06 – Durée de l’étude et des repas

Pour tenter de cerner le caractère du Yom tov, examinons deux versets qui, de prime abord, semblent se contredire. Dans l’un, il est dit que la fête est « pour Dieu » (l’Hachem) : « Cessation[m] en l’honneur de ton Dieu » (Dt 16, 8) ; dans l’autre, il est dit que la fête est « pour vous » (lakhem) : « Une fête de clôture aura lieu pour vous » (Nb 29, 35). Selon Rabbi Yehochoua, le propos de la Torah est que nous partagions la journée : « La moitié pour Dieu, la moitié pour vous » (‘hetsio l’Hachem vé-‘hetsion lakhem), c’est-à-dire « une moitié pour manger et boire, une moitié pour la maison d’étude ». Selon Rabbi Eliézer, chacun est fondé à choisir pour soi-même : soit de consacrer toute la journée à Dieu et à la maison d’étude (koulo l’Hachem), soit de la consacrer à soi-même et au festin (koulo lakhem) (Pessa’him 68b ; Beitsa 15b). Cependant, celui-là même qui choisirait de s’adonner à l’étude de la Torah toute la journée devrait, selon Rabbi Eliézer, manger quelque chose, afin de ne pas jeûner. De même, si l’on choisit de consacrer toute la journée au festin, il faut tout de même prier et s’adonner à quelque étude, le soir et le jour, et prononcer des paroles de Torah à table (Rabbénou Pérets, Rabbi Aaron Halévi, Chné Lou’hot Habrit). Il faut ajouter que, si l’on choisit de consacrer toute la journée au festin, ce choix doit être fait au nom du Ciel (léchem Chamaïm), afin de se réjouir de la sainteté de la fête et de réjouir les pauvres et les solitaires (Peri Tsédeq, ‘Hag ha-Chavou’ot 5 ; ci-après § 11).

En pratique, la halakha a été tranchée conformément à l’avis de Rabbi Yehochoua : il faut partager la journée, en y consacrant une moitié à la maison d’étude et une moitié à manger et à boire (Choul’han ‘Aroukh 529, 1). Certains disent qu’il faut avoir soin, avec une grande exactitude, de ne pas consacrer moins de la moitié de la journée à Dieu. Rabbi ‘Haïm Ben-Atar (auteur du Or Ha’haïm) écrit que, si l’on consacre moins de la moitié du temps à Dieu, c’est la part de Dieu qui est volée par notre fait (Richon lé-Tsion sur Beitsa 15b). D’autres estiment qu’il n’est pas besoin de calculer les heures avec exactitude ; ce qu’il faut, c’est étudier environ la moitié du jour (Peri Mégadim). En pratique, il semble que le fait de ne pas calculer les heures rende très négligent quant à la part destinée à la Torah ; par conséquent, pour rétablir la place de cette mitsva, il est nécessaire de calculer les heures du jour, et de s’habituer à consacrer la moitié d’entre elles à l’Éternel. Il semble que les sept heures pendant lesquelles l’homme a l’habitude de dormir chaque jour ne fassent pas partie du compte. Il nous reste donc dix-huit heures sur les vingt-cinq que comporte la fête. Sur ces dix-huit heures, il faut donc en consacrer neuf à Dieu. Or, bien que la partie essentielle de ce temps doive être consacrée à l’étude de la Torah – comme le disent les sages : « la moitié pour la maison d’étude » (Pessa’him 68b) – la prière est, elle aussi, considérée comme s’inscrivant dans la moitié destinée à Dieu, à condition qu’on ne l’étire pas par un excès d’hymnes et de cantillation synagogale ; car si l’on étire ainsi le temps des offices, cela ne saurait être sur le compte de la moitié destinée à Dieu (Yam Chel Chelomo, Maguen Avraham). Nous voyons donc que, parmi ces neuf heures, on peut considérer que trois, environ, sont consacrées à la prière ; il faut par conséquent consacrer environ six heures à l’étude de la Torah.

Pour les femmes aussi, il y a une mitsva d’étudier la Torah pendant la fête. C’est ainsi qu’elles ont pris coutume de se joindre aux homélies du Chabbat et des fêtes. Mais les femmes n’ont pas l’obligation de consacrer la moitié de la journée à Dieu ; et celle qui a le mérite de le faire cependant, sera bénie pour cela[2].


[m]. De tout travail (Rachi).

[2]. Nous tenons pour principe que, lorsqu’une controverse oppose Rabbi Eliézer à Rabbi Yehochoua, la halakha suit l’opinion de Rabbi Yehochoua. C’est ainsi que la halakha est tranchée dans le cas qui nous occupe : il faut consacrer la moitié de la journée à Dieu (Rabbi Yits’haq Ibn Ghiat, Raavia, Or Zaroua’ et d’autres ; c’est en ce sens que tranche le Choul’han ‘Aroukh  529, 1). Telle est la conclusion du Talmud de Jérusalem, qui ne mentionne pas que c’est là l’opinion de Rabbi Yehochoua : « Donne une part à l’étude de la Torah et une part pour manger et boire » (Chabbat 15, 3). C’est aussi ce qui ressort des propos de Maïmonide, qui décrit un emploi du temps compatible avec les propos de Rabbi Yehochoua (Yom Tov 6, 19) ; et c’est en ce sens que se prononcent le Choul’han ‘Aroukh Harav 529, 10, le Michna Beroura 1 et le Kaf Ha’haïm 2.

De nombreux auteurs ont écrit que l’intention de Rabbi Eliézer n’était pas de dire qu’il fallait véritablement consacrer toute la journée à Dieu ou au festin, puisque celui qui étudie toute la journée doit bien, lui aussi, manger quelque chose, afin de ne pas être en jeûne et de ne pas s’affliger pendant la fête ; simplement, si l’on choisit de consacrer toute la journée à l’étude, on ne sera pas tenu de faire un repas important. À l’inverse, celui-là même qui veut consacrer toute la journée au « pour vous », aux repas et aux plaisirs corporels, devra bien prier et étudier un peu de Torah, comme on y est obligé chaque jour (Rabbénou Pérets et Rabbi Aaron Halévi sur Beitsa 15b ; Chné Lou’hot Habrit, Chavou’ot, Torah Or 16).

Cependant, selon le Méïri (Beitsa ad loc.), si, du fait de son assiduité à l’étude, on n’a rien mangé du tout, on aura tout de même accompli la mitsva de célébrer la fête. Le Sfat Emet (ad loc.) estime que, de l’avis même de Rabbi Eliézer, on peut partager la journée en deux parties égales (il faut signaler que, même en matière de prière, Rabbi Eliézer pense que l’essentiel de la mitsva dépend de la volonté et du choix de l’homme, comme le rapporte la Michna Berakhot 4, 4 : « Celui qui fait de sa prière une chose routinière, sa prière ne s’élève pas au rang de supplication ».)

Il semble que, pour Rabbi Yehochoua, il faille inclure le temps de prière à l’intérieur de la « moitié dédiée à Dieu ». C’est ce qui ressort de l’emploi du temps décrit par Maïmonide, et ce que rapportent le Choul’han ‘Aroukh Harav 529, 10 et le Michna Beroura 1 (cf. Har’havot sur Pniné Halakha – Chabbat 5, 1, 10). Simplement, l’essentiel de la moitié dédiée à Dieu doit être consacrée à la Torah ; aussi, Rabbi Yehochoua dit-il, en Pessa’him 68b : « moitié pour la maison d’étude » ; à l’époque des sages, la synagogue, destinée aux prières, était distincte de la maison d’étude.

Certains ont soutenu que, pour Rabbi Yehochoua, il fallait avoir soin d’accomplir de façon pointilleuse la moitié consacrée à Dieu. Rabbi Haïm Ben-Attar, dans Richon Lé-Tsion (Beitsa 15b), écrit ainsi que, si l’on s’étend dans son repas du matin, et que l’on ne complète pas, dans l’après-midi, le temps prévu, on aura causé que la part de l’Éternel se trouve dérobée. C’est aussi ce qu’écrivent le Baït ‘Hadach, Ora’h ‘Haïm 242, le Pné Yehochoua, Beitsa ad loc., le Chaagat Aryé 69 et le Kaf Ha’haïm 529, 10 ; et c’est ce qui ressort des propos du Yam Chel Chelomo, ‘Houlin 1, 50 et du Maguen Avraham, début du chap. 529, selon qui il faut protester contre les officiants qui s’étendent dans leur chant, car ces longueurs ne font point partie de la moitié consacrée à Dieu.

D’autres, en revanche, estiment qu’il n’est pas nécessaire d’être pointilleux en la matière. C’est ce qu’écrivent explicitement le Peri Mégadim, Ora’h ‘Haïm, Echel Avraham 242 § 1 et le Sfat Emet, Beitsa 15b. Certains veulent déduire cela de tous les décisionnaires qui ont rapporté les propos de Rabbi Yehochoua sans autre mention, ni précision quant au partage de la journée. Il semble toutefois que, à leur avis, il faille étudier à tout le moins presque la moitié du jour. Peut-être veulent-ils dire que l’on peut étudier parfois plus de la moitié du jour, et parfois moins, mais que, tout compte fait, on aura étudié environ la moitié du jour. Et puisque nous voyons, en pratique, que cette règle est entièrement négligée, il semble, à notre humble avis, que, de leur propre point de vue, il soit obligatoire de calculer les heures de la fête comme nous en avons donné le détail dans le corps de texte, afin de rétablir l’étude de la Torah pendant les fêtes à la place qui lui revient. Il faut également tenir compte des heures de la nuit, puisque celle-ci fait aussi partie de la fête. Nous voyons ainsi que les anciens fixaient une étude de Midrach le soir (Tossephta sur Beitsa 2, 6, Tossephot sur Pessa’him 109a). Simplement, les heures que nécessite le sommeil doivent être déduites du compte global. De cette matière, on voit qu’il faut avoir soin de consacrer neuf heures à Dieu.

Il semble également que, bien qu’il faille avoir soin de ne pas consacrer moins de la moitié du jour à Dieu, celui qui a convenablement accompli la mitsva de la joie, par son repas festif, en mangeant de la viande et en buvant du vin, et à qui il reste du temps sur la « moitié pour vous », puisse ajouter à l’étude de la Torah, sans craindre de faire échec, en cela, à la mitsva. La différence entre les deux moitiés est que la part qui revient à l’Éternel n’est pas dans les mains de l’homme : son but est assigné à la Torah ; tandis que la partie qui est « pour vous » dépend de la disposition de l’homme. S’il n’en était pas ainsi, que pourrait faire un homme qui a déjà passé trois heures à table, qui ne peut manger davantage, et qui ne veut pas davantage dormir ? Serait-il obligé de converser de choses profanes afin d’accomplir la « moitié pour vous » ? De plus, lors des repas eux-mêmes, il est juste d’abonder en paroles de Torah (Maximes des pères 3, 3, Sanhédrin 101a) ; or serait-il concevable que, si l’on a déjà rempli sa « moitié pour Dieu », on ne puisse plus prononcer de nombreuses paroles de Torah à sa table ? La directive essentielle est donc conforme à ce que nous avons appris de Rabbi Yehochoua : il est obligatoire de consacrer le temps qui convient à un repas important, comme on le voit en Chabbat 119b, où Rabbi Zeira avertit les disciples des sages de ne point étudier la Torah à l’excès, au détriment des délices du Chabbat. Cf. Har’havot sur le présent passage et sur Les Lois de Chabbat 5, 1-4, où nous citons de nombreuses sources relatives à cette halakha.

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