10. Un gouch ‘ham (« bloc chaud ») provoque-t-il la cuisson ?

Nous l’avons vu (§ 7), un keli richon (premier ustensile) provoque la cuisson des aliments que l’on y introduit, tandis qu’un keli chéni (deuxième ustensile) ne provoque la cuisson que des aliments qui cuisent facilement. Quant au keli chelichi (troisième ustensile), il n’entraîne aucune cuisson. Cependant, les décisionnaires controversent quant à la règle applicable à un gouch ‘ham[d] (« bloc chaud »).

Selon certains, les règles rappelées ci-dessus s’appliquent même à un « aliment formant un bloc » ; dès lors qu’il est placé dans un keli chelichi, il ne peut provoquer la cuisson d’aucun aliment. C’est l’opinion de la majorité des décisionnaires (Rama, Gaon de Vilna, Peri Mégadim, ‘Hatam Sofer, Nichmat Adam).

Toutefois, d’autres décisionnaires sont rigoureux et estiment que les principes applicables au keli chéni et au keli chelichi visent seulement des aliments liquides ou mous, qui entrent entièrement en contact avec les parois froides des ustensiles, si bien que, après avoir été transvasés d’un keli richon à un keli chéni, puis de ce dernier à un keli chelichi, ils ne sont plus en mesure de provoquer la cuisson. Mais s’agissant d’un aliment formant bloc, comme un morceau de viande, une pachtida[e], une pomme de terre ou du riz compact, la chaleur s’y conserve, et les parois du récipient n’ont pas beaucoup d’influence. Par conséquent, tant que sa chaleur s’élève au degré de yad solédet bo, et quand bien même il serait placé dans un dixième ustensile, un tel aliment peut provoquer la cuisson (Maguen Avraham, Michna Beroura 318, 45).

En pratique, puisque la question touche à un interdit toranique, il convient d’être rigoureux. Néanmoins, chaque fois que s’ajoute un doute supplémentaire quant au fait de savoir si l’on se trouve bien en présence d’une cuisson, on peut être indulgent a priori. Par conséquent, chaque fois que l’on peut toucher l’aliment formant bloc, il est douteux que la température de celui-ci s’élève véritablement au degré de yad solédet bo, et il n’y a plus lieu de craindre qu’il puisse entraîner la cuisson (cf. supra § 4). Même dans le cas où il est certain que sa température s’élève au niveau de yad solédet bo, on peut le napper de sauce froide entièrement cuite, puisque certains estiment qu’il n’y a pas de cuisson après cuisson, s’agissant même des liquides (§ 5). De même, il est permis de le saler, puisque le sel ne cuit pas dans un keli chéni (Michna Beroura 318, 71). De même, il est permis de mettre un cornichon ou des légumes crus sur une part de kougel[f] ou de viande fumante, car on n’a aucune intention de les cuire.

En revanche, il est interdit de mettre sur un bloc fumant des épices crues, telles que du paprika ou du poivre, car leur cuisson a une utilité : leur goût serait absorbé par l’aliment qu’ils accompagnent. Par conséquent, il faut attendre que l’aliment compact refroidisse un peu, de façon qu’on puisse le toucher ; il sera alors permis de l’épicer[9].


[d]. Aliment compact, qui conserve longtemps sa chaleur.

 

[e]. Omelette épaisse, généralement cuite au four.

[f].  Cf. chap. 7, note d.

 

[9]. En matière de cacheroute, certains sont rigoureux quand il s’agit d’un aliment « bloc », tant que sa température s’élève au degré de yad solédet bo. C’est la position du Issour Véheter, du Maharchal, du Chakh, du Peri ‘Hadach et du Peri Mégadim.

 

Face à eux, le Rama, le Gaon de Vilna, le ‘Hatam Sofer, se fondant sur Tossephot et sur le Ran, estiment qu’il n’y a pas de différence entre un aliment compact et quelque autre aliment. De l’avis de certains commentateurs, ceux-là même qui sont rigoureux sur ce point en matière de cacheroute, estimant qu’un aliment compact peut absorber les saveurs d’autres aliments, ne pensent pas pour autant que cet aliment ait le pouvoir de cuire. Il n’y a donc pas, selon eux, d’interdit propre au Chabbat en ce domaine. Tel est l’avis du Min’hat Ya’aqov 61, 45, du Peri Mégadim, Yoré Dé’a 97, Michbetsot Zahav 14. C’est ce qu’écrivent, en défense de la position indulgente, le Igrot Moché, Ora’h ‘Haïm IV 74, Bichoul 6, le Halikhot ‘Olam IV, Bo 12 et le Or lé-Tsion II 30, 16.

 

Toutefois, le Maguen Avraham 318, 45 est rigoureux, même en matière de Chabbat ; et c’est la position que retiennent le Michna Beroura 118 et le Chemirat Chabbat Kehilkhata 1, 64. Dans la mesure où la controverse porte sur une règle de rang toranique, il y a lieu de tenir compte de l’opinion rigoureuse. Simplement, en pratique, il n’y a lieu d’être rigoureux qu’en ce qui concerne les épices. En effet, tant qu’un autre élément de doute s’associe au premier, il y a matière à indulgence, car on se trouve alors en présence d’un sfeq sfeqa (doute ajouté à un autre doute). De même, il y a lieu de permettre de mettre du beurre sur un aliment « bloc » fumant, comme l’écrit le Igrot Moché (ad loc., et contrairement à l’avis du Chemirat Chabbat Kehilkhata 1, note 198), car le beurre a subi une pasteurisation assimilable à la cuisson.

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