04. ‘Hom chéhayad solédet bo (« chaleur qui fait reculer la main »)

L’une des notions fondamentales, quant aux lois de la cuisson, est la notion de ‘hom chéhayad solédet bo (« chaleur qui fait reculer la main »). Nos sages enseignent qu’il s’agit de la mesure thermique la plus basse qui soit encore capable de provoquer la cuisson. Nous n’avons pourtant pas de certitude sur leur intention exacte : s’agit-il d’un degré de chaleur tel que la main ne puisse toucher, même pour quelques secondes, l’objet ainsi chauffé, ce qui correspondrait à une température de 71 degrés Celsius ; ou bien vise-t-on une chaleur telle que, si l’on devait toucher l’objet chaud durant quelques minutes, on préfèrerait éloigner sa main, parce que la chaleur ne serait pas agréable, ce que l’on observe dès 45 degrés Celsius.

Selon de nombreux décisionnaires, puisque la chose reste douteuse, il faut être rigoureux, comme dans toutes les questions de mesure. Par conséquent, il faut considérer une chaleur de 45° comme suffisante pour provoquer la cuisson, et il est donc interdit de mettre un aliment cru dans une marmite dont la chaleur soit supérieure ou égale à 45°. De même, il est interdit de placer un aliment cru à proximité d’un feu, à un endroit où cet aliment pourrait atteindre une température supérieure ou égale à 45° (Chemirat Chabbat Kehilkhata 1, 1).

Cette définition est également importante pour ce qui concerne le chauffage de l’eau. Je transgresse l’interdit de cuire de l’eau, dès lors que je fais passer celle-ci d’une température inférieure au degré de yad solédet bo à une température égale ou supérieure à yad solédet bo[b]. Mais si l’eau se trouve déjà à la température de yad solédet bo, on la considère comme cuite, et il est dès lors permis de la réchauffer, puisqu’il n’y a pas de cuisson après la cuisson. De même, dans le cas où je place l’eau à proximité de la plaque chauffante : si, à l’endroit où je l’ai placée, l’eau ne peut arriver à la température de yad solédet bo, dût-elle y rester un jour entier, il n’y a pas là d’interdit.

Aussi, en pratique, il faut avoir soin de ne pas chauffer de l’eau dont la température se situe entre 45 et 71°, car nous ne savons pas quelle est l’exacte température correspondant à yad solédet bo, si bien que tout chauffage effectué dans cette tranche donne lieu de craindre que l’on n’élève effectivement la température de l’eau au degré de yad solédet bo. En revanche, chauffer de l’eau en-dehors de cette tranche est autorisé : si la température présente de l’eau est supérieure à 71°, il est permis de la placer en un endroit où elle chauffera davantage, puisqu’il n’y a pas de cuisson après cuisson. De même, il est permis de réchauffer de l’eau froide en un endroit où celle-ci ne pourra jamais atteindre plus de 44°, car un tel chauffage ne réalise pas l’interdit de cuire.

Il existe une autre méthode importante pour définir la température de yad solédet bo : selon ce système, toute boisson, tout aliment que la majorité des gens peuvent boire ou manger en une fois, est considéré comme ayant un degré de chaleur inférieur à yad solédet bo. Mais si la majorité des gens ne peuvent le boire ou le manger en une fois, c’est le signe que sa chaleur est égale ou supérieure à yad solédet bo : il est alors considéré comme cuit et, dès lors, il n’y a pas d’interdit à provoquer l’augmentation de sa chaleur (Ben Ich ‘Haï, deuxième année, Bo 5 ; Maharcham I 197 ; Yabia’ Omer III 24, 4-6). En cas de nécessité, on peut s’appuyer sur ce système[2].

Afin d’établir une haie protectrice autour de l’interdit de cuisson, nos sages ont interdit de mettre de l’eau en un endroit où elle est susceptible de parvenir à la température de yad solédet bo. Même si l’on reste là pour surveiller que l’eau ne chauffe pas trop, nos sages craignent encore que l’on ne détourne son esprit de cette occupation, et que l’eau ne chauffe jusqu’à la mesure de yad solédet bo, ce par quoi on transgresserait l’interdit de cuisson. Mais en un endroit qui n’est pas tellement chaud, et où l’eau ne parviendrait pas à la température de yad solédet bo, même en y restant longtemps, il est permis de déposer de l’eau froide (Choul’han ‘Aroukh 318, 14)[3].


[b]. Pour abréger la formule, au lieu de ‘hom chéhayad solédet bo, nous écrirons simplement yad solédet bo (« la main s’en retire ») pour désigner le degré de chaleur minimal apte à provoquer la cuisson – comme on a l’usage de le dire dans les maisons d’étude.

[2]. Selon le Igrot Moché, Ora’h ‘Haïm IV 74, 3, le doute existe entre 43 et 71°. Pour le Or lé-Tsion II 30, 12, la frange problématique se situe entre 40 et 80°, car 40° suffisent à provoquer une brûlure sur le ventre d’un bébé, or tel est le critère retenu par le Choul’han ‘Aroukh 318, 14. À l’inverse, certains boivent du thé chaud, à une température proche de 80°. Le Chemirat Chabbat Kehilkhata 1, 1 suit l’argumentation de Rabbi Chelomo Zalman Auerbach, selon lequel la limite inférieure est de 45°. Certes, selon la majorité des décisionnaires, il y a lieu d’être rigoureux, en tenant compte, suivant le cas, des deux compréhensions possibles de la notion de yad solédet bo : une chaleur telle que la main ne peut la supporter, ou bien une chaleur telle qu’elle n’est simplement pas agréable. Toutefois, il n’est pas nécessaire de suivre les options les plus extrêmes. C’est pourquoi nous écrivons ci-dessus que le doute existe entre 45 et 71°. De plus, en cas de nécessité, on peut s’appuyer sur la méthode prenant pour indice de ce degré de chaleur la possibilité de manger ou de boire en une fois. Certains sont rigoureux, s’agissant même de réchauffer une eau parvenue au degré de yad solédet bo : cf. Chemirat Chabbat  Kehilkhata 1, notes 17 et 110. En revanche, selon la coutume ashkénaze, si l’eau se trouvait d’abord à la température de yad solédet bo, puis a tiédi, il est permis, tant qu’elle garde une certaine chaleur, de rehausser sa chaleur jusqu’à ébullition (cf. ci-après § 5 et 6).

[3]. Selon Rachi et Maïmonide, il est permis de placer de l’eau en un endroit où, avec le temps, elle risque de parvenir à une chaleur de yad solédet bo ; cela, à condition que l’on surveille cette eau, afin qu’elle ne parvienne pas à ce degré de chaleur. Selon Tossephot, le Roch, le Rachba et la majorité des décisionnaires, en revanche, c’est interdit. C’est en ce dernier sens que tranche le Choul’han ‘Aroukh 318, 14.

 

Mais s’il s’agit d’un aliment liquide froid [et entièrement cuit], tel qu’une soupe que l’on voudrait réchauffer un peu, on peut être indulgent et placer l’aliment en un endroit chaud où il risque, certes, de parvenir au degré de chaleur de yad solédet bo, mais à condition qu’on en surveille le réchauffage et qu’on le retire avant qu’il ne parvienne à un tel degré. En effet, comme nous le verrons au prochain paragraphe, selon Maïmonide, le Rachba et le Ran, aucune cuisson n’est possible après cuisson, même quand il s’agit d’un aliment liquide. Aussi, nous sommes en présence d’un double doute (sfeq sfeqa), qui autorise l’indulgence : a) peut-être la halakha est-elle conforme à l’opinion de Rachi et de Maïmonide ; b) peut-être la halakha est-elle conforme à l’opinion de ceux qui estiment qu’il n’y a pas de cuisson après cuisson, même en ce qui concerne les liquides. C’est ce qu’écrit le gaon Rav Ovadia Yossef dans Liviat ‘Hen 51.

 

En revanche, Chemirat Chabbat Kehilkhata 1, 13, Menou’hat Ahava II 10, 5 et Or’hot Chabbat 1, 18 sont rigoureux en cela ; ce n’est qu’en cas de grande nécessité qu’ils permettent d’être indulgent. Quoi qu’il en soit, un élément plaide pour l’indulgence : de l’avis même de ceux qui sont rigoureux et estiment qu’il y a cuisson après cuisson en matière de liquides, oublier de retirer le plat liquide avant qu’il ne parvienne au degré de yad solédet bo n’entraîne qu’une transgression à l’égard d’une règle rabbinique ; en effet, l’intention n’était pas de rendre cette soupe très chaude, mais seulement de la réchauffer quelque peu.

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