03 – Les Birkot hacha’har pour celui qui n’éprouve pas la jouissance correspondante

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Les grands Richonim (décisionnaires du 11ème au 16ème siècle) sont partagés sur la question suivante : un homme qui ne jouit pas de façon personnelle de l’objet d’une des bénédictions matinales peut-il néanmoins la prononcer ? Par exemple, un aveugle peut-il dire Poqéa’h ‘ivrim  (« qui rends la vue aux aveugles ») ?

Selon Maïmonide (Téphila 7, 9), seul celui qui jouit d’une chose peut dire la bénédiction qui s’y rapporte. Par conséquent, une personne qui a dormi la nuit dans ses vêtements n’a pas à dire Malbich ‘aroumim  (« qui habilles ceux qui sont nus »), puisqu’elle n’a pas à s’habiller le matin. Un invalide privé de la faculté de marcher ne dit pas Hamékhin mits’adé gaver (« qui orientes les pas de l’homme »). Une personne paralysée, qui ne peut mouvoir ses membres, ne dit pas Matir assourim  (« qui délivres les captifs »), ni Zoqef kéfoufim (« qui redresse ceux qui sont courbés »). Tel est l’usage d’une partie des Juifs originaires du Yémen. L’auteur du Choul’han ‘Aroukh lui-même (Ora’h ‘Haïm 46, 8) tient compte de l’opinion de Maïmonide et décide que l’on ne mentionne pas le nom de Dieu (A-donaï) dans des bénédictions se rapportant à des choses dont on ne tire pas de jouissance.

Face à cela, l’auteur du Kolbo (chap. 1) écrit au nom de Rav Netronaï Gaon, du Rav Amram Gaon et des autres Guéonim1 que la coutume est de dire toutes les bénédictions du matin dans l’ordre, que l’on jouisse ou non de ce à quoi elles se rapportent, car ces bénédictions matinales ont été instituées pour la jouissance qu’en tirent la généralité des gens. De plus, le fait que d’autres jouissent d’une certaine chose profite, de manière indirecte, à celui-là même qui n’en jouit pas directement. Aussi, même une personne paralysée qui ne peut se redresser, bénira Dieu pour le fait que d’autres puissent se redresser et l’aider. De même, un aveugle dira la bénédiction Poqéa’h ‘ivrim (« qui rends la vue aux aveugles ») pour ce que d’autres peuvent voir, et peuvent grâce à cela lui indiquer son chemin, lui préparer tout ce dont il a besoin. C’est dans ce sens que tranche le Rama.

Dans le même sens, selon Rabbi Isaac Louria, tout Juif doit dire le rituel des bénédictions du matin dans son intégralité, afin de louer Dieu pour les bienfaits généraux dont Il gratifie le monde. Or, dans les coutumes de prière, les Séfarades ont pris, sur de nombreux points, l’usage d’aller selon les vues de Rabbi Isaac Louria. Aussi, les Séfarades ont-ils, eux aussi, pour coutume de dire toutes les Birkot hacha’har dans l’ordre, sans distinction2.

  1. Gaon, Guéonim : maîtres des académies babyloniennes à l’époque post-talmudique (du 6ème au 11ème siècle de l’ère civile).
  2. Les décisionnaires sont partagés sur la question de savoir si l’on doit dire, le jour de Kippour et à Tich’a béav (le 9 av, jour du deuil national) la bénédiction Chéassa li kol tsorkhaï – ou kol tsorki, selon les versions – (« qui as satisfait tous mes besoins »), bénédiction se rapportant aux chaussures, alors que durant ces deux jours, il est interdit de se chausser de cuir comme à l’habitude. D’après le Roch, le Ritva et le Tour, on dit cette bénédiction ; c’est en ce sens que se prononce le Michna Beroura 554, 31 d’après le Levouch, le Elya Rabba et le Peri Mégadim. Tel est l’usage des Ashkénazes et d’une partie des Séfarades (cf. Yalqout Yossef VIII p. 51). Mais selon Rabbi Isaac Louria, bien qu’un endeuillé dise Chéassa li kol tsorkhaï durant son deuil, nous ne devons pas prononcer cette bénédiction durant ces deux jours de jeûne. C’est ce que décident en pratique le ‘Hida, le Ben Ich ‘Haï et le Kaf Ha’haïm 46, 17. Le Rav Péalim 2, 8 ajoute que, d’après cet usage, on ne dit pas non plus cette bénédiction à l’issue du jeûne. (Le Maassé Rav rapporte en revanche que le Gaon de Vilna avait coutume de dire la bénédiction à l’issue du jeûne).
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