03 – Ces bénédictions sont-elles une obligation toranique ?

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Rabbi Yehouda a dit au nom de Rav : « D’où savons-nous que la bénédiction préalable à l’étude de la Torah trouve sa source dans la Torah ? En ce qu’il est dit (Dt 32, 3) : “Quand j’invoque le nom de l’Eternel, glorifiez notre Dieu” » (Berakhot 21a).

Ce passage talmudique s’explique de la façon suivante : toute la Torah consiste en noms du Saint béni soit-Il (Zohar II 87, 1 ; Tiqouné Zohar, Tiqoun 10) ; en effet, Lui-même reste totalement soustrait à notre connaissance, et c’est par le biais de la Torah que le Saint béni soit-Il se révèle au monde. La Torah est donc constituée de noms du Saint béni soit-Il, car c’est par elle qu’Il se révèle au monde1. C’est à ce propos qu’il est dit : « Lorsque j’invoque le nom de l’Eternel » – avant d’étudier la Torah – « glorifiez notre Dieu » – prononcez une bénédiction en l’honneur de Celui qui donne la Torah2.

En pratique, les Richonim sont partagés sur la question de savoir si ce passage talmudique doit être compris littéralement, ce qui signifierait qu’il existe une mitsva de rang toranique de réciter les bénédictions de la Torah avant d’étudier3. Selon Maïmonide et le Choul’han ‘Aroukh (Ora’h ‘Haïm 209, 3), il s’agit d’une obligation rabbinique, et l’interprétation midrachique du verset cité n’est qu’un appui textuel apporté à la règle4. D’après cela, en cas de doute, il faut être indulgent et ne pas dire la bénédiction. Tel est l’usage séfarade (Kaf Ha’haïm 47, 2). Toutefois, selon la majorité des Richonim, parmi lesquels Na’hmanide et le Rachba, la mitsva de dire les bénédictions de la Torah trouve sa source dans la Torah écrite. Aussi, dans un cas d’incertitude – quand on se demande si l’on a dit ou non les bénédictions de la Torah –, on doit être rigoureux et les réciter, conformément au principe sfeqa de-oraïtha lé’houmra (« en cas de doute sur une règle de rang toranique, on doit être rigoureux »). Tel est l’usage ashkénaze (Michna Beroura 47, 1) 5.Selon Maïmonide, la seule bénédiction de rang toranique est le Birkat hamazon (actions de grâce après le repas) ; c’est ce qu’écrit le Choul’han ‘Aroukh, Ora’h ‘Haïm 209, 3. Toutefois, la majorité des Richonim et des A’haronim pensent que les bénédictions de la Torah sont, elles aussi, de rang toranique. C’est ce que s’emploie à démontrer le Chaagat Aryé : en effet, la Guémara a voulu enseigner un kal va’homer [raisonnement a fortiori, l’une des règles d’herméneutique par lesquelles le texte biblique s’étudie] à partir des bénédictions de la Torah, pour en tirer un enseignement sur la bénédiction qui précède le repas ; or il n’est pas admis de tirer un kal va’homer d’une règle rabbinique. Quoi qu’il en soit, en cas de doute, le Chaagat Aryé donne pour directive de ne dire que la bénédiction Acher ba’har banou(« qui nous as choisis », troisième partie des bénédictions de la Torah). Bien que certains soient d’avis de réciter l’intégralité de ces bénédictions, c’est dans ce même sens que tranche le Michna Beroura 47, 1. Cf. Chéérit Yossef 47, 3 pour une large vue sur les sources. Cf. aussi Aroukh Hachoul’han 47, 2, qui explique que, d’après Maïmonide lui-même, les bénédictions de la Torah ont rang toranique, mais sont seulement incluses au sein de la mitsva d’étude, et ne constituent donc pas une mitsva autonome.].

Cependant, d’après toutes les opinions, s’il se trouve près de nous une personne qui n’a pas encore dit les bénédictions de la Torah, il vaut mieux écouter cette personne réciter les bénédictions (en ayant l’intention de se rendre quitte par l’écoute), et sortir ainsi du doute. Quand aucune possibilité de cet ordre ne se présente, mais que l’on s’apprête à prier et à dire la bénédiction Ahavat ‘olam, on formera l’intention de s’acquitter par elle de son obligation. Mais si l’heure de la prière n’est pas encore venue, et que personne alentour n’est en mesure de nous faire entendre ces bénédictions, on doit, selon ceux qui soutiennent que les bénédictions de la Torah sont une obligation toranique, être rigoureux et, dans le doute, en réciter le texte. Simplement, il suffira de dire la troisième partie, Acher ba’har banou (« qui nous as choisis »), qui est la plus importante des bénédictions de la Torah.

    1. C’est par son nom que l’on se manifeste. La notion de nom signifie ici le mode de manifestation dans le monde de ce qui est caché. De ce point de vue, les noms divins constituent un voile de Dieu, puisque Son essence est inconnaissable ; mais dans le même temps, ils sont une médiation entre Lui et l’homme, et manifestent Sa présence dans le monde.
    2. Le verbe eqra (j’invoquerai, j’appellerai) a pour racine les lettres קרא, et peut également se comprendre : je lirai. Dans cette perspective midrachique, le verset se lit : « Quand je m’apprête à lire la Torah constituée de noms divins, je dois d’abord bénir notre Dieu pour le don de cette Torah.
    3. Sur la différence entre normes toraniques (de-oraïtha) et rabbiniques (derabbanan), voir chapitre 1, note c.
    4. Asmakhta: appui, référence. Illustration scripturaire apportée à une règle rabbinique. L’asmakhta peut avoir un aspect mnémotechnique, mais plus profondément, elle a pour but de révéler le fondement toranique de la norme produite par les sages – tout autonome qu’elle est – fondement dernier, enfoui dans les mots du verset.
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