13. Le bouc envoyé à Azazel : sens de l’expiation

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Le bouc présente deux aspects : intérieurement, son sang, plus que celui d’aucun autre animal, ressemble au sang humain. Cette réalité se remarque à l’entrain particulier que possèdent les boucs ; de ce point de vue, on peut asperger de son sang dans le saint des saints, et exprimer ainsi l’aspiration passionnée d’Israël à s’attacher à Dieu, avec abnégation. Extérieurement, le bouc a une tendance sauvage et ravageuse ; et l’ange préposé aux forces destructrices a pour nom Sa’ir (bouc). Le « prince » d’Ésaü l’impie, lui-même – c’est-à-dire son ange tutélaire –, est appelé Sa’ir, car son « art » est de renverser et de détruire. C’est pourquoi, quand les idolâtres voulaient se préserver de la ruine et de la destruction, ou semer la ruine et la destruction chez leurs ennemis, ils sacrifiaient aux se’irim (« boucs », démons), idoles de l’iniquité et de la destruction. C’est de cela que la Torah met en garde Israël, en lui disant de ne sacrifier qu’à l’Éternel et à Lui seul. « Ils n’offriront plus leurs sacrifices aux se’irim auxquels ils se prostituent » (Lv 17, 7 ; Na’hmanide sur Lv 16, 8).

Au jour saint et redoutable, où se révèle l’alliance perpétuelle qui unit Dieu à Israël, et où le peuple juif s’élève et se détache, par son jeûne, de tous les désirs corporels, le Grand-prêtre peut entrer au nom de tout Israël dans le saint des saints, et asperger du sang du bouc en l’honneur de Dieu, exprimant par cela la volonté profonde de tout Israël de s’attacher à Lui, à sa Torah et à ses commandements, avec abnégation. Grâce à cela, Israël est purifié de l’impureté causée au sanctuaire et aux sacrifices ; et les klipot (« écorces », extériorités immatérielles) qui empêchent le luminaire de la foi de rayonner au sein des âmes se retirent. Le bien et le mal qui y étaient mêlés se séparent progressivement l’un de l’autre, et il apparaît que toutes les fautes que les Israélites avaient commises n’ont pas d’existence propre, mais ne tiennent que par une influence extérieure, qui les avait conduits à penser qu’ils gagneraient quelque chose à fauter, alors que, en vérité, ces fautes ont consumé leurs forces en pure perte. Quand le mal se sépare du bien, il perd sa vitalité, et n’est plus capable d’inciter à la faute. En effet, c’est seulement quand le mal est mêlé au bien et à la vie qu’il peut ruiner et détruire ; mais quand on le rend à lui seul, il retourne à son lieu, le néant, et se dissout. Ce processus s’exprime dans l’envoi du bouc émissaire, qui porte toutes les fautes d’Israël, à Azazel au désert, lieu de désolation et de perte.

On trouve une autre idée profonde, dans le rite du bouc envoyé à Azazel : c’est un présent que Dieu nous a ordonné d’envoyer, le jour de Kipour, à Samaël, ange des ravages et de la destruction, qui réside dans le désert, lieu de perte et de désolation. Pour qu’il soit clair que l’intention n’est pas de le servir, comme les idolâtres en avaient l’usage, la Torah précise bien : « Et le bouc que le sort aura désigné pour Azazel sera placé vivant devant l’Éternel, pour qu’il soit fait expiation par lui, pour l’envoyer à Azazel au désert » (Lv 16, 10). Le bouc est donc placé devant Dieu, et c’est Dieu qui ordonne de l’envoyer au désert, afin qu’il soit fait expiation sur Israël. Comme l’ont enseigné les sages :

Samaël dit devant le Saint béni soit-Il : « Maître de tous les mondes, toutes les nations du monde, Tu m’as donné l’autorisation [de les accuser] ; comment se peut-il que Tu ne me le permettes pas quand il s’agit Israël ? » Il lui répondit : « Tu as cette autorisation, à leur encontre, le jour de Kipour, si quelque faute leur est imputable ; sinon, tu n’as pas de droit sur eux. » C’est pourquoi, on lui donne un « pot-de-vin » à Kipour, afin qu’il n’empêche pas Israël d’apporter son sacrifice (Pirqé de-Rabbi Eliézer 46).

Il faut approfondir la question : toute l’année, nous nous trouvons dans une lutte difficile contre le yétser hara’ (penchant au mal) ; mais à Yom Kipour, au moment où le Grand-prêtre entre dans le saint des saints, pour relier tout Israël à la racine de la foi, les Juifs peuvent considérer le monde entier d’un regard complet, voir que les forces du mal elles-mêmes furent créées par le Saint béni soit-Il, et qu’elles aussi ont un rôle, car, grâce à elles, l’homme a le libre arbitre ; grâce à elles, il peut parvenir au niveau élevé qui l’attend, et donner expression à l’image divine (tsélem Elo-him) qui est en lui. Cependant, cette idée d’une valeur positive du mal risque de causer de très grands dommages : l’homme risque de s’abuser lui-même, en pensant que, même lorsqu’il faute, il accomplit une bonne chose. Aussi, ce n’est qu’au jour de Kipour, quand nous nous mortifions et nous séparons de toutes les passions corporelles, que Dieu nous ordonne d’envoyer un bouc à Azazel. Car ce n’est qu’alors que nous pouvons montrer à Samaël que nous comprenons son rôle important, sans être pour autant attiré par lui. À ce moment, Samaël s’apaise et se sent fondre de plaisir. Finalement, Israël le comprend, et lui ne souhaite plus inciter à la faute ni accuser, car, en vérité, il préfère lui-même qu’Israël choisisse le bien ; et lui aussi se joint à sa défense[3].


[3]. Tel est le libellé des paroles que Samaël prononce en défense d’Israël, telles que le midrach Pirqé de-Rabbi Eliézer 46 les rapporte : « Samaël voit qu’il ne se trouve pas de faute en eux, le jour de Kipour ; il dit devant Dieu : “Maître de tous les mondes, tu as un certain peuple qui est comparable aux anges de service dans les cieux. De même que les anges de service ne mangent ni ne boivent, de même les Israélites ne mangent ni ne boivent, le jour de Kipour. De même que les anges de service sont pieds nus, ainsi Israël est pieds nus au jour de Kipour. (…) De même que la paix règne entre les anges de service, de même la paix règne-t-elle entre Israélites au jour de Kipour. De même que les anges de service sont propres de toute faute, ainsi Israël est propre de toute faute, au jour de Kipour.” Le Saint béni soit-Il, entendant cette pétition en faveur d’Israël de la bouche même de son accusateur, accorde l’expiation (…) » Cf. Maharal, fin de l’homélie de Chabbat Téchouva, qui conçoit essentiellement le mal comme une absence ; c’est le sens de notre première explication, dans le corps de texte. Le Séfer Ha’hinoukh, mitsva positive n°95 va dans le même sens.

Cf. Na’hmanide sur Lv 16, 8, qui met l’accent sur l’idée de « pot-de-vin » donné à Samaël, comme l’enseignent les Pirqé de-Rabbi Eliézer. C’est dans un sens proche que s’expriment les sages dans Baba Batra 16a : « Rabbi Lévi a dit : le Satan (l’accusateur) et Pénina eurent de bonnes intentions. Le Satan, comme il vit que l’opinion du Saint béni soit-Il inclinait du côté de Job, dit : “À Dieu ne plaise d’oublier son amour pour Abraham (et Israël) !” [C’est pourquoi il montra que Job n’était point parfait comme l’était Abraham notre père.] Pénina, comme il est dit : “Sa rivale l’exaspérait sans cesse, afin de la faire murmurer” (I Sam 1, 6) [ce que, sur le mode midrachique, on comprend comme : afin qu’elle (Hanna) prie l’Éternel]. Rav A’ha expliqua ce sujet dans une ville nommée Papounia ; le Satan vint et lui embrassa les pieds [en signe de remerciement pour avoir expliqué en quoi, profondément, consistait sa bonne intention]. »

Cependant, de manière simple, on peut dire que le bouc envoyé à Azazel est un pur et simple « pot-de-vin » ; et puisque les forces du mal marchent dans les voies du mensonge, de la ruse et de la flatterie, c’est ainsi qu’on les traite avec ce bouc, au point qu’elles oublient l’accusation et se réjouissent de leur pot-de-vin. Le Zohar sur la section A’haré mot (III 63a) dit ainsi : « Lorsque ce bouc parvient à la montagne (dans le désert), tout n’est que joie [auprès des forces extérieures, accusatrices] ; toutes s’enivrent et se délectent de lui. Et ce même accusateur, qui était sorti pour requérir contre Israël, s’en revient en disant des louanges d’Israël : l’accusateur s’est fait défenseur. »

Il semble toutefois qu’il y ait lieu d’approfondir le commentaire, en disant que les forces du mal elles-mêmes s’élèvent alors à un plus haut degré, et ôtent le masque de leur face, montrant qu’elles aussi veulent le bien du monde ; et que, dès lors qu’il leur est permis d’interrompre, pendant un jour, leur mauvais rôle, elles sont heureuses de trouver des mérites à Israël.

Il se peut que tout dépende du degré de téchouva d’Israël. Quand le repentir émane de la crainte (téchouva mi-yira), le bouc émissaire est un simple « pot-de-vin ». Quand le repentir émane de l’amour (téchouva mé-ahava), de même que les fautes intentionnelles se muent en mérites, de même le mauvais ange se change en ange bénéfique. Cf. Zohar, Ra’ya Méhemna, A’haré mot 63a-b, qui suggère que le penchant au mal est très bon – à la façon de la téchouva faite par amour. Cependant, ce même passage explique, au travers d’une histoire, que l’Accusateur continue d’exercer son rôle de procureur ; simplement, puisque toutes les fautes ont été jetées à Azazel, il s’aperçoit qu’en fait Israël n’a plus de faute, de sorte qu’il s’en fait le défenseur. Par cela, le dur jugement est épargné à Israël. Cf. Zohar, Tetsavé II 184b-185a, où il est dit que l’on donne un repas à l’Accusateur, pour qu’il ne porte pas atteinte à la joie qui lie le Roi à son fils ; ce repas est une forme de prébende qui aveugle ses yeux ; et toutes ses accusations retombent sur lui et sur ses armées, que sont les impies. Tous ces degrés d’explication sont justes, car, tant que n’est pas accomplie la complète réparation du monde, la bonne intériorité du mal n’est connue que secrètement, tandis que, de façon manifeste, c’est par la crainte que s’opère la téchouva. Aussi est-il question de « pot-de-vin » qui aveugle les yeux du Satan pour le tromper, et le faire défendre Israël, contrairement à sa volonté.

Puisque l’homme qui a amené le bouc dans le désert a eu prise avec les forces du mal, il lui faut se purifier ensuite, comme il est dit : « Et celui qui aura envoyé le bouc à Azazel nettoiera ses vêtements et lavera sa chair dans de l’eau ; après cela, il reviendra au camp » (Lv 16, 26). De même, cf. Zohar, A’haré mot III 63b, qui explique que l’homme « préparé à cela » (ibid. verset 21) convient au commerce du mal ; aussi doit-il se purifier. Même si l’on dit que, à ce moment, le côté positif inclus dans le mal se révèle, il s’agit là, tant que le monde n’est pas parvenu à son entier parachèvement, d’un secret périlleux. Aussi cet homme doit-il s’immerger dans une eau vive avant de retourner au camp. Cf. Véhachev et ha’avoda du Rav Moché Odess, chap. 5 ; aux chap. 2 et 3 du même ouvrage, se trouve une explication essentielle du service de Kipour, selon laquelle le taureau, le bouc et l’encens sont interdépendants, et chaque étape est indispensable à la réalisation de la suivante. Nous avons repris, dans notre propre exposé de l’ordonnancement du service de Kipour, certaines des explications importantes qu’apporte ce livre.

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