07. Faut-il réciter la bénédiction du Hallel ?

Certains estiment que, bien qu’il y ait lieu d’exprimer sa reconnaissance envers Dieu à Yom Ha’atsmaout, il ne faut pourtant pas dire la bénédiction du Hallel. Ils relèvent cinq raisons principales à cela :

  1. a) Selon le ‘Hida, qui se fonde lui-même sur plusieurs Richonim, on ne peut dire le Hallel assorti de sa bénédiction que lorsqu’un miracle s’est produit pour tout le peuple juif. Or, le jour de l’Indépendance, seule une minorité du peuple juif se trouvait sur la terre d’Israël. b) Il n’y a lieu d’exprimer sa reconnaissance que pour un sauvetage complet ; or nous sommes encore menacés par nos ennemis alentour. c) Il faut tenir compte de la situation spirituelle des dirigeants de l’Etat et de nombre de ses citoyens. d) Il y a lieu de craindre l’opinion selon laquelle le Hallel ne se dit que lorsque s’est produit un miracle dévoilé, comme celui de la fiole d’huile à ‘Hanouka ; lors de la fondation de l’Etat, le miracle s’est produit sur le mode naturel. e) Il y a un doute quant au fait de savoir si le jour de louange doit être fixé précisément à Yom Ha’atsmaout ou bien le jour où s’est achevée la guerre d’Indépendance, ou encore le jour où les Nations Unies décidèrent de la fondation de l’Etat, ce qui s’est produit le 17 kislev (29 novembre).

En raison de ces craintes, ou d’une partie d’entre elles, le Conseil du Grand-rabbinat d’Israël a d’abord donné pour directive de réciter, à l’office du matin de Yom Ha’atsmout, le Hallel mais sans bénédiction. Cependant, quand l’Etat d’Israël parvint à sa vingt-sixième année, que nous eûmes le mérite de libérer la Judée-Samarie, que nous sortîmes de la guerre de Kipour par une grande victoire, malgré un départ difficile, et que l’on compta plus de trois millions de Juifs habitant dans le pays – cinq fois plus que notre nombre lors de la création de l’Etat –, le Conseil du Grand-rabbinat se réunit de nouveau, à l’initiative du Grand-Rabbin d’Israël d’alors, le Rav Chelomo Goren – que la mémoire du juste soit bénie. La réunion eut lieu le 25 nissan 5734 (17 avril 1974), et avait pour objet de débattre du Hallel à Yom Ha’atsmaout. Il fut décidé à la majorité qu’il y a grandement lieu de réciter, lors de la prière de Cha’harit de Yom Ha’atsmaout, le Hallel complet avec sa bénédiction. D’après cela, notre maître le Rav Tsvi Yehouda Kook – que la mémoire du juste soit bénie –, prit l’usage de réciter le Hallel avec bénédiction, en sa yéchiva, Merkaz Harav ; et telle est la coutume de tous ses disciples.

Quant à l’objection consistant à dire que le Hallel se récite seulement pour un miracle touchant l’ensemble du klal Israël (litt. « collectivité d’Israël », peuple juif), nos maîtres ont répondu que, précisément, la fondation de l’Etat constitue une hatsala (sauvetage, salut) pour l’ensemble du peuple juif (comme nous l’avons vu ci-dessus, § 3). De plus, les habitants de la terre d’Israël sont considérés, suivant une certaine acception, comme la « collectivité d’Israël ». Par ailleurs, si le jour de louange et de reconnaissance a été précisément fixé à Yom Ha’atsmaout, c’est qu’en ce jour eut lieu l’essentiel du sauvetage et du secours[7].


[7]. Selon le Gaon Rabbi Méchoulam Ratha, il eût été juste d’instituer la lecture du Hallel assortie de sa bénédiction, à Yom Ha’atsmaout, dès après la création de l’Etat. Il écrit ainsi (dans Qol Mevasser I, 21) : « Les dirigeants ont bien fait de choisir précisément ce jour, car c’est en ce jour qu’eut lieu l’essentiel du miracle, jour où nous passâmes de la servitude à la liberté par l’effet de la proclamation de l’indépendance. Si cette proclamation, au lieu d’être faite ce jour-là, avait été reportée à un autre jour, nous aurions manqué l’occasion, et n’aurions pas obtenu la reconnaissance et l’accord des grandes puissances parmi les nations, comme on le sait. Ce miracle en entraîna un deuxième : le sauvetage, de la mort à la vie, tant dans le cadre de notre guerre contre les Arabes en terre d’Israël qu’à l’égard des Juifs de diaspora, qui furent sauvés de la main de leurs ennemis dans leurs pays de résidence et émigrèrent en terre d’Israël. Grâce à cela, eut lieu le troisième miracle, celui du rassemblement des exilés. » Notre maître, le Rav Tsvi Yehouda Kook, ajoutait, se fondant sur Baba Metsia 106a et Tossephot ad loc., que l’esprit d’héroïsme consistant à proclamer la fondation de l’Etat tenait lui-même du miracle (Linetivot Israël I pp. 248-249).

Toutefois, le Rav Ovadia Hadaya (Yaskil ‘Avdi VI, Ora’h ‘Haïm 10), bien qu’il reconnût clairement que nous assistions au commencement de la Délivrance, rapporta les propos du ‘Hida, dans ‘Haïm Chaal II 11, selon lequel on ne récite pas le Hallel pour un miracle qui ne touche pas à l’ensemble du klal Israël (collectivité d’Israël). Il ajouta que le sauvetage du peuple n’est pas complet. De plus, dit-il, le jour de la proclamation de l’Indépendance, il ne s’est pas produit de miracle : au contraire, la guerre s’intensifia. L’auteur émet aussi des doutes sur la date du jour de fête : peut-être aurait-il convenu de fixer la fête le jour du cessez-le-feu, ou le 17 kislev (29 novembre), jour où l’O.N.U. reconnut le droit d’Israël à un Etat. Aussi, pour ne pas porter atteinte à un rituel de prière ordonnancé suivant de profondes intentions, le Rav Hadaya donna pour consigne de réciter le Hallel sans bénédiction, après l’achèvement de la prière de Cha’harit.

De même, le Primat de Sion, Rav Ovadia Yossef (Yabia’ Omer VI, Ora’h ‘Haïm 41), était d’avis de ne pas dire le Hallel avec sa bénédiction, car le miracle ne se produisit pas pour l’ensemble de la collectivité d’Israël : en effet, le chemin est encore long devant nous avant de parvenir à l’héritage tranquille de notre terre, tant du point de vue politico-militaire que du point de vue spirituel.

Le Rav Yossef Messas, en revanche (Otsar Hamikhtavim III, 1769), était d’avis que l’on récite le Hallel complet (avec bénédiction). Le Rav Chalom Messas pensait qu’il fallait réciter la bénédiction, mais quand il entendit la position du Rav Ovadia Yossef, il donna l’instruction suivante : que ceux qui ont coutume de dire la bénédiction continuent à le faire, et que ceux qui n’ont pas adopté la coutume de dire la bénédiction ne le fassent pas (Chémech Oumaguen III 63, 66). Notre maître le Rav Chaoul Israeli était d’avis de ne pas réciter la bénédiction du Hallel. Telle était aussi l’opinion des Grands-Rabbins d’Israël que furent le Rav Avraham Shapira et le Primat de Sion, le Rav Mordekhaï Elyahou. Toutefois, le Rav Shapira reconnaissait que, si l’on veut dire la bénédiction pour se conformer à sa coutume, on y est autorisé (cité dans Harabanout Harachit II pp. 901-903).

Ceux qui estiment qu’il faut réciter le Hallel avec bénédiction expliquent que le miracle s’est produit au bénéfice de l’ensemble de la collectivité d’Israël, comme l’a écrit le Rav Ratha ; de sorte que, du point de vue même du ‘Hida, il faut le réciter, assorti de sa bénédiction. De plus, les habitants de la terre d’Israël sont considérés comme klal Israël, collectivité d’Israël. C’est ce qu’écrivent le Rav Chelomo Goren et le Rav Yehouda Gershuni (leurs propos sont cités dans l’ouvrage Hilkhot Yom Ha’atsmaout Véyom Yerouchalaïm). Le Yabia’ Omer (ibid. 3) objecte que les habitants de la terre d’Israël ne sont considérés comme klal Israël qu’à certains égards. Dans son sidour Beit Meloukha, Qountras Ba Orekh 2, le Rav Oury Cherki répond à cela.

Quant au fait que le sauvetage du peuple juif ne soit pas complet : cela n’empêche pas de réciter le Hallel avec bénédiction, comme nous l’apprenons de ‘Hanouka. En effet, à ‘Hanouka, on institua un jour de fête après la première victoire militaire, alors que les Hasmonéens durent mener, pendant vingt ans encore, des guerres nombreuses et difficiles (comme nous le verrons ci-après, chap. 11 § 3). Or à chaque victoire, on fixait un jour de fête (cf. chap. 11 § 1). Quand enfin les guerres se terminèrent, l’hellénisation s’était déjà répandue au sein du royaume hasmonéen (chap. 11 § 4). On ne saurait objecter que la fête de ‘Hanouka fut instituée en référence au seul miracle de la fiole d’huile. En effet, le premier jour de fête célèbre la victoire militaire. Bien plus, le raisonnement a fortiori dont nous apprenons tout le fondement de Yom Ha’atsmaout (cf. début du § 5) porte sur le sauvetage même, et non sur le miracle.

Quant au fait que des soldats saints furent tués, ce fut aussi le cas durant les guerres hasmonéennes, et en plus grand nombre ; malgré cela, on institua une fête de ‘Hanouka. En outre, notre indépendance politique n’est pas moindre que l’indépendance hasmonéenne. Le Rav Goren a démontré l’obligation de réciter le Hallel avec bénédiction dans son ouvrage Torat Hamo’adim, ainsi que dans ses responsa Nétser Mata’aï 36. Tel est aussi l’avis du Rav ‘Haïm David Halévi, dans Dat Oumedina, p. 82.

Le Rav Chemouel Katz, dans Harabanout Harachit II p. 841, note 33, rapporte le témoignage du Rav Ouchpizaï : les Grands-rabbins – le Rav Herzog et le Rav Ouziel – estimaient que, dès la création de l’Etat, il convenait de réciter le Hallel avec bénédiction ; mais dans la mesure où ils furent informés de l’opposition vigoureuse du ‘Hazon Ich et d’autres rabbins, ils ne voulurent point ajouter aux cas de controverse, et s’abstinrent d’instituer la récitation du Hallel avec bénédiction. Selon le Rav Zevin, c’est une source de lamentation pour les générations que, au motif d’une intervention extérieure, émanant de rabbins qui n’étaient pas membres du Conseil du Grand-rabbinat d’Israël, on n’ait pas décidé, dès la fondation de l’Etat, de réciter le Hallel avec bénédiction (op. cit. p. 890, note 6). De même, le Rav Shear Yashuv Cohen, fils du nazir de Jérusalem, rapporte que son père estimait qu’il fallait dire le Hallel avec sa bénédiction. Quand il constata que son opinion n’était pas retenue, il s’abstint de réciter la bénédiction, expliquant : « Il me manque le vétsivanou (“et nous a prescrit”) du Grand-rabbinat. »

Il convient de citer ici les propos de notre maître, le Rav Tsvi Yehouda Kook, dans son homélie du dix-neuvième Yom Ha’atsmaout, à une époque où le Grand-rabbinat n’avait pas encore donné pour instruction de réciter le Hallel avec bénédiction (Linetivot Israël II pp. 359-360) :

« Un homme important s’est adressé à moi et m’a demandé : “Pourquoi nos maîtres ne nous permettraient-ils pas de dire la bénédiction du Hallel à Yom Ha’atsmaout ?” Je lui ai répondu : parce que la recommandation du Grand-rabbinat est équilibrée et juste. Les directives du Grand-rabbinat s’adressent à toute la population. Or, à notre regret et à notre honte, une grande partie de notre peuple ne croit pas en la grandeur de l’action divine qui nous fut dévoilée par la fondation de l’Etat souverain d’Israël, manquant ainsi de foi ; et puisque la foi est ainsi défaillante, la joie elle-même est lacunaire ; il est donc impossible d’obliger le peuple à réciter la bénédiction. Cela ressemble au cas où l’on revoit son prochain [après une longue absence] et où l’on se réjouit en le retrouvant : doit-on dire une bénédiction ? Si l’on se réjouit, on récite la bénédiction, sinon, on ne la récite pas. Le Rav Maïmon, qui se consacrait entièrement à la sainte mission de construire le peuple et l’héritage du Saint béni soit-Il, était empli de joie émanant de la foi ; aussi avait-il décidé que, dans sa synagogue, on lirait le Hallel avec bénédiction. La même chose se produisit dans d’autres lieux semblables : l’armée d’Israël, les kibboutz religieux.

« Mais, poursuit le Rav Tsvi Yehouda Kook, le Grand-rabbinat, qui représente l’ensemble du peuple, ne peut décréter une bénédiction par décision s’imposant à toute la population, quand celle-ci n’y est pas prête. Dans notre yéchiva, nous avons coutume de suivre la décision du Grand-rabbinat ; car nous ne sommes pas un kloiz (maison d’étude) particulière à un groupe. Nous sommes affiliés au concept même de collectivité d’Israël rassemblée à Jérusalem ; et puisque, pour le moment, dans la collectivité, il y a des empêchements à la foi et à la joie… il est juste que, nous aussi, nous nous conformions aux instructions du rabbinat, adressées à l’ensemble de la collectivité. »

Après la guerre des Six jours, le Rav Tsvi Yehouda Kook regretta que l’on n’ait pas institué immédiatement la lecture du Hallel avec sa bénédiction à Yom Ha’atsmaout ; et quand enfin la chose fut décidé par le Rav Goren, après la victoire de la guerre de Kipour, il se réjouit vivement ; et l’on prit cet usage à la yéchiva Merkaz Harav. Bien que, depuis lors, nous ayons connu différents événements, des progressions et des reculs, et que le Grand-rabbinat n’ait pas aujourd’hui sa stature d’autrefois, il est désormais établi que l’on récite le Hallel avec sa bénédiction, et tel est l’usage des disciples du Rav Tsvi Yehouda Kook.

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