11. Se raser la barbe

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Comme nous l’avons vu, la coutume ashkénaze et d’une partie des communautés séfarades est de ne pas se faire couper les cheveux, pendant toute la durée des trois semaines. Cependant, s’agissant du rasage de la barbe, une question se pose.

Selon de nombreux décisionnaires, il n’y a pas de différence entre la coupe de cheveux et le rasage : les deux sont interdits durant l’ensemble des trois semaines (Kaf Ha’haïm 551, 66 et 493, 19). Et tel est l’usage des étudiants de yéchiva dans leur majorité, et de ceux qui sont pointilleux dans la pratique des mitsvot.

Toutefois, d’autres estiment que, a priori, il convient de se raser à chaque veille de Chabbat, pour ceux des Chabbats qui précèdent Roch ‘hodech av (Maguen Avraham, Peri Mégadim). D’autres autorisent même à se raser chaque jour, jusqu’à Roch ‘hodech av, puisqu’il n’y a pas là d’expression de joie, et que la coutume consistant à s’abstenir de se faire couper les cheveux ne vise que la coiffure : en effet, il y a un certain côté festif à avoir une nouvelle coiffure, ce qui n’est pas le cas du rasage. Ce dernier n’a rien de festif, et vise seulement à ôter ce qui est disgracieux. Si l’on veut être indulgent à cet égard, on a sur qui s’appuyer, et il n’y a pas lieu de protester contre cet usage, en particulier de nos jours, où vivent en Israël des gens originaires de toutes sortes de communautés, et où nombre de Séfarades sont indulgents en ce domaine. Par ailleurs, quand un doute se présente quant à la coutume ashkénaze, on peut prendre en considération la coutume séfarade. En pratique, il est juste que chacun poursuive l’usage de son père, que celui-ci incline à l’indulgence où à la rigueur, faute de quoi on porterait atteinte à son honneur.

Toutefois, à partir de Roch ‘hodech, et même à l’approche du Chabbat ‘Hazon (qui précède le 9 av), il est certain que, suivant la coutume ashkénaze et d’une partie des communautés séfarades, il ne faut plus se raser.

Pendant la semaine où tombe le 9 av, il est interdit, suivant toutes les opinions et toutes les coutumes, de se couper les cheveux, et il n’y a aucune autorisation de se raser[7].


[7]. S’agissant du rasage durant les trois semaines : pour l’usage ashkénaze, cf. Maguen Avraham 551, 14, qui écrit au nom du Hagahot Achri qu’il n’est pas autorisé de se faire couper les cheveux, même avant Chabbat, puisque l’on n’a pas l’habitude de se faire couper les cheveux chaque semaine ; ce qui laisse entendre que ceux qui ont l’habitude de se raser peuvent le faire en l’honneur du Chabbat. Le Peri Mégadim, Echel Avraham 14, écrit ainsi que, avant Roch ‘hodech av, il est permis de se faire couper les cheveux en l’honneur de Chabbat. Certes, le Maté Yehouda 4 est rigoureux à cet égard ; mais en matière de rasage, puisque l’on aurait l’air négligé pendant Chabbat si l’on ne se rasait pas la veille, l’avis du Peri Mégadim semble plus convaincant. Cf. encore Béour Halakha 551, 3, où l’on voit qu’il ressort des propos du Talmud de Jérusalem que cela est permis, en l’honneur du Chabbat, même durant les neuf jours ; et tel est l’avis de Rabbi Aqiba Eiger.

Autre argument en faveur de la permission : à ceux qui ont l’habitude de se raser, ne pas se raser pendant plusieurs jours est un grand désagrément. Or la chose est peut-être comparable au fait de tailler sa moustache quand elle gêne l’alimentation, ou à la permission de s’oindre, le 9 av, si l’on a des boutons sur la tête (Choul’han ‘Aroukh 554, 15), ou encore à la permission, qui nous a été rapportée, de couper ceux des cheveux qui causeraient des plaies ou des maux de tête. Dans son Néfech Harav p. 191, le Rav Schachter écrit au nom du Rav Soloveitchik que la coutume des trois semaines est semblable à celle de l’année de deuil [une fois passé le premier mois], où il est d’usage de se raser ; la coutume des neuf jours, quant à elle, est comparable à celle du mois de deuil, où il est interdit de se raser ; le 9 av, enfin, la coutume se compare à celle des sept jours de deuil. D’après cela, l’auteur permet de se raser chaque jour, jusqu’à Roch ‘hodech av, parce qu’il serait disgracieux de sortir non rasé. Cf. Tsohar, t. 3 p. 39, où des objections à cette opinion sont exprimées, objections que l’on peut repousser. Cf. responsa Ner Ezra II p. 155-158, qui conclut en permettant de se raser à l’approche de Chabbat, et écrit qu’il s’agit de la position du Rav Min-Hahar et du Rav Lichtenstein.

De nombreux auteurs, il est vrai, n’autorisent pas du tout à se raser. C’est la position du Kaf Ha’haïm 551, 66 ; mais en 493, 19, il écrit, se fondant sur des A’haronim, que l’on peut se raser pour éviter une perte dans sa subsistance. Tel est l’usage de la majorité de ceux qui sont pointilleux dans la pratique des mitsvot. Le Igrot Moché, Ora’h ‘Haïm IV 102, lui aussi, permet de se raser pour éviter une perte financière seulement.

À notre humble avis, si l’on s’en tient à la stricte obligation, il est juste – même si l’on suit l’usage ashkénaze – de se raser à chaque veille de Chabbat, jusqu’à Roch ‘hodech av. En revanche, les jours de semaine, quand il n’y a pas à cela de difficulté, il est bon d’être rigoureux ; mais si l’on veut être indulgent, on a sur qui s’appuyer. De même, pour les besoins de sa subsistance, on peut être indulgent. Mais à partir de Roch ‘hodech av, il convient d’être rigoureux, aussi bien en semaine que le vendredi. De prime abord, on peut certes alléguer qu’il faut se raser en l’honneur de Chabbat, et que c’est bien ce que laissent entendre le Talmud de Jérusalem et Rabbi Aqiba Eiger, cités par le Béour Halakha 551, 3. Mais nous trouvons dans les écrits des Richonim (Colbo cité par Beit Yossef 551, 4) qu’il était de coutume de ne point se raser avant le Chabbat ‘Hazon, afin d’arriver au 9 av avec l’apparence du deuil. Nous voyons aussi que la coutume la plus répandue dans les pays germaniques était de ne pas porter de vêtements sabbatiques pendant le Chabbat ‘Hazon, comme le rapporte le Rama 551, 2. Et bien que cela ne soit plus en usage de nos jours, on peut déduire de cela que la coutume ashkénaze est de ne pas être tellement pointilleux quant à l’honneur du Chabbat ‘Hazon. Aussi est-il plus juste, durant les neuf jours, de ne pas se raser à l’approche de Chabbat.

À notre humble avis, il faut également suggérer aux Séfarades de ne pas se raser durant les neuf jours. Premièrement, telle est la règle pour ceux qui sont rigoureux quant au fait de se couper les cheveux pendant toutes les trois semaines (coutume du Maroc, de Djerba, et de ceux qui se conforment aux usages de Rabbi Isaac Louria ; quant à la Tunisie et à l’Algérie, la coutume y était de ne pas se faire couper les cheveux à partir de Roch ‘hodech). De plus, on voit que telle était la coutume séfarade, ainsi que le rapporte le Colbo (de Rabbi Aharon de Lunel, en Provence), que de parvenir au 9 av avec une apparence peu apprêtée. Or, de nous jours, le signe de deuil le plus courant est de n’être pas rasé. À l’inverse, le fait d’être rasé exprime de façon tangible qu’il n’y a pas de deuil. Aussi est-il juste de montrer ce signe de deuil, durant les neuf jours et le 9 av.

En outre, il convient, quand c’est possible, d’amoindrir la controverse. À cet égard, plusieurs auteurs de notre génération écrivent qu’il est bon que les Séfarades étudiant dans des yéchivot ashkénazes soient rigoureux comme les Ashkénazes (Ye’havé Da’at IV 36). Il est vrai que les yéchivot de notre milieu [dati-léoumi] ne se définissent pas, de nos jours, comme ashkénazes, mais comme celles d’étudiants de toutes origines. Mais quand cela est possible, il est préférable de ne pas multiplier les différences de coutumes. Aussi, s’agissant de se raser à l’approche du Chabbat qui précède Roch ‘hodech, il est préférable de suivre la coutume de la majorité des Séfarades, qui se rasent pendant les trois semaines, tandis que, s’agissant du rasage pendant les neuf jours, il vaut mieux suivre la coutume ashkénaze et d’une partie des communautés séfarades, de ne point se raser. Toutefois, il n’y a pas lieu de protester face à ceux qui s’appuient sur le raisonnement du Béour Halakha et sur la coutume d’une partie des Séfarades, qui permettent de se raser à l’approche du Chabbat ‘Hazon. Mais dans la semaine même où tombe le 9 av, selon toutes les coutumes il est interdit de se raser.

En pratique, une bonne directive nous a été transmise par le Rav Rabinowitz, directeur spirituel de la yéchiva de Maalé Adoumim : « Que chaque homme se conduise à la façon de son père, afin que l’on ne se trouve pas dans le cas où le père serait rasé et le fils ne le serait pas, ou l’inverse ; en effet, une telle situation serait susceptible d’atteindre à l’honneur du père. » Il convient d’ajouter que, lorsque le père a l’usage d’être rigoureux, il est à craindre que, en se rasant, le fils ne semble être indulgent pour des raisons de confort, et non pour l’honneur du Chabbat, ce qui porterait atteinte à l’honneur du Ciel. De plus, on ne peut se dissimuler le fait que celui qui ne se rase pas pendant trois semaines montre que l’observance des coutumes importe beaucoup à ses yeux ; et il y a là un élément de qidouch Hachem, sanctification du nom divin. Cf. ci-dessus chap. 3 § 7, note 9.

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