01 – Raison d’être de l’érouv tavchilin

Quand le Yom tov a lieu la veille de Chabbat, c’est une mitsva que de préparer, la veille de Yom tov, un érouv tavchilin[a], grâce auquel il sera permis de cuisiner, au feu ou au four, pendant le Yom tov, pour le Chabbat. L’érouv tavchilin est un mets cuit, que l’on prépare la veille du Yom tov et que l’on destine au Chabbat. Il est appelé érouv (jonction, mélange), parce que, par son biais, les mets de Yom tov et ceux de Chabbat sont considérés comme joints, mêlés les uns aux autres. Alors, de même qu’il est permis de cuisiner le Yom tov pour le Yom tov même, ainsi sera-t-il permis de cuisiner le Yom tov pour le Chabbat. Certes, si l’on s’en tenait à la seule norme toranique, il serait permis, même sans érouv tavchilin, de cuisiner le Yom tov pour le Chabbat ; mais les sages ont interdit de faire cela sans érouv tavchilin, afin de préserver l’honneur dû au Yom tov et l’honneur dû au Chabbat (Beitsa 15b).

Honneur dû au Yom tov : les sages ont craint que, s’il était permis de cuisiner le Yom tov pour le Chabbat sans limitation, les gens ne s’autorisassent des indulgences, et ne fissent de la cuisine le Yom tov pour un jour ordinaire, enfreignant ainsi un interdit toranique. Par conséquent, il n’ont permis de cuisiner du Yom tov pour le Chabbat que dans le cas où l’on initierait l’œuvre de préparation du Chabbat la veille de Yom tov, par l’effet de l’érouv tavchilin, de façon que tout ce que l’on préparera le Yom tov pour les besoins du Chabbat constituera la suite de ce que l’on avait débuté à la veille de Yom tov. Alors, lorsque les gens verront que, même pour les besoins de Chabbat, il est interdit de cuisiner sans érouv tavchilin, ils diront : « à plus forte raison est-il interdit de cuisiner le Yom tov pour un jour ouvrable ! » (telle est l’explication de Rav Achi dans la Guémara).

Honneur dû au Chabbat : les sages ont craint que, en se livrant aux préparatifs des repas de Yom tov, les gens n’oublient que le lendemain est Chabbat, et qu’ils ne terminent tous les plats succulents pendant Yom tov. Grâce à l’érouv tavchilin, que l’on doit préparer à la veille de Yom tov, ils se souviendront, au cours du Yom tov, qu’il faut garder de bons plats pour le Chabbat (telle est l’explication de Rava). Et puisque l’érouv tavchilin est le moyen d’honorer la fête et de se souvenir du Chabbat, c’est une mitsva pour tout Juif que de préparer un érouv tavchilin.

Il faut avoir soin de terminer le travail de cuisson des aliments destinés au Chabbat avant le coucher du soleil, afin que, fondamentalement, ce que l’on prépare le Yom tov puisse aussi être mangé le Yom tov même, par des hôtes susceptibles de venir[1].


[a]. Littéralement, « jonction des mets ». L’intention porte en pratique sur un mets servant à établir une « jonction » entre le Yom tov et le Chabbat qui le suit. Selon nos principes de translittération, nous devrions rendre ערוב par ‘érouv, l’apostrophe initiale figurant le ע. Mais « le ‘érouv » nous a paru moins euphonique que l’érouv.

[1]. Si la Torah avait interdit de cuire pendant Yom tov pour le Chabbat, l’érouv tavchilin institué par les sages n’aurait pu lever cet interdit. Les Amoraïm, en Pessa’him 46b, sont partagés quant au fondement de la règle. Selon Rabba, puisque, si des hôtes se présentaient pendant Yom tov, ils pourraient profiter de ce que l’on aura préparé pour Chabbat, il apparaît qu’il n’est pas certain que l’on a effectivement cuisiné pour le Chabbat ; par conséquent, on n’a point transgressé d’interdit de la Torah. Face à cela, selon Rav ‘Hisda, on ne retient pas ce « puisque » (ho’il), et quiconque destinerait à un jour ouvrable des plats qu’il cuisine le Yom tov est passible de malqout (flagellation), bien qu’il se puisse que des hôtes viennent et mangent pendant Yom tov ce qui a été préparé ; en revanche, celui qui cuisine le Yom tov pour le Chabbat ne transgresse par d’interdit toranique.

En pratique, la majorité des décisionnaires partagent l’avis de Rabba, et c’est la position du Rif, du Roch, de Na’hmanide, du Rachba, du Ran, du Séfer Mitsvot Gadol et du Hagahot Maïmoniot. D’autres tranchent comme Rav ‘Hisda : Rabbi Zera’hia Halévi, Rabbénou ‘Hananel, Rabbénou Ephraïm et Rabbi Yits’haq be-Rabbi Avraham. Des termes de Maïmonide, on peut déduire que, à ses yeux, la halakha tient compte de ces deux opinions (Beit Yossef 527, 1).

Tossephot (Pessa’him 46b ד »ה רבה), le Rachba et le Mordekhi écrivent que, selon Rabba, celui qui cuisine le Yom tov peu avant le coucher du soleil, de telle façon qu’il ne soit pas vraisemblable que des hôtes profitent du mets, enfreint un interdit toranique. D’après cela, le Maguen Avraham écrit, au début du chap. 527, que dans le cas même où l’on a préparé un érouv tavchilin, il faut avoir soin d’achever la cuisson des plats quand il fait encore grand jour, afin que, si des hôtes se présentent, ils puissent en profiter. C’est aussi l’avis de : Elya Rabba 527, 2, Choul’han ‘Aroukh Harav 1, ‘Hémed Moché 1, Michna Beroura 3, Ben Ich ‘Haï 96, 6 ; et c’est en ce sens qu’incline le Peri Mégadim.

À l’inverse, de nombreux décisionnaires autorisent à cuisiner jusqu’au coucher du soleil [moins le temps de tosséfet Chabbat, bien sûr]. Tel est l’avis de : Radbaz II 668, Richon lé-Tsion, Beitsa 2b, Choel Ouméchiv, deuxième édition II 10, qui s’appuient sur ceux des Richonim qui tranchent entièrement suivant l’opinion de Rav ‘Hisda, et sur l’avis de Maïmonide, lequel, estimant que Rabba est d’accord avec Rav ‘Hisda, tranche successivement comme Rabba (1, 15) et comme Rav ‘Hisda (6, 1). Selon le Peri Mégadim (introduction aux lois de Yom tov 1, 17) et le ‘Aroukh Hachoul’han 527, 3, telle est la coutume d’Israël que de cuisiner, le Yom tov pour le Chabbat, jusqu’au coucher du soleil.

De prime abord, dans la mesure où la majorité des Richonim pensent que la halakha suit Rabba, et où, selon eux, l’interdit est toranique, comment ne tiendrait-on point compte de leur avis ? Et comment se peut-il que tous les Richonim qui pensent comme Rabba n’aient pas averti qu’il faut cuisiner tant qu’il fait grand jour, afin qu’il soit techniquement possible de manger ces mets avant le coucher du soleil ? Peut-être y a-t-il lieu de dire que, en pratique, le mets sera presque toujours partiellement prêt pendant Yom tov ; en effet, il est évident que l’on commence à cuisiner avant l’allumage des veilleuses, et l’on veut encore mélanger et ajouter les épices nécessaires ; aussi a-t-on besoin d’anticiper, et de placer le mets sur le feu un temps significatif avant le coucher du soleil. De plus, il se peut que ces Richonim aient pris en compte l’opinion de Rav ‘Hisda ; alors, puisque le crépuscule [bein hachmachot, période qui sépare le coucher du soleil de la tombée de la nuit] est une période incertaine, appartenant peut-être au jour, peut-être à la nuit, le mets qui se trouve prêt à la fin du crépuscule a un statut doublement douteux (sfeq sfeqa) [a) la halakha va-t-elle d’après Rabba ou d’après Rav ‘Hisda ? b) ce mets a-t-il été achevé de jour ou de nuit ?], cas dans lequel on est indulgent.

En pratique, certains écrivent que, en cas de nécessité pressante, si l’on n’a pas eu le temps de cuisiner assez tôt, on pourra le faire jusqu’au coucher du soleil (cheqi’a) (Béour Halakha 527, 1 ד »ה ועל ; Rav Mordekhaï Elyahou, Maamar Mordekhaï p. 125 ; Chemirat Chabbat Kehilkhata 2, 14 ; ‘Hazon Ovadia p. 278). Le Or lé-Tsion III 22, 3 est rigoureux, mais il donne un excellent conseil : d’ajouter au mets un œuf, car cela cuit en quelques minutes ; et puisqu’il est permis de prévoir des quantités plus grandes que celles dont on a initialement besoin [ribouï chi’ourim, cf. ci-dessus, chap. 6, note 2], il sera permis de cuisiner, avec cet œuf, toutes les autres choses que contient la marmite ; cela, à condition que, avant de poser la marmite sur le feu, on mette dans celle-ci tous les ingrédients.

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