03. Statut des lieux sur lesquels pèse un doute

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Les villes pour lesquelles un doute est présent sont : Tibériade (Tveria), Hébron (‘Hevron), Sichem (Chekhem), Jaffa (Yafo), Lod, Gaza (‘Aza), Safed (Tsfat), Acre (Ako), Haïfa. Certains ajoutent qu’un doute existe à l’égard de Beit Shéan, Jéricho, Bersheva, Ramlé ; et, en dehors des frontières actuelles d’Israël : Tyr (Tsour), Saïda du Liban (Tsidon), Damas, Smyrne (Izmir) et Bagdad[4].

Les Richonim sont partagés quant au régime des villes dont le statut est douteux. Tous s’accordent à dire qu’il faut y lire la Méguila le 14, et en réciter les bénédictions, car un habitant de Jérusalem lui-même – qui doit donc lire le 15 – est a posteriori quitte s’il a fait la lecture le 14, jour de lecture de la majorité des communautés dans le monde. Par conséquent, en tout cas de doute, la Méguila se lira a priori le 14, assortie de ses bénédictions. La question qui se pose est de savoir s’il est également obligatoire de faire une lecture le 15.

Certains estiment que, en tout lieu dans lequel existe un doute, on ne fête Pourim que le 14, et qu’il n’est pas du tout besoin de faire une lecture le 15 ; seuls ceux qui veulent adopter un pieux usage (minhag ‘hassidout) liront la Méguila le 15 également, cette fois sans ses bénédictions (Na’hmanide, Rachba, Ran, Ritva).

D’autres estiment que l’on doit y lire la Méguila le 15 également – certes, sans ses bénédictions –, pour le motif que le doute ne doit pas être oublié. Cela participe aussi de l’honneur dû à la terre d’Israël. Simplement, puisqu’il s’agit d’un cas de doute, on ne récite pas les bénédictions (Maïmonide 1, 11, Méïri, Chibolé Haléqet ; le Choul’han ‘Aroukh 688, 4 tranche en ce sens). Ces décisionnaires sont en revanche partagés quant aux autres mitsvot de Pourim : l’envoi de portions alimentaires à son prochain, les dons aux pauvres et le festin. Certains pensent qu’on ne les accomplit que le premier jour, qui est le jour de Pourim dans le monde entier (Peri ‘Hadach) ; d’autres sont d’avis qu’on les accomplit aussi le second jour (Rabbi Yecha’ya A’haron zal)[5]. Ceux qui habitent dans un quartier qui jouxte une ville dont le statut est douteux fêtent Pourim le 14 exclusivement, car seuls les habitants d’un quartier jouxtant une ville où on lit assurément le 15 sont assimilés à ladite ville, et non ceux qui jouxtent une ville dont le statut est douteux. Certains auteurs, toutefois, sont rigoureux, et donnent pour instruction aux habitants des quartiers jouxtant une ville au statut douteux, eux-mêmes, de lire la Méguila le 15 également[6].

En pratique, dans la majorité des villes dont le statut fait l’objet d’un doute, on a coutume, de nos jours, de s’appuyer sur l’opinion des décisionnaires indulgents, et de ne fêter Pourim que le 14. Ce n’est que dans les endroits au sujet desquels le doute est plus fort, comme Tibériade et Hébron, que de nombreuses personnes ont coutume de lire la Méguila le 15 également, et que certains même ont coutume d’accomplir les autres mitsvot de Pourim aussi.


[4]. Cf. Miqraé Qodech 5, 11 du Rav Harari, qui détaille les doutes existants et la coutume propre à chaque ville. Cf. encore Torat Hamo’adim 6, 4, Hilkhot ‘Hag Be’hag 8, 2. Les doutes sont de deux ordres : a) la ville était-elle entourée de murailles à l’époque de Josué (et, si c’est le cas, se peut-il qu’elles aient été construites après les maisons) ? ; b) la ville d’aujourd’hui est-elle sur le même site que celle d’autrefois ? Certaines villes cumulent les deux doutes, d’autres ne sont douteuses qu’à un égard. Pour les villes de la première liste, il est plus plausible qu’elles fussent entourées de murailles ; la vraisemblance est moindre pour la seconde liste. Conformément à cela, on y a moins l’usage de lire la Méguila le 15 également.

[5]. Le traité Méguila 5b enseigne : « ‘Hizqia lisait la Méguila à Tibériade le 14 et le 15, car la ville était entourée de murailles par trois côtés ; de l’autre il y avait le lac, sans muraille, et considérer la ville comme “entourée de murailles” était chose douteuse. Rav Assi lisait la Méguila à Hotsal [ville de Babylonie] les 14 et 15, car il n’était pas sûr que la ville fût fortifiée dès l’époque de Josué. »

Selon Na’hmanide, le Rachba, le Ran et le Ritva, qui se fondent sur les Guéonim, on ne lira, en cas de doute, que le 14, et l’on récitera aussi les bénédictions ; quant à ces sages du Talmud, si l’on s’en tient à la stricte règle de halakha, ils n’avaient aucune obligation de lire la Méguila, ni le 14, ni le 15. En effet, cette lecture n’est pas une mitsva de la Torah même ; par conséquent, en cas de doute, on est indulgent. Simplement, pour que la mitsva de lire la Méguila dans les villes de statut douteux ne fût pas entièrement annulée, ces sages décidèrent que la lecture se ferait le 14, suivant l’usage majoritaire dans le monde. En outre, ‘Hizqia et Rav Assi adoptèrent un usage de piété particulière (minhag ‘hassidout) en s’imposant de lire aussi le 15. Face à cette interprétation, Maïmonide, le Chibolé Haléqet, le Méïri et le Choul’han ‘Aroukh 688, 4 estiment que l’on doit, en vertu de la stricte obligation, lire les deux jours : le premier jour en récitant les bénédictions, le second sans répéter celles-ci. (Selon Rabbi Yecha’ya A’haron zal, on récite les bénédictions les deux jours ; selon Rabbi Ye’hiel, on ne les récite aucun des deux jours.)

De prime abord, il y a lieu de s’interroger : comment peut-on avoir coutume, en pareil cas, de réciter la bénédiction le 14 ? N’est-il pas douteux que ces villes aient le statut de villes ouvertes ? La réponse se trouve au Talmud de Jérusalem, Méguila chap. 1 § 1 et 5, et chap. 2 § 3 : un habitant d’une cité fortifiée lui-même, qui aurait fait la lecture le 14 au lieu du 15, est, a posteriori, quitte de son obligation. Certes, le Peri ‘Hadach (688) et plusieurs autres A’haronim soutiennent que le Talmud de Babylone, lui, ne partage pas ce point de vue. Selon eux, un habitant d’une ville fortifiée qui aurait lu le 14 n’est point quitte. Mais pour le Peri Mégadim (Michbetsot Zahav 688, 2) et d’autres A’haronim, le Talmud de Babylone est d’accord avec le Talmud de Jérusalem. De même, le Gaon de Vilna (688, 4) explique que c’est là le fondement de l’opinion de Maïmonide et du Choul’han ‘Aroukh. C’est aussi de cette manière qu’est expliquée la position de Na’hmanide et du Rachba ; aussi lit-on le 14 en récitant les bénédictions.

Selon le Rachba, le Ritva et le Gaon de Vilna, c’est seulement dans le cas où la ville dont le statut est douteux se trouve en terre d’Israël qu’il y a lieu de lire les deux jours. D’autres auteurs contestent cette idée ; cf. Maguen Avraham 688, 4. Le Ben Ich ‘Haï, Tetsavé 14 écrit qu’on avait coutume, à Bagdad, de lire la Méguila les deux jours.

Selon Rabbi Yecha’ya A’haron zal et le Maguen Avraham 688, 5, en cas de doute, on accomplit toutes les mitsvot de Pourim chacun des deux jours. Selon le Peri ‘Hadach et le Maté Yehouda, seule la lecture de la Méguila est répétée le deuxième jour. Le Binyan Chelomo explique que la lecture de la Méguila est une institution prophétique (ce que l’on appelle divré qabala, mitsva reposant sur la tradition [prophétique, des livres bibliques ultérieurs au Pentateuque]), tandis que les autres mitsvot sont de rang rabbinique, de sorte que l’on est plus indulgent en cas de doute les concernant. (Cf. Michna Beroura 688, 10, dont l’expression est conforme à l’opinion du Maguen Avraham, mais qui, dans le Béour Halakha, à la fin du chap. 685, se prononce comme le Peri ‘Hadach. Peut-être la distinction que fait l’auteur repose-t-elle sur la question de la dépense : s’agissant de mitsvot nécessitant une dépense d’argent, on serait plus indulgent, comme l’écrit le Ran, qui estime que, en cas de doute portant sur une dépense, on est indulgent.) Selon le Iguéret Hapourim, à Hébron et à Tibériade, le 15 adar, on a coutume de lire seulement la Méguila, et non de faire les autres mitsvot de Pourim. Mais le Ben Ich ‘Haï avait coutume d’accomplir toutes les mitsvot les deux jours. Cf. Torat Hamo’adim 6, 3.

Au sujet de la lecture de la Torah, les A’haronim sont partagés (Kaf Ha’haïm 688, 25) ; quant au texte ‘Al hanissim, le Michna Beroura 683, 6 estime qu’il faut le dire également le second jour, tandis que le Kaf Ha’haïm 688, 23 écrit, se fondant sur Rabbi ‘Haïm Vital, qu’on ne le redit pas.

[6]. Pour le Birké Yossef 688, 9, cité en Béour Halakha 688, 2, quand on habite un quartier jouxtant une ville dont le statut est incertain, on lit la Méguila le 14 uniquement ; pour le Péat Hachoul’han 3, 15, dans les villages contigus à Safed, on lit la Méguila les deux jours. C’est aussi l’avis du ‘Hazon Ich 153, 3 ; aussi, à Bné Brak, on doit lire également le 15, selon lui, car la ville est proche de Jaffa. Simplement, comme nous l’avons vu, de nombreux Richonim estiment que, dans la ville au statut douteux elle-même, il n’est pas besoin, si l’on s’en tient à la stricte obligation, de lire le 15 ; par conséquent, le quartier proche d’une ville au statut douteux est un cas de doute portant lui-même sur un cas de doute (sfeq sfeqa) : en ce cas, on est indulgent.

Comme suite à ces considérations, peut-être est-il permis de dire que, en conséquence, l’opinion selon laquelle on n’a à faire la lecture que le 14 se renforce à l’égard des villes au statut douteux elles-mêmes. En effet, l’un des arguments exprimés à l’appui de la thèse selon laquelle les quartiers proches ont même statut que la ville est qu’il ne faut pas diviser les gens qui vivent dans le même voisinage (Touré Even, ‘Hatam Sofer, comme on l’a vu en note 3). Or, si dans un quartier proche d’une ville au statut douteux on suivait les usages de Pourim le 14, et que dans la ville au statut douteux elle-même on suive ces usages également le 15, il y aurait une différence de coutume entre voisins. Aussi convient-il que ceux qui vivent dans une ville au statut douteux soient « assimilés » aux quartiers qui leur sont proches, et ne fêtent Pourim que le 14 ; en outre, c’est l’opinion de la majorité des Richonim, conforme à l’enseignement des Guéonim.

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