06. Profondeur et complexité du jugement

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Bien que les principes généraux du jugement soient simples – celui qui marche dans les voies de l’Eternel reçoit la bénédiction en ce monde-ci et dans le monde futur, et le méchant est puni dans l’un et l’autre de ces deux mondes –, les détails du jugement sont infiniment profonds et complexes. Aussi y a-t-il des cas dans lesquels le juste souffre de pauvreté et de maladie, et meurt avant l’âge, et des cas dans lesquels le méchant persévère en sa méchanceté, dans la richesse et la santé. Il peut y avoir à cela de nombreuses causes, comme nous le verrons plus loin, et tout cela vise le parachèvement (tiqoun) du monde.

Avant tout, il importe de connaître un principe essentiel : pour les besoins du parachèvement du monde, il est indispensable que l’homme soit doté du libre-arbitre. Aussi, tant que le monde n’est pas parvenu à sa perfection, il ne se peut pas que tous les justes jouissent du bien et que tous les impies souffrent. La conduite du jugement est donc très complexe, et ses détails sont nombreux, de telle manière que, toujours, des justes sont confrontés à des souffrances, et des méchants paraissent jouir des délices de ce monde. Par cela, le libre arbitre n’est pas affecté, et l’homme qui choisit le bien a le mérite de s’amender soi-même et d’amender le monde entier.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’on réfléchit au long terme, par exemple aux questions familiales et au bonheur véritable dans l’existence, nous voyons que, généralement, les justes jouissent, même en ce monde-ci, de la bénédiction, et les impies sont punis. Tel est le principe de l’épreuve : le penchant au mal (yétser hara’) incite l’homme à considérer le monde d’un point de vue superficiel et à court terme, tandis que le penchant au bien (yétser hatov) éveille l’homme et l’incite à voir les choses dans leur profondeur, et à long terme. Aussi, bien que, dans ce bas monde lui-même, les justes bénéficient généralement, à long terme, de nombreux biens, et que les méchants sont éprouvés, le libre arbitre reste intact, car à court terme cela ne se discerne pas aisément.

Commençons à étudier les détails du jugement. Soit un homme destiné à devenir riche et à se mesurer aux tentations qui accompagnent cet état. Même s’il commettait de nombreuses fautes, il demeurerait riche. Tout le jugement de Roch Hachana, en cette matière, concernerait ses conditions de vie en tant que personne fortunée : sa fortune sera-t-elle pour lui une source de joie, ou connaîtra-t-il des soucis à cause d’elle. De même, s’agissant de sa vie dans le monde futur : sa fortune le conduira-t-il à connaître de très dures épreuves, ou des épreuves faciles, ou peut-être encore l’aidera-t-elle dans son service de Dieu ? Voici un autre homme, dont le destin est d’être confronté à la pauvreté ; dût-il multiplier les mérites, il resterait pauvre. Son jugement consisterait à décider si sa pauvreté doit être terrible ou supportable. Quant au monde futur, il s’agira de savoir si ses conditions de vie, en tant que pauvre, lui seront utiles dans son service de Dieu ou le perturberont. Rarement, par le biais de mérites particuliers ou de graves fautes, l’homme peut modifier son destin.

Parfois, le destin n’est pas impérieux, mais fixe simplement une orientation, permettant encore certains changements. Alors, le jugement de Roch Hachana pourra également influer sur celui dont le destin est d’être riche, en déterminant s’il sera simplement aisé, riche ou très riche. De même pour le pauvre : sera-t-il quelque peu limité, véritablement pauvre ou indigent[5].


[5]. Mo’ed Qatan 28a : « La fertilité, la longévité et la fortune ne dépendent pas du mérite mais de la prédestination. » La preuve en est que Rabba et Rav ‘Hisda étaient tous deux des justes, et que, lorsque la pluie venait à cesser, les prières de l’un et de l’autre étaient agréées. Rav ‘Hisda vécut quatre-vingt-douze ans, et Rabba vécut quarante ans. Dans la famille de Rav ‘Hisda, on célébra soixante mariages ; dans celle de Rabba, on déplora soixante cas de perte d’enfant. Chez Rav ‘Hisda, on était riche, et les chiens eux-mêmes étaient nourris à la farine de froment ; chez Rabba, on était pauvre, et l’on n’avait pas toujours de pain à sa suffisance, même de pain d’orge bon marché.

Le traité Chabbat 156a rapporte que, selon Rabbi ‘Hanina, la prédestination existe pour le Juif (yech mazal lé-Israël), tandis que, selon Rabbi Yo’hanan et Rav, il n’y a pas de prédestination pour le Juif (ein mazal lé-Israël). Les Tossephot ad loc. expliquent ce qu’il faut entendre par la formule « il n’y a pas de prédestination », pour les tenants de cette thèse : un grand mérite permet de modifier son destin (comme expliqué en Yevamot 50a) ; mais eux-mêmes reconnaissent que, parfois, même avec un très grand mérite, le destin ne saurait changer, comme il apparaît au sujet de Rabbi Eléazar ben Pedat (Ta’anit 25a). Il faut ajouter que seuls les individus sont soumis au destin, mais que la collectivité n’y est pas soumise ; telle est la théorie de la rétribution selon la Torah (responsa du Rachba I 148). Simplement, les individus eux-mêmes peuvent, au prix d’un grand effort spirituel, s’élever au niveau de la collectivité, au-delà de la prédestination.

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