près de la porte de la maison ; dès lors, si plusieurs personnes procédaient à leur propre allumage à cette même place, on ne saurait reconnaître à quel jour de la fête on se trouve. Tandis que les Ashkénazes ont pris l’usage d’allumer à l’intérieur de la maison ; par conséquent, chacun peut faire son propre allumage. Le Darké Moché 671, 1 rapporte ainsi, au nom de Rabbi Elazar de Prague, que de l’avis même de Tossephot, ceux qui ont à cœur d’appliquer la coutume de méhadrin min haméhadrin doivent faire en sorte que chaque membre de la maisonnée allume sa propre ‘hanoukia. (Je ne comprends pas : au début de la note, on a dit que, pour Rabbénou Yits’haq, il devait y avoir un seul allumage, et sur une seule ‘hanoukia ! Est-ce qu’on veut dire que Rabbénou Yits’haq ne parlait que du cas où l’on allume à l’extérieur, près de la porte, mais que si l’on allume à l’intérieur, même lui serait d’accord pour dire que chacun allume sa ‘hanoukia ? Ou encore, qu’il distingue entre allumage de nérot libres et allumage de ‘hanoukia ? comme la ‘hanoukia unifie les nérot qui se trouvent placées sur elle, alors il n’y a pas de confusion possible ?) Cf. Torat Hamo’adim 1, 4.

Dans son commentaire, le Gaon de Vilna écrit que, selon la Guémara, le motif essentiel de la position de l’école d’Hillel est que l’on s’élève en sainteté. Et il n’est pas nécessaire qu’il soit manifeste que l’on se trouve tel ou tel jour, le principal étant la progression quotidienne ; par conséquent, l’approche de la Guémara elle-même permet de ne pas retenir la crainte formulée par Tossephot, si bien que, même quand tout le monde allume à la porte de la maison, l’allumage doit tenir compte du nombre des membres de la maisonnée et du nombre des jours.

Certains auteurs soutiennent qu’une lecture précise de Maïmonide indique que, pour celui-ci, un seul membre de la famille doit allumer pour tous, tandis que la coutume ashkénaze, conforme aux vues du Maharil, veut que chacun allume ses propres veilleuses et récite la bénédiction. Dans son Meloumdé Mil’hama (p. 232), le Rav Rabinowitz écrit que, si l’on se réfère à la version (de Maïmonide ?) reproduite par le Rav Kapah, il apparaît que la coutume ashkénaze est exactement conforme à l’opinion de Maïmonide. (Sauter une ligne ? Je ne vois pas bien le lien entre ce qui précède et ce qui suit.)

Le Touré Zahav 677, 1 et le Maguen Avraham 677, 9 expliquent que, dès lors que les membres de la maisonnée n’ont pas l’intention de s’acquitter de la bénédiction par celle que prononce le chef de famille, ils peuvent réciter la bénédiction pour l’allumage de leurs propres veilleuses. Ce qui laisse bien entendre que, n’était-ce cela, ils ne pourraient point dire la bénédiction, car il n’est pas d’usage de réciter une bénédiction pour un simple embellissement de la mitsva. Mais le Sfat Emet sur Chabbat 21b cite une thèse selon laquelle, fondamentalement, les sages considéraient que l’usage de méhadrin min haméhadrin impliquait que chacun récite la bénédiction, bien que l’on soit déjà essentiellement quitte de la mitsva.

Les avis sont également partagés quant au cas suivant : si l’on a déjà allumé une veilleuse unique, en prononçant la bénédiction, et que l’on obtienne ensuite des veilleuses supplémentaires, permettant d’atteindre le nombre requis selon l’usage de méhadrin min haméhadrin, devra-t-on répéter la bénédiction en allumant ces veilleuses nouvelles, destinées à l’embellissement de la mitsva ? Selon le Elya Rabba, on répètera la bénédiction ; selon le Peri ‘Hadach, fin du chap. 672, on ne la répètera pas. C’est en ce dernier sens qu’inclinent les responsa de Rabbi Aqiba Eiger, deuxième édition 13 (passage qui mérite d’être attentivement examiné par le lecteur), lequel se fonde sur la leçon que l’on peut tirer du Touré Zahav et du Maguen Avraham.

Il faut se demander quelle règle s’applique dans le cas où les membres de la famille, pensant d’abord qu’ils feraient eux-mêmes l’allumage, n’allument finalement pas : l’allumage effectué par le chef de famille les acquitte-t-il ? À notre humble avis, il semble qu’ils sont quittes a posteriori, car la mitsva consiste dans le fait qu’une veilleuse soit allumée à la maison, or en pratique celle-ci est effectivement allumée : même à leur corps défendant, ils se sont rendu quittes de la mitsva, strictement entendue, sans enjolivement (hidour) supplémentaire. Quant à leur intention de ne pas se rendre quittes, comme le notent le Touré Zahav et le Maguen Avraham, elle ne porte que sur le hidour, consistant à allumer soi-même et à réciter soi-même la bénédiction ; il n’en reste pas moins qu’ils sont quittes de la mitsva prise en elle-même. Ce point mérite approfondissement. Il est évident que telle est la règle selon les vues du Sfat Emet. De plus, en matière de règle rabbinique, nous avons pour principe qu’un fait présent peut voir son statut juridique suspendu à la survenance d’un fait à venir (yech breira be-derabbanan).

[2]. Le motif selon lequel la femme est comme une autre partie de l’homme est cité par de nombreux A’haronim, parmi lesquels le Michna Beroura 671, 9 et 675, 9, et le Kaf Ha’haïm 671, 16. Plusieurs raisons sont invoquées pour expliquer l’usage selon lequel, dans nombre de familles, les filles n’allument pas de veilleuses. Selon le ‘Hatam Sofer, Chabbat 21b, puisqu’on a coutume d’allumer à l’extérieur, il ne serait pas pudique que les filles sortent et s’exposent ainsi. Pour le Michméret Chalom 48, 2, puisque la mère n’allume pas, il ne serait pas poli que ses propres filles allument. D’autres disent que l’allumage fait par les enfants a simplement un but éducatif ; or les filles n’allumeront pas quand elles grandiront, puisqu’elles seront acquittées par leur mari, elles n’ont pas non plus lieu d’allumer quand elles sont petites (cf. Miqraé Qodech du Rav Frank, chap. 14, Yemé Ha’hanouka 8, 3, Torat Hamo’adim 2, 1-3).

Si elles le veulent, elles peuvent cependant allumer et dire la bénédiction, comme le rapporte le Michna Beroura 675, 9. En effet, selon la coutume ashkénazes, les femmes sont autorisées à accomplir, en les assortissant de leur bénédiction, les mitsvot dont elles sont dispensées. Cela est vrai à plus forte raison pour l’allumage de ‘Hanouka, mitsva à laquelle les femmes sont tenues. Comme il y a des femmes célibataires et des veuves habitant seules, les filles ont lieu de s’habituer à allumer les veilleuses, quand elles habitent chez leurs parents, et à dire la bénédiction. (Il veut dire : pour s’habituer à le faire, pour le cas où elles se retrouveraient seules ?) Selon la coutume séfarade majoritaire, une seule personne procède à l’allumage dans chaque maison ; et si la femme souhaite allumer elle aussi, elle peut le faire sans dire la bénédiction.