06. Valeur de l’amour et de la joie conjugaux

Une grande épreuve se dresse devant le couple qui n’a pas eu d’enfants : les époux s’engouffreront-ils dans leur peine, perdront-ils leur foi et leur joie ? Ou surmonteront-ils leur peine, intensifiant l’amour qui les lie ? Accompliront-ils la mitsvat ‘ona dans une grande joie, et penseront-ils toujours à la façon d’ajouter du bien et de la joie, chez tous les membres de leur famille et leurs amis ? Car, en vérité, bien qu’ils n’aient pas eu le bonheur d’avoir des enfants, leur couple a une valeur intrinsèque, très grande.

De même, nous voyons que nos sages demandent : « Pourquoi les matriarches étaient-elles stériles ? » L’un d’eux explique : « afin que, dans toute leur beauté, elles attirassent l’attente languissante de leur mari. » Un autre sage dit : « afin que leurs maris jouissent pleinement d’elles ; car tant que la femme porte des enfants, elle est enlaidie et délaissée. En effet, durant les quatre-vingt-dix ans où Sarah n’a pas enfanté, elle était semblable à la jeune épousée sous son dais nuptial, et les dames venaient demander de ses nouvelles » (Gn Rabba 45, 4). Il apparaît donc que, d’un certain point de vue, les époux qui n’ont pas d’enfants peuvent faire grandir et rendre plus puissants l’amour, le désir et la joie qui les lie.

C’est bien ce qu’expliquent les maîtres de la mystique : grâce à chaque union charnelle accomplie dans l’amour et le désir, s’ajoute abondance de vie et de bénédiction dans le monde. Comme l’écrit le Chné Lou’hot Habrit : « De chaque union, lorsqu’elle s’accomplit dans la sainteté, émane une action bénéfique. Même si sa femme ne conçoit pas (…), l’homme n’aura point émis en vain sa semence : il se constitue, à partir de cela, une âme sainte (…). Car de chaque union émane une âme ; simplement, ces âmes viennent s’adjoindre à d’autres fœtus. » Aussi « Abraham s’unissait-il à Sarah, bien que celle-ci fût stérile, et loin de nous de penser que cela fût en vain » (Cha’ar Haotiot, Qédouchat Hazivoug 402). Les maîtres du Zohar expliquent que, par l’effet de la pleine union, accomplie dans l’attachement et le désir de ces deux justes, Abraham et Sarah, furent créées des âmes dans les mondes supérieurs, âmes qui, suivant leurs enchaînements d’un monde à l’autre, naquirent par la suite en tant qu’enfants de différentes familles ; et quand ces enfants grandirent, ils se rapprochèrent d’Abraham et de Sarah, et se convertirent par leur biais. C’est à leur sujet qu’il est dit : « Et les âmes qu’ils avaient faites à Haran » (Gn 12, 5 ; Zohar III 168a)[b]. Nous voyons donc que, lorsque les époux surmontent la tristesse, et s’unissent avec attachement et désir, ils s’associent à la descente d’âmes en ce monde, et leur attribuent des étincelles de leurs propres âmes, provenant de leur union.

De plus, lorsque des époux qui n’ont pas eu d’enfants réussissent, malgré leurs épreuves et leur peine, à se renforcer dans la foi, à approfondir l’amour qui les lie, et à se procurer mutuellement jouissance durant la mitsvat ‘ona, ils ont le mérite de dispenser un supplément de vie et de bénédiction au monde entier. Car leur amour est doté d’une pureté particulière, en ce qu’il ne dépend d’aucune contingence, et ne s’appuie pas sur des enfants nés de leur union : tout leur amour est fondé sur l’essence même du sentiment qui les lie, lequel donne expression à l’unité divine qui se révèle dans le monde. Certes, ils n’ont pas eu d’enfants, mais ils ont le privilège de dévoiler la valeur même de la vie ; aussi ajoutent-ils vie et existence en tous les mondes.

Comme l’explique le saint Ari (Rabbi Isaac Louria), il existe deux sortes d’unions matrimoniales : l’une, pour les besoins de l’enfantement direct des âmes, l’autre pour les besoins de la vitalité et de l’édification des mondes (Cha’ar Hamitsvot, Béréchit p. 7). Et certes, les époux qui ont eu des enfants ont, eux aussi, le mérite d’accomplir la seconde union, celle qui vise la vitalité et l’édification des mondes, quand la femme est enceinte, ou qu’elle allaite, ou quand elle est âgée. Mais puisque, chez les couples qui n’ont pas eu d’enfants, telle est la seule sorte d’union qu’ils réalisent, leur influence, en cela, est supérieure. Cependant, cela ne se réalise qu’à la condition de faire tomber, par le biais de l’amour et de la joie qui les lie, la barrière de la tristesse, et de voir le monde du bon côté, de partager la joie des membres de leur famille et de leurs amis, d’œuvrer à l’édification du monde et de dispenser la bienfaisance auprès des créatures, selon leurs possibilités.


[b]. ואת הנפש אשר עשו בחרן : le verset, dans son sens premier, parle des personnes – c’est-à-dire des esclaves – qu’Abraham et Sarah avaient acquises à Haran. Mais la lecture midrachique prend littéralement le mot néfech (âme) et le verbe ‘assou (ils firent), pour évoquer la création d’âme que constitue la conversion.
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