05. S’il est permis de faire une pâte épaisse de manière inhabituelle

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Les décisionnaires discutent si, pour les besoins alimentaires de Chabbat, il est permis de pétrir une pâte épaisse en apportant à l’acte une modification (chinouï)[b]. Certains l’interdisent : selon eux, c’est seulement une pâte fluide – dont le pétrissage est interdit par les sages –, que les sages eux-mêmes permettent de pétrir à condition d’imprimer à cet acte un changement. Mais s’agissant d’une pâte épaisse, que la Torah elle-même interdit de pétrir, les sages ont interdit d’en faire le pétrissage avec un changement (Maïmonide). D’autres pensent que, pour les besoins des mets de Chabbat, les sages ont permis de pétrir, même de la pâte épaisse, en modifiant la manière de le faire (Tossephot).

En pratique, en cas de nécessité pressante, quand la chose est grandement nécessaire, on peut s’appuyer sur les tenants de l’opinion indulgente et pétrir une pâte épaisse en y apportant un changement. Par exemple, à une époque où il était difficile de préparer une autre nourriture pour bébé que de la bouillie épaisse, on avait permis de le faire en opérant un changement. De même, quand il n’y avait d’autre nourriture pour animaux que le son qu’on malaxait en une pâte épaisse, on permettait de le faire en changeant la manière.

Le changement réside dans l’ordre où l’on place les ingrédients et dans la manière de pétrir. S’il existe un ordre habituellement observé dans la manière de placer les ingrédients, on inverse cet ordre. S’il n’y a pas d’ordre précis, on met d’abord la matière sèche, puis le liquide par-dessus. Le changement dans la forme du pétrissage consiste à ne pas remuer en rond, mais à conduire la cuiller en lignes droites, d’avant en arrière et ainsi de suite, ou sous forme quadrillée. Si la pâte est de telle nature qu’un changement de ce genre ne serait pas tellement perceptible, on extraira la cuiller de la pâte à chaque geste de remuement[8].

Certes, en pratique, il est très rare que l’on ait besoin d’une telle autorisation. En général, il n’y a pas de nécessité urgente à préparer, pendant Chabbat, une pâte épaisse. Malgré cela, l’opinion indulgente présente une grande importance, car il peut arriver qu’on se trouve dans le doute, à propos d’une pâte relativement épaisse, telle que l’interdit de lach s’y applique peut-être. Dans de tels cas, on pourra joindre l’opinion indulgente aux motifs d’indulgence portant sur les pâtes fluides, et pétrir cette pâte en apportant un changement à la méthode habituelle. En ce cas, il sera bon de le faire à proximité du repas (car, en cela, le Rachba est indulgent).

En revanche, dans les cas de pâte épaisse que la plupart des décisionnaires interdisent, on doit s’abstenir de pétrir ladite pâte, même en y apportant un changement. Il est par exemple interdit de malaxer des grains de sésame et des morceaux de noix ou de noisette dans du miel. De même, il est interdit de mélanger du beurre, du cacao et du sucre, car le mélange fait naître une pâte épaisse. Même en y apportant un changement et pour une consommation immédiate, cela reste interdit[9].


[b]. Cas, par exemple, d’une bouillie épaisse pour bébé.

[8]. Au traité Chabbat 156a, Rabbi Yossé, fils de Rabbi Yehouda, autorise à pétrir une pâte de son épaisse, en y imprimant un changement. En pratique, la règle dépend de deux controverses :

  1. a) D’après quelle opinion tranche-t-on, dans la controverse opposant Rabbi Yehouda Hanassi et Rabbi Yossé, fils de Rabbi Yehouda (rapportée ici en note 5). Si la halakha suit Rabbi Yehouda Hanassi, le fait même de mettre en contact les deux ingrédients est interdit par la Torah, et le fait de modifier l’ordre dans lequel on met les ingrédients n’est pas un changement propre à autoriser ce que la Torah interdit (Teroumat Hadéchen 53). Si la halakha suit Rabbi Yossé ben Rabbi Yehouda, la mise en contact des ingrédients n’est interdite que rabbiniquement (selon Tossephot, elle est même permise) ; et le changement apporté à l’ordre dans lequel on met les ingrédients est efficace.

 

  1. b) Les sages ont-ils autorisé, du moment que l’on y imprime un changement, le pétrissage d’une pâte épaisse, acte interdit par la Torah ? Selon Maïmonide et ceux qui partagent son opinion, le mélange de son et d’eau (que l’on fait pour les animaux) ne se transforme pas en pâte véritablement pétrie, et ce sont les sages qui ont interdit ce malaxage ; si bien que l’autorisation donnée par Rabbi Yossé ben Rabbi Yehouda concerne seulement une pâte que les sages interdisent de pétrir (c’est l’opinion du Rid et du Ritva ; le Choul’han ‘Aroukh cite Maïmonide). Face à cela, de nombreux Richonim estiment que le mélange de son et d’eau donne lieu à une pâte pétrie, de sorte que l’interdit de pétrir ce mélange est toranique ; si bien que Rabbi Yossé ben Rabbi Yehouda autorise, dès lors que c’est avec un changement, un pétrissage qu’interdit la Torah (le Béour Halakha 324, 3 ד »ה אין résume cette controverse).

 

En cas de nécessité pressante on peut être indulgent. En effet, s’agissant de mettre l’eau en présence de la matière solide, la majorité des décisionnaires estiment que la halakha suit Rabbi Yossé ben Rabbi Yehouda ; d’autre part, s’agissant de mélanger les deux éléments en y apportant un changement, puisque les avis rigoureux eux-mêmes estiment qu’un tel mélange assorti d’un changement n’est interdit que rabbiniquement, la halakha suit l’opinion indulgente. Il ressort également des propos du Taz et du Béour Halakha que, dans leur majorité, les décisionnaires sont indulgents en cela.

[9]. On peut permettre un pétrissage assorti d’un changement lorsqu’un doute sérieux pèse sur l’interdit de pétrir la pâte considérée. [Le doute est le suivant : la pâte que je me propose de faire est-elle ce que l’on appelle épaisse ou bien ce que l’on appelle fluide ?] Mais lorsque seuls des décisionnaires isolés sont indulgents, et pensent que l’interdit de lach ne s’applique pas, il ne faut pas joindre leur avis comme facteur d’indulgence pour permettre de pétrir une pâte épaisse en apportant à l’acte un changement. Mentionnons deux cas dans lesquels les décisionnaires indulgents sont isolés, et où il ne faut donc pas permettre de pétrir en opérant un changement :

 

  1. a) Des propos du Rachba (4, 75), on peut inférer qu’il est permis de pétrir une pâte épaisse afin de la manger immédiatement. Plusieurs A’haronim associent cette opinion à d’autres motifs d’indulgence (cf. Liviat ‘Hen 67). Face à cela, nombreux sont ceux qui ne partagent pas, sur ce point, son opinion ; et certains pensent que le Rachba lui-même est rigoureux en cela. Peut-être faut-il penser que le Rachba n’est indulgent que dans le cas où la pâte est faite « sur le mode de la consommation » (dérekh akhila), c’est-à-dire quand les deux composants sont dans son assiette, qu’on les mélange et qu’on les mange. (Même en ce cas, la question de savoir si l’on peut être indulgent est sujette au doute ; cf. Chemirat Chabbat Kehilkhata 8, note 10).

 

  1. b) Selon certains, de même que la notion de to’hen (moudre) ne s’applique pas à une chose qui ne pousse pas sur le sol – comme la viande ou les œufs –, de même l’interdit de lach ne concerne pas un tel produit (Rabbi Chelomo Kluger ; cf. Tsits Eliézer XI 36). Toutefois, de l’avis de la plupart des décisionnaires, l’interdit de lach s’applique aussi à ce qui ne pousse pas sur le sol, comme l’écrit Igrot Moché, Ora’h ‘Haïm IV 74, Lach, 8.
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